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Full text of "Une loge maçonnique d'avant 1789, la R. -- L. -- Les neuf surs"

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I 








UNE 



LOGE MAÇONNIQUE 



D'AVANT 1789 



DU MEME AUTEUR : 



La Séparation de l'État et des Églises. — Paris, C. Marpon et 
E. Flammarion, 1882. 

La Constitution nouvelle du Grand Orient de France, discours 
de clôture prononcé au couvent de 1884. — Paris, Secrétariat général 
du Grand Orient, 1884. (Epuisé). 

L'Internationale noire et la Franc-Maçonnerie, conférence extraite 
de la Chaîne-d'Union. — Paris, A. Davy suc r de A. Parent, 1884. (Épuisé). 

L'Egypte ancienne et la Franc-Maçonnerie, discours historique. 
— Paris, Secrétariat général du Grand Orient, 1887. (Epuisé). 

Le franc-maçon Jérôme Lalande. — Paris, Charavay frères, 1889. 
(Epuisé). 

La Franc-Maçonnerie française au dix-huitième siècle, discours 
prononcé le 16 juillet 1889 en séance du congrès maçonnique inter- 
national. — Paris, Secrétariat général du Grand Orient. 1889. 

La Mission de la Franc-Maçonnerie, discours de clôture prononcé 
au couvent de 1893. — Paris, Secrétariat général du Grand Orient, 
1893. 

L'Eglise et l'esclavage, lettre à Mgr Fava. — Lyon, imprimerie 
Léon Delaroche et C 1C , 1894. (Epuisé). 

La Franc-Maçonnerie et la Magistrature en France à la veille 
de la Révolution. — Aix. imprimerie Remondet-Aubin. 1894. 

Discours commémoratif en l'honneur de vingt FF.-, éminents décédés, 
lu au convent de 1894. — Paris, Secrétariat général du Grand Orient. 
1894. 

Un poème Révolutionnaire en 1789. Les Mois de Roucher 
(extrait de la Revue la Révolution Française). — Paris, imprime- 
rie de la Cour d'Appel (L. Maretheux). 1895. 

Les Origines Maçonniques du Musée de Paris et du Lycée. 
(Revue la Révolution Française, ut suprà.) 

De la situation maçonnique à Constantinople, en Grèce et en 
Italie. — Aix, imprimerie Ramondet-Aubin, 1895. 



LOUIS AMIABLE 



UNE 



LOGE MAÇONNIQUE 



D'AVANT 1789 



LA R.\L.\ LES NEUF SŒURS 







'■SfJ±A 




PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE & C 
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, Boulevard Saint-Germain, 108 






1897 



TOPS fà*TS RÉSERVÉ 



(9te^e CA 



PLANCHES : 



PAGES 



Sceau de la Loge les Neuf Sœurs, d'après l'original con- 
servé au Musée Carnavalet [Sur le titre.) 

Estampe emblématique ex tète des Règlements de la 
Loge, dessinée par Notté et gravée par Godefroy (28 sep- 
tembre 1778) 31 

Portrait de Voltaire, dessiné d'après Houdon par Moreau 
le jeune en 1784 44 

médaille de la loge a l'effigie du comte de mllly. . . . 155 

Couronnement de Voltaire sur la scène du Théâtre- 
Français, le 30 Mars 1778, gravé par Gauclier d'après 
le dessin de Moreau le jeune [Hors texte en regard de la page 61. 1 

Diplôme de la Loge, dessiné par Monnet et gravé par 
Choffard, exemplaire délivré le 19 avril 1782 à Pastoret, 
photogravure d'après l'original appartenant à M. Etienne 
Charavay [Hors texte en regard de la page 176. J 

Portrait de Louis Amiable, ajouté en cours de publication. 

[Après l'Avertissement posthume.] 



ns 



J: 



AVERTISSEMENT POSTHUME 



1837-1897 



Louis AMIABLE, Jurisconsulte, 
ancien Maire du V me arrondissement 
de Paris, Conseiller à la Cour 
d'Appel d' Aix-en- Provence , Grand 
Orateur du Grand Collège et ancien 
Membre du Conseil de V Ordre du 
Grand Orient de France, est mort 
à Aix, le 23 Janvier iSgy, le 
lendemain du jour où il avait écrit 
les derniers feuillets de ce livre. 

L'Œuvre est publiée sans avoir été 
soumise aux corrections de l'auteur. 



Ses Amis survivants. 




LOUIS AMIABLE 



UNE 

LOGE MAÇONNIQUE 

D'AVANT 1789 



INTRODUCTION 

Aux approches de la Révolution française, la franc-ma- 
çonnerie apparait dans la trame de l'histoire. Son exis- 
tence se révèle, moins par ses manifestations que par les 
bruyantes attaques de ses ennemis, notamment par les 
bulles pontificales de Clément XII (1738) et de Benoît XIV 
(1751). Elle fut, incontestablement, un des facteurs des 
grands changements qui se produisirent dans l'Amérique 
du Nord et en France, non pas au moyen d'une sorte de 
complot international, comme on l'a prétendu assez puéri- 
lement, mais en élaborant des idées, en rendant l'opinion 
publique plus éclairée, plus sage et plus forte, en formant 
des hommes qui furent mêlés aux événements et dont l'ac- 
tion fut décisive. 

De toutes les loges maçonniques qui exercèrent cette in- 
fluence dans notre pays, la plus connue, ou pour mieux 
dire, la moins inconnue aujourd'hui, est celle qui reçut 

1 



2 INTRODUCTION 

Voltaire quelques semaines avant sa mort. La consécration 
historique a été donnée à la loge des Neuf Sœurs par Louis 
Blanc dans son Histoire de la Révolution française (1), par 
Henri Martin dans son Histoire de France (2). On la trouve 
mentionnée aussi dans les ouvrages spéciaux, français ou 
étrangers, traitant de l'histoire de la franc-maçonnerie. 
Mais ce qu'en disent ces différents historiens est bien peu 
de chose. Ils relatent plus ou moins brièvement, plus ou 
moins exactement, l'initiation de Voltaire et son apothéose 
célébrée par la loge six mois après sa mort ; ils disent que 
ce groupe maçonnique fut fondé et présidé par l'astronome 
Lalande ; ils énoncent que de nombreux hommes de lettres 
en firent partie ; ils nomment quelques personnages mar- 
quants de l'épopée révolutionnaire qui furent adeptes des 
Neufs-Sœurs ; et c'est tout. Ce n'est pas assez pour permet- 
tre de bien apprécier l'importance d'une société qu'Henri 
Martin qualifie justement de célèbre, car elle eut une véri- 
table célébrité parmi les contemporains. En outre, pour 
qui veut se rendre compte avec quelque précision de ce 
qu'a pu être l'influence maçonnique, il est intéressant de 
connaître l'origine, l'organisation et le développement de 
ce groupe qui fut, pendant quelque dix ans, la principale 
loge de Paris, celle qui compta dans son sein le plus d'hom- 
mes éminents, celle dont le rôle fut le plus brillant et le 
plus efficace. 

Tenter une monographie de la loge des Neuf Sœurs n'est 
donc pas une recherche de pure curiosité. Une telle évocation 
est de nature à intéresser, non seulement les francs-maçons, 
soucieux de recueillir les exemples laissés par leurs prédé- 
cesseurs, mais aussi les hommes impartiaux, étrangers à 
cette ancienne et vaste association, qui désirent être rensei- 
gnés sur elle autrement que par des auteurs insuffisamment 

(1) Edition de 1878, t. II, p. 275. 

(2) Quatrième édition (1878), t. XVI, p. 532, 



INTRODUCTION 3 

informés ou par des écrivains de l'école de Basile. Louis 
Blanc, par exemple, est loin d'être défavorable à la franc- 
maçonnerie; il donne même une juste appréciation du rôle 
qu'elle eut sous l'ancien régime en disant : « C'était une dé- 
nonciation indirecte, réelle pourtant et continue, des iniqui- 
tés, des misères de l'ordre social ; c'était une propagande en 
action, une prédication vivante (1). » Et pourtant que 
d'erreurs dans les pages où il la présente comme une insti- 
tution mystique et comme une société secrète (2), confon- 
dant ainsi un certain goût du mystérieux avec le mysti- 
cisme, et oubliant que la franc-maçonnerie se cacha seule- 
ment quand elle fut persécutée ! 

Le groupe maçonnique placé sous l'invocation des muses 
se forma treize ans avant quatre-vingt-neuf. C'était alors 
ce qu'on peut appeler, malgré les ombres du tableau, l'âge 
d'or de la franc-maçonnerie française, la période de grande 
élaboration, dont la tradition ne devait être reprise que 
dans la seconde moitié du siècle actuel. En 1776, le Grand 
Orient de France, fondé lui-même depuis trois ans à peine, 
ne comptait que 198 loges en activité, dont 35 à Paris. En 
1789, le nombre total s'était élevé à 629, celui des loges pa- 
risiennes à 63 ; et cependant la population de la capitale 
n'était pas même le quart de ce qu'elle est aujourd'hui. Le 
prestige des Neuf Sœurs ne fut assurément pas étranger à 
ce remarquable développement. Deux ans après l'érection 
de leur temple, eut lieu l'événement qui en commença la 
célébrité et qu'Henri Martin relate en ces termes : « La ré- 
ception de Voltaire chez les francs-maçons fut encore un 
épisode digne de mémoire. Leur secret n'était que le sien : 
humanité, tolérance; et là le bien était sans mélange (3). » 

(1) Histoire de la Révolution française, t. II, p. 269. 

(2) Pages 261 et 273. Le chapitre où il est parlé de la franc-maçonnerie 
est intitulé : « les Révolutionnaires mystiques. » 

(3) Histoire de France, t. XVI, p. 397. 



4 INTRODUCTION 

En même temps que le plus grand écrivain du siècle, 
vint prendre rang parmi les adeptes des Neuf Sœurs le vé- 
téran de la franc-maçonnerie américaine, celui dont le rôle 
fut prépondérant pour préparer et pour réaliser l'affran- 
chissement de son paj T s. Lalande avait commencée la série 
des hommes illustres que la loge eut à sa tête en qualité de 
vénérables : Benjamin Franklin la continua. Vinrent en- 
suite : le marquis de La Salle, militaire et littérateur ; le 
comte de Milly, de l'Académie des sciences ; le président 
Dupaty, un bienfaiteur de l'humanité, plus grand encore 
que sa renommée ; le célèbre avocat Élie de Beaumont ; 
Pastoret enfin, qui présidait en 1789 et qui fut, quarante 
ans plus tard, le dernier chancelier de France. Avec eux, la 
loge compta dans son sein des hommes remarquables dans 
tous les genres, formant une élite telle qu'on n'en vit nulle 
part ailleurs de pareille. Pour ne citer que quelques-uns 
des principaux, il suffira de nommer : — comme hommes 
de guerre, le comte de Turpin-Crissé, lieutenant général et 
écrivain militaire ; le marquis d'Arcambal, maréchal de 
camp ; le célèbre marin Paul Jones ; — comme avocat, Ro- 
main de Sèze, qui eut les plus grands succès au barreau, 
qui défendit Louis XVI devant la Convention et qui mourut 
premier président de la cour de Cassation ; — comme sa- 
vants, Condorcet, Cabanis et Lacépède ; — comme littéra- 
teurs, Delille, Chamfort, Lemierre et Florian, de l'Acadé- 
mie française ; — comme peintres, Joseph Vernet et 
Greuze ; — comme sculpteur, le plus grand du siècle, Hou- 
don; — comme dessinateur, Moreau le jeune; — comme 
graveur, Gaucher ; — comme musiciens, Piccinni et Dalay- 
rac. Puis, vers la fin, vinrent s'y joindre des hommes qui 
furent au premier rang parmi les acteurs du grand drame 
révolutionnaire : Sieyès, Bailly, Petion, Rabaut-Saint- 
Etienne, Brissot, Cérutti, Fourcroy, Camille Desmoulins 
et Danton. 

Le clergé lui-même avait fourni aux Neuf Sœurs un no- 



INTRODUCTION 5 

table contingent. Deux ecclésiastiques firent partie du pre- 
mier noyau des fondateurs. Au lendemain de la réception 
de Voltaire, la loge n'en comptait pas moins de treize. L'un 
d'eux, infatigable dans son zèle, en était la cheville ou- 
vrière. Quatre autres, venus plus tard, siégèrent dans les 
grandes assemblées révolutionnaires. 

Dans la première période de son existence, la loge des 
Neuf Sœurs affirma l'action maçonnique par deux œuvres 
d'une importance capitale. En 1780 elle se dédoubla, en 
quelque sorte, par la fondation de la société Apollonienne, 
appelée ensuite le Musée de Paris, d'où tire son origine le 
développement de l'enseignement public supérieur dans 
notre pays. En outre, par Dupaty et Pastoret, elle renforça, 
dirigea et fit triompher le grand mouvement d'opinion pour 
la réforme des lois pénales, qui eut un commencement de 
satisfaction dans la déclaration royale de mai 1788 et qui 
dicta les décrets réformateurs de la Constituante. 

Elle disparut, comme presque toutes les autres loges, au 
milieu des commotions qui commencèrent en 1792, et se 
reforma en 1805, première année du règne de Napoléon. 
On y retrouve alors plus de quarante anciens membres, 
qui avaient traversé la tourmente révolutionnaire. Onze de 
ces vétérans siégeaient à l'Institut national. Quelques-uns 
occupaient de hautes positions : ainsi François de Neuf- 
chàteau était président du Sénat conservateur ; Fontanes, 
président du Corps législatif ; Lacépède, grand chancelier 
de la Légion d'honneur. Elle eut pour vénérable un con- 
seiller d'État, Moreau de Saint-Méry. Mais elle était 
anémiée dans l'ombre du despotisme napoléonien, ne pou- 
vant plus exercer son activité que dans la sphère de la 
littérature agréable et des beaux-arts. De là une décadence, 
qui ne fit que s'aggraver après la chute du régime impérial, 
et dont la loge se releva passagèrement vers la fin du règne 
de Charles X, grâce à la vigoureuse et féconde impulsion 
du dernier homme illustre qui l'ait présidée, de Garnier- 



6 INTRODUCTION 

Pages, qui fut ensuite le chef du parti républicain pendant 
les dix premières années du règne de Louis-Philippe. Prise 
d'un second sommeil léthargique au commencement de 
1831, elle ne se réveilla, en 1836, que pour languir pendant 
une douzaine d'années et s'éteindre définitivement à la 
suite de la révolution de 1848. 

Les éléments font défaut d'un complet historique de la 
célèbre loge. A trois reprises, quand elle tomba en som- 
meil, puis quand elle disparut définitivement, ses archives 
furent dispersées. Il ne reste rien des procès-verbaux où 
l'on aurait pu lire, probablement, bien des discussions 
intéressantes et la constatation de plus d'un fait mémorable. 
On a pu y suppléer, à certains égards, par des renseigne- 
ments puisés dans les archives du Grand Orient, et plus 
encore au moyen de documents imprimés que renferme sa 
bibliothèque. Une plaquette du commencement de 1779 
donne le règlement de la loge et une première liste de ses 
membres. Un mémoire apologétique, quelque peu posté- 
rieur, résume l'activité de l'atelier (1) pendant les trois pre- 
mières années de son existence, fait ressortir l'importance 
de son personnel et relate ce qui a trait au curieux incident 
qui faillit compromettre son existence. Une plaquette de 
1806 contient une édition modifiée du règlement et un 
nouveau tableau de son personnel, à la suite du réveil de 
1805. Une troisième, non datée, relate une fête littéraire et 
musicale célébrée au commencement de 1808. Une qua- 
trième, datée de 1828, est un manifeste prenant à partie le 
Grand Orient. Un court imprimé de 1829 est une déclaration 
de principes, portant la forte empreinte de Garnier-Pagès. 
Enfin une brochure de 1838, postérieure de deux ans au 
second réveil, contient, avec le procès-verbal de la séance 
solennelle de réouverture, des listes de membres de la loge 

(1) Les différents groupes maçonniques (loges, chapitres, conseils) ont 
la dénomination générique d'ateliers, parce qu'on s'y réunit pour tra- 
vailler et qu'on y honore le travail sous toutes ses formes. 



INTRODUCTION 7 

à différentes époques, et plusieurs discours historiques 
ayant valeur documentaire. A ces textes se joignent les 
renseignements épars dans un livre publié en 1829, dont 
l'auteur fut un dignitaire du Grand Orient (1) et connut 
personnellement plusieurs vétérans de la loge, ouvrage 
renfermant une partie biographique dans laquelle figurent 
plus de cinquante adeptes des Neuf Sœurs. 

En dehors de ces sources de provenance maçonnique, et 
sans parler de quelques autres documents du même genre 
qui ont pu être recueillis ailleurs, il a été fort utile de con- 
sulter la correspondance de Grimm et surtout celle de 
Bachaumont. — De 1750 à 1790, Grimm envoyait, une ou 
plusieurs fois par mois, des informations à l'impératrice 
de Russie, à la reine de Suède, au roi de Pologne et à 
quelques autres personnages princiers qui le rémunéraient 
largement ; il en adressait même des copies à quelques 
particuliers qui lui payaient un abonnement annuel de trois 
cents livres. Aidé par quelques collaborateurs, par Diderot 
notamment, il tenait ses correspondants au courant du 
mouvement littéraire et philosophique, ainsi que des prin- 
cipaux événements parisiens. Cette correspondance, remar- 
quable par ses appréciations critiques, fut recueillie et 
publiée pour la première fois en 1812. — Celle de Bachau- 
mont, commencée avec l'année 1762, adressée à ses abonnés 
moins riches mais plus nombreux, ne cessa pas à la mort 
de son premier auteur, survenue en 1771 : elle fut continuée 
jusqu'à la fin de 1787 par des hommes de lettres fort 
répandus dans la société parisienne. Elle fut imprimée de 
1780 à 1789, et publiée comme paraissant à Londres chez 
John Adamson, sous ce titre : Mémoires pour servir à l'his- 
toire de la république des lettres en France, ou Journal d'un 
observateur. Elle ne remplit pas moins de trente-six volumes 

(1) Précis historique de la Franc-Maçonnerie, par J.-C. B*** (Paris, 
Rapilly, 1829, 2 vol. in-8). L'auteur, J.-C. Besuchet, a sa notice dans la 
partie biographique (t. II, p. 27). 



8 INTRODUCTION 

in-12. Les informations, écrites au jour le jour, y devien- 
nent plus abondantes d'une année à l'autre. C'est un très 
précieux recueil de ces nouvelles à la main qui circulaient 
sous le manteau, comme on disait alors, et qui ne pouvaient 
pas paraître dans les gazettes soumises au régime qu'a si 
bien décrit Beaumarchais dans le monologne de Figaro. — 
Ces deux correspondances ont été déjà mises à contribution 
par les écrivains qui se sont occupés de la seconde moitié 
du dix-huitième siècle dans notre pays ; mais c'est un 
champ dans lequel il y a encore beaucoup à glaner. En 
compulsant les Mémoires secrets, principalement, on a pu 
recueillir, à partir de 1777, de nombreuses informations 
concernant les Neuf Sœurs et quelques-uns de leurs 
adeptes. Par là même se trouve constatée l'importance que 
cette loge avait prise aux yeux du public. 

C'est ainsi qu'a pu être élaborée une monographie qui 
présente, assurément, de trop larges lacunes relativement 
à ce qu'a été le travail du si remarquable atelier institué 
sous la poétique invocation des muses. En ce qui con- 
cerne les ouvriers, il y a moins de regrets à avoir. Grâce 
aux listes successives qui ont été conservées ou reproduites, 
il a été possible de reconstituer, à peu près complètement, 
le personnel de la loge aux époques principales ; et la plu- 
part des hommes qui en firent partie ont laissé des traces 
qui permettent de les tirer de l'oubli. A défaut d'une pein- 
ture mettant en lumière, comme en un panorama, tout ce 
qu'il eût été bien de représenter, on a tracé une esquisse 
indiquant quelques épisodes intéressants et donnant la 
physionomie des personnages. L'image qui en résulte vaut, 
peut-être, qu'on la présente aux amis de l'institution ma- 
çonnique, et à ses ennemis. 



Aix-en-Provence, 11 janvier 1897. 



CHAPITRE PREMIER 



LES DÉBUTS 



SOMMAIRE 

Helvétius et Lalande. — Le salon de M rae Helvétius. — Difficultés pour 
l'obtention du titre constitutif. — Le groupe des fondateurs. — 
Orientation de la loge par son règlement. — Travaux et progrès des 
deux premières années (1776-1778). 

La loge des Neuf Sœurs est la fille posthume d'Helvétius. 

La franc-maçonnerie moderne avait été introduite en 
France vers 1725. Elle venait d'Angleterre où elle avait pris 
naissance quelques années auparavant, ayant eu pour l'un 
de ses principaux fondateurs un homme né en France, 
Jean-Théophile Désaguliers, fils d'un pasteur protestant 
que la révocation de l'édit de Nantes avait forcé de quitter 
sa patrie. Après une période de croissance et de dévelop- 
pement, qui eut son apogée, de 1738 à 1743, pendant la trop 
courte grande maîtrise du duc d'Antin, elle subit une 
longue décadence sous Louis de Bourbon-Condé, comte de 
Clermont. L'institution avait dépéri ; un trop grand nombre 
de recrues de qualité douteuse y avaient pénétré. Il fallut 
un changement qui fut une véritable révolution et qui, en 
1773, substitua le Grand Orient de France à la Grande Loge, 
pour régénérer la franc-maçonnerie française, lui donner 
une vigueur plus grande et lui faire prendre un nouvel 
essor. 



10 LES DÉBUTS 

Helvétius (1) ne vit pas cette régénération. Nous ne savons 
rien de sa carrière maçonnique, sinon qu'il fut franc-maçon 
et que, dans les derniers temps de sa vie, il s'était mis 
d'accord avec le célèbre astronome Lalande (2), qui avait 
fondé la loge des Sciences pour grouper les francs-maçons 
spécialement adonnés aux études et aux recherches scienti- 
fiques. Helvétius eut l'idée d'élargir ce cadre, de fonder une 
nouvelle loge dans laquelle, avec les savants, se réuniraient 
les philosophes, les littérateurs, les artistes en tout genre 
et, généralement, les hommes distingués par leur instruc- 
tion et leur éducation. Ce devait être un atelier encyclopé- 
dique, qu'il convenait de placer sous le patronage des 
muses, des neuf sœurs du Parnasse, inspiratrices et régentes 
des belles-lettres, des sciences et des beaux-arts. Lalande 
promit son concours pour la réalisation du projet. Il était 
dès lors un personnage d'importance en franc-maçonnerie, 
et comme vénérable de la loge des Sciences, et comme 
dignitaire de la Grande Loge. Mais les circonstances étaient 
peu propices. Depuis 1767 la Grande Loge de France avait 
été mise en interdit par le gouvernement et resta dans cette 
situation jusqu'à la mort du comte de Clermont. Ses 
réunions étaient clandestines; à peine pouvait-elle corres- 
pondre avec les anciens ateliers; à plus forte raison ne 
pouvait-elle pas en constituer de nouveaux. Il fallut attendre 
et Helvétius mourut à la fin de l'année 1771 (3), avant que 
son projet pût être réalisé. 
Sa mémoire fut chère aux francs-maçons de sa génération 

(1) Claude-Adrien Helvétius, né à Paris le 26 janvier 1715, mort à Paris 
le 26 décembre 1771. 

(2) Joseph-Jérôme Lefrançais , dit de Lalande, né à Bourg-en-Bresse le 
11 juillet 1732, mort à Paris le 4 avril 1807. — Sa carrière scientifique et 
son rôle maçonnique ont été étudiés par l'auteur de la présente mono- 
graphie dans l'opuscule intitulé le Franc-Maçon Jérôme Lalande (Paris, 
Charavay frères, 1889, in-8° de 54 pages.) 

(3) Les honneurs funèbres lui furent rendus en la forme maçonnique 
le 24 janvier 1772. (Discours historique du F.-. Potier dans la brochure 
de 1838, p. 15, Annuaire des Neuf Sœurs.) 



LES DÉBUTS 11 

et de celle qui suivit (1). Peu d'hommes ont été aussi géné- 
reux et aussi bienfaisants que lui. Fils d'un père fort riche 
qui lui laissa plus tard toute sa fortune, il devint fermier 
général à l'âge de vingt-trois ans, sur la recommandation de 
la reine Marie Leczinska. Ami des principaux Encyclopé- 
distes, il dépensait pour le soutien des gens de lettres les 
trois cent mille livresque lui rapportait cette charge. Après 
avoir eu bien des succès dans le monde, il aspira à la gloire 
des sciences et des lettres : il voulut d'abord être mathéma- 
ticien, puis poète et tragédien, puis enfin écrivain philo- 
sophe. Il aspira enfin au bonheur conjugal; et, pour se 
livrer entièrement à ses goûts, il abandonna, au bout de 
treize ans, la ferme générale. L'année suivante, il épousa 
la femme charmante et d'esprit supérieur qui devait lui 
survivre. En 1758, il fit paraître son livre de l'Esprit, qui eut 
un grand retentissement et lui valut une persécution. Dans 
cet ouvrage, il se montre disciple de Condillac et pousse à 
l'extrême la déduction de ses principes, faisant découler 
toutes les connaissances de la sensation, faisant dériver la 
morale de l'intérêt personnel. C'est la théorie de l'égoïsme 
par un homme qui fut, toute sa vie, un altruiste par excel- 
lence. Le livre renferme, d'ailleurs, des vérités qui eurent le 
tort de se produire sans s'autoriser des livres saints, et 
même en contradiction avec les enseignements de l'Eglise. 
Cet ouvrage avait été imprimé après approbation d'un 
censeur royal et avec privilège du Roi. Il n'en fut pas moins 
dénoncé à Paris et à Rome, condamné par la Sorbonne, le 
Parlement et le Pape, brûlé par la main du bourreau. La 
triple condamnation portait principalement sur les vérités 
qui s'y trouvaient. Helvétius dut se rétracter pour échapper 
à des rigueurs plus grandes, se démettre d'une charge à la 
Cour dont il était titulaire, et vivre quelque temps éloigné 
de Paris. Mais l'opinion publique se prononça en sa faveur; 

(1) V. la notice que lui a consacrée Besuchet dans son Précis histo- 
rique, t. II, p. 139-141. 



12 LES DÉBUTS 

et son livre eut un prestige qui, sans la persécution, lui eût 
fait défaut. L'ouvrage fut traduit dans presque toutes les 
langues de l'Europe. L'auteur, étant allé faire un voyage en 
Angleterre et en Allemagne, fut accueilli avec la plus 
grande distinction à la Cour de Londres et à celle de 
Berlin. 

Voltaire prit parti pour Helvétius, tout en critiquant son 
ouvrage (1). Il estimait son courage, son savoir, son talent 
d'écrivain. Dans une lettre datée du 18 juin 1765 (2) il 
l'exhorte à reprendre la plume pour concourir à l'œuvre du 
progrès. Il lui montre les ténèbres de l'obscurantisme se 
dissipant peu à peu : 

Il s'est fait depuis douze ans une révolution dans les esprits 

qui est sensible D'assez bons livres paraissent coup sur 

coup; la lumière s'étend certainement de tous côtés. Je sais bien 
qu'on ne détruira pas la hiérarchie établie, puisqu'il en faut une 
au peuple ; on n'abolira pas la secte dominante, mais certaine- 
ment on la rendra moins dominante et moins dangereuse. Le 
christianisme deviendra plus raisonnable, et par conséquent 
moins persécuteur. On traitera la religion en France comme en 
Angleterre et en Hollande, où elle fait le moins de mal qu'il soit 
possible. 

Et voici la tâche qu'il l'invite à entreprendre : 

Nous avons, à la vérité, des livres qui démontrent la fausseté 
et l'horreur des dogmes chrétiens; nous aurions besoin d'un 
ouvrage qui fit voir coriïbien la morale des vrais philosophes 
l'emporte sur celle du christianisme. Cette entreprise est digne 



(1) On lit dans le Dictionnaire philosophique, v e Homme: « J'aimais 
« l'auteur du livre de l'Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses 
« ennemis ensemble; mais je n'ai jamais approuvé ni les erreurs de son 
« livre ni les vérités triviales qu'il débite avec emphase. J'ai pris son 
« parti hautement quand des hommes absurdes l'ont condamné pour 
« ces vérités mêmes. » (Œuvres de Voltaire, éd. Beuchot, t. XXX, p. 326.) — 
Dans la suite du Dictionnaire, v e Quisquis Ramus, Voltaire précise un 
certain nombre de critiques (t. XXXII, p. 64-67). 

(2) Ed. Beuchot, t. LXII, p. 369-370. 



LES DÉBUTS 13 

de vous. Il vous serait bien aisé d'alléguer un nombre de faits 
très intéressants qui serviraient de preuves; ce serait un amu- 
sement pour vous, et vous rendriez service au genre humain. 



Helvétius craignit de s'attirer une nouvelle persécution 
et ne suivit pas le conseil de Voltaire. 

Six mois avant sa mort, le 16 juin 1771, mourut le comte 
de Clermont, grand-maître de la Grande Loge de France. 
Huit jours après, fut élu à sa place un prince de sang royal, 
placé plus près du trône, Louis-Philippe-Joseph d'Or- 
léans, duc de Chartres, qui devait prendre le titre de duc 
d'Orléans, quatorze ans plus tard, à la mort de son père, 
et finir en 1793 sous le nom de Philippe-Égalité. Il ne se 
fit installer comme grand-maître qu'en 1773, après que la 
Grande Loge se fût transformée en Grand Orient et qu'il 
eût été lui-même l'objet d'une élection nouvelle. Cette 
substitution avait été surtout l'œuvre du duc de Luxem- 
bourg, administrateur général de la Grande Loge, élu en 
même temps que le duc de Chartres. Ce ne fut pas un 
simple changement d'étiquette et de personnes. L'organi- 
sation nouvelle donnait complètement le caractère repré- 
sentatif au corps central en y appelant les députés des 
loges de province à siéger avec ceux des loges de Paris ; 
et elle faisait disparaître l'abus des vénérables inamo- 
vibles, en quelque sorte propriétaires de leurs loges, abus 
qui viciait les ateliers parisiens. En outre, il fut procédé à 
une épuration générale du personnel maçonnique, au 
moyen de l'obligation imposée à toutes les loges adhé- 
rentes de se faire reconstituer par l'autorité centrale. 

La fondation du Grand Orient fut une œuvre de longue 
haleine, à laquelle Lalande prit une part importante. Une 
fois les statuts arrêtés, il fut nommé orateur de la Chambre 
d'administration, la principale des trois sections entre les- 
quelles se répartissaient les affaires. C'est en cette qualité 
que, le 4 août 1774, il prononça le discours d'inauguration, 



14 LES DÉBUTS 

lorsque le Grand Orient prit possession du vaste immeuble 
situé rue du Pot-de-Fer, entre les rues de Mézières et 
Honoré-Chevalier, près de l'église Saint-Sulpice, im- 
meuble dans lequel les jésuites avaient eu leur principal 
établissement pour la France. Puis, il fut successivement 
second et premier surveillant de cette même Chambre 
d'administration dont il avait été l'orateur. Indépendam- 
ment de ces fonctions, il fut l'un des commissaires nom- 
més par le Grand Orient pour la révision et la rédaction 
des statuts et règlements (5 juillet 1773), — pour le règlement 
de discipline des trois chambres (17 juillet 1773), — pour le se- 
crétariat et la correspondance (12 août 1774), — pour le traité 
d'union à conclure avec les Directoires écossais (24 mai 1775), 
— pour la rédaction des grades, c'est-à-dire pour l'élabora- 
tion des rituels (24 mars 1776). Et il ne négligeait ni sa 
chaire au Collège Royal, ni ses divers travaux scientifiques 
et littéraires. Ainsi absorbé par des occupations multiples, 
il manqua, pendant plusieurs années, de loisirs pour 
donner suite au projet qu'il avait combiné avec Helvétius. 
Il s'abstint d'ailleurs de faire reconstituer son ancienne 
loge des sciences. Ce ne fut que quatre ans après la mort 
de son ami qu'il put enfin fonder la nouvelle loge encyclo- 
pédique, grâce aux encouragements et à l'aide qu'il reçut 
de sa veuve. 

Madame Helvétius (1) est une des plus intéressantes 
figures féminines du dix-huitième siècle : de toutes les 
femmes distinguées qui en ornèrent la seconde moitié, elle 
est, peut-être, celle qui a eu le plus d'influence sur le mou- 
vement des esprits. Par sa naissance elle était comtesse du 
Saint Empire romain, appartenant à une des premières 
familles de la Lorraine, alliée à celle qui a donné à l'Au- 
triche une dynastie de souverains. Elle se trouva parente 

(1) Anne-Catherine de Ligniville d'Autricourt, née en 1719 au château 
de Ligniville, en Lorraine, morte à Auteuil le 12 août 1800. 



LES DÉBUTS 15 

de Marie-Antoinette, la dernière reine de France. Mais la 
famille de Ligniville était sans fortune, et Anne-Catherine 
avait vingt frères ou sœurs : aussi était-elle destinée au 
couvent, et elle était sur le point d'y entrer lorsqu'elle en fut 
sauvée par sa tante maternelle, M me de Grafigny, à qui ses 
parents la confièrent pour aller vivre avec elle à Paris. Fixée 
dans la capitale en 1740, M me de Grafigny s'adonna à la 
littérature, et se fit un nom comme romancière et auteur 
dramatique. Elle eut un salon qui attirait les gens de lettres 
et des personnes de la meilleure société. Helvétius en fut 
un des habitués. Il ne put voir M lle de Ligniville sans être 
impressionné par sa remarquable beauté : ses qualités mo- 
rales le touchèrent plus fortement encore. Il l'observa pen- 
dant un an avant de se déclarer et demanda sa main quand 
il eut pu juger qu'elle avait l'àme élevée sans orgueil, l'es- 
prit le plus agréable, du courage, de la bonté et de la sim- 
plicité. Le mariage eut lieu en 1751. Dès lors, et pendant 
vingt ans, le salon de M me Helvétius fut un des principaux 
dans Paris. Le magnifique hôtel de la rue Sainte-Anne était, 
au dire d'un contemporain (1), le rendez- vous de la plupart 
des hommes de mérite de la nation et de beaucoup d'étran- 
gers : princes, ministres, philosophes, grands seigneurs, 
littérateurs, tous étaient empressés de s'y faire admettre. 
Ils y tenaient ce que Garât (2) a pu appeler « les états géné- 
« raux de la philosophie de l'Europe. » 

Après la mort d'Helvétius, sa veuve ne voulut plus ha- 
biter la somptueuse demeure qui lui rappelait de trop 
chers et trop cruels souvenirs. Voulant vivre désormais 
dans la tranquillité de la campagne, tout en restant à proxi- 
mité de Paris, elle acheta du célèbre pastelliste Quentin de 
La Tour, peintre du Roi, une grande maison avec un petit 



(1) Saint-Lambert, cité par Garât dans ses Mémoires historiques sur le 
XVIII e siècle, 2" édition, Paris, 1821, t. II, p. 230. 

(2) Op. cit., t. I, p. XI. 



16 LES DÉBUTS 

parc de deux arpents, sise à Auteuil. C'est là qu'elle se 
retira vers la fin de l'année 1772, après avoir marié ses deux 
filles. Dès lors les réceptions de M me Helvétius eurent un 
caractère moins fastueux et plus intime ; les personnages 
du grand monde n'y vinrent plus guère ; mais les philo- 
sophes, les gens de lettres, les savants et les artistes s'esti- 
mèrent heureux d'être admis dans le salon hospitalier et 
sous les ombrages du parc d' Auteuil. Turgot disgracié y 
passa les meilleurs moments d'une vie qui allait prématu- 
rément finir. Franklin, venu d'Amérique et installé à 
Passy (1), s'empressa de se faire agréger à cette Société 
d'élite. L'un et l'autre (2) auraient voulu épouser leur gra- 
cieuse hôtesse, déjà sexagénaire: elle refusa pour demeu- 
rer fidèle à la mémoire de celui qu'elle avait tant aimé. Elle 
continua, pendant tout le règne de Louis XVI, au cours de 
la période révolutionnaire et jusque sous le consulat, à 
présider ces réunions sérieuses et charmantes, où, avec 
des hommes éminents dans tous les domaines de l'esprit, 
se rencontraient des débutants qui se formaient à ce con- 
tact et ne tardaient pas à se distinguer à leur tour, tels que 
Cabanis, Garât, Ginguené, Démeunier et bien d'autres. 
Un philosophe historien, qui a connu plusieurs survivants 
de cette élite, l'a appréciée en ces termes dans un ouvrage 
publié au lendemain de 1830 : 

La réunion d'Auteuil était une académie intime et un institut 
d'entre-soi, dans lequel, par pur zèle, par pur amour pour la 
science, on venait poursuivre des études pour lesquelles on 
avait besoin du commerce familier de la pensée. Cabanis en 
était l'âme, Volney y assistait, M. de Tracy y était assidu et y 

(1) Il habita, de 1777 à 1785, à Passy, un pavillon dépendant de l'hôtel 
de Valentinois, où il fit placer le premier paratonnerre construit en 
France. C'est ce séjour que constate une plaque commémorative placée 
à l'entrée de la rue Singer, le 8 mars 1896, par les soins de la Société 
historique d'Auteuil et de Passy. 

(2) En 1779 Franklin avait soixante-treize ans, et Turgot en avait cin- 
quante-deux. 



LES DÉBUTS 17 

prenait une part très active, Garât, Maine de Biran, M. Degé- 
rando, La Romiguière et plusieurs autres y apportaient aussi le 
tribut de leurs lumières. On y discutait, on y lisait, on s'y don- 
nait des tâches, des directions et des secours ; on y philoso- 
phait véritablement ; et, si le système qu'on y suivait avait des 
vices et des erreurs, du moins la manière dont on le dévelop- 
pait, la méthode qu'on y appliquait, les recherches auxquelles 
on se livrait pour l'appuyer et le défendre, étaient-elles bien 
propres à fortifier et à éclairer les esprits (1). 

On peut ajouter que, lorsque après un court intervalle 
l'opinion publique fut condamnée au silence le plus absolu, 
et qu'il n'y eut plus en France d'autre pensée libre que 
celle d'un homme, c'est du sein de cette réunion de philo- 
sophes que sortirent les derniers défenseurs des droits de 
la pensée et de la liberté. 

M me Helvétius mourut octogénaire en 1800, ayant vu 
nombre de ses amis se faire un nom dans les lettres, dans 
les sciences, dans la politique. Pendant un demi-siècle son 
salon avait été un des plus puissants foyers intellectuels 
qu'ait eus notre pays (2). 

Telle fut la femme éminente qui concourut de la manière 
la plus efficace à la formation de la loge des Neuf Sœurs et 
ensuite à sa prospérité. Ce concours nous est attesté d'abord 
par le fait que, la loge une fois créée, M mc Helvétius lui lit 
hommage des insignes maçonniques de son mari qu'elle 
avait précieusement conservés (3). Puis, les deux premières 
années, en 1776 et 1777, la fête solsticiale de la Saint-Jean 
d'été, qui réunissait tous les membres de la loge, fut célé- 
brée dans la maison et dans le parc d'Auteuil, comme nous 
l'apprend une note qui accompagne le mémoire de La 

(1) Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au 
X/X* siècle, 3 e édition, t. I, p. 43. 

(2) Sur M me Helvétius et ses amis, voir le très intéressant livre de 
M. Antoine Guillois : le Salon de M me Helvétius (Paris, Calmann-Lévy, 
1894, in-12). 

(3) Besuchet, Précis historique, t. II, p. 288. 



18 LES DÉBUTS 

Dixmerie (1). La veuve du philosophe dut aider au recrute- 
ment du nouvel atelier en y faisant pénétrer des habitués 
de son salon, tels que Franklin, Dupaty et Condorcet. 
D'autre part, de jeunes francs-maçons, comme Cabanis, 
Garât et Ginguené, durent se faire présenter par leurs aînés 
à M me Helvétius. Il y eut ainsi deux foyers au lieu d'un, la 
loge parisienne se trouvant être, en quelque sorte, le dédou- 
blement du salon d'Auteuil. 

Pour fonder la loge des Neufs Sœurs, Lalande forma un 
petit groupe de francs-maçons dévoués qui en préparèrent 
l'organisation et le recrutement. Il s'abstint d'y faire entrer 
des personnages très en vue, pour ne pas trop éveiller les 
susceptibilités. Il dut, d'ailleurs, profiter de son importante 
situation au Grand Orient pour calmer des préventions et 
se concilier des sympathies. Il avait lieu de craindre des 
résistances dans cet état-major, où régnait un esprit nova- 
teur, mais qui renfermait encore des esprits timorés cher- 
chant à ralentir la marche en avant de la franc-maçonnerie 
française. A ces conservateurs, l'évocation des compagnes 
d'Apollon, si poétique et si caractéristique, paraissait trop 
païenne et peu en harmonie avec la désignation de « res- 
pectable loge Saint-Jean » qui nous était venue d'Angle- 
terre. Peut-être aussi craignaient-ils de voir se former une 
loge plus brillante que les autres, et appréhendaient-ils 
l'élan plus vif qu'une telle avant-garde devait donner au 
gros de l'armée. Toujours est-il que Lalande et son groupe 
se heurtèrent à une opposition tenace, que rappelle le mé- 
moire de La Dixmerie : 

Nous n'obtînmes qu'avec peine ce qu'on accorde sans nulle 
difficulté à tant d'autres. Notre état fut longtemps précaire ; nos 
constitutions ne vinrent que tard. Nous élevions un temple; 
mais il nous fallait imiter l'exemple du Zorobabel : il nous 
fallait tenir la truelle d'une main et l'épée de l'autre. 

(1) Au bas de la page 54. 



LES DÉBUTS 19 

Qui le croirait? Le nom des Neuf Sœurs formait le principal 
obstacle à notre admission. Certainement ce nom n'existe pas 
dans le calendrier; mais nous observâmes qu'une L... (1) ma- 
çonnique n'était pas une confrérie de pénitents. 

La demande au Grand Orient pour faire constituer la 
loge fut faite à la date du 11 mars 1776. Elle fut présentée 
le lendemain à la Chambre de Paris, non point par Lalande, 
mais par l'abbé Cordier de Saint-Firmin ; et le procès- 
verbal de la séance constate qu'elle fut remise à un membre 
de cette chambre pour en faire le rapport. Un mois plus 
tard, le 16 avril, le rapport fut fait ; mais, sur les conclu- 
sions de l'orateur, on remit à la séance suivante pour 
statuer. Nouveau renvoi, le 30 avril. A la séance du 7 mai, 
on charge le rapporteur de faire une nouvelle inspection, 
et l'on met en délibération si la loge en instance conser- 
vera son titre des Neuf Sœurs : à la pluralité de huit voix 
contre trois, la chambre arrête que la loge sera priée de 
substituer un autre titre distinctif à celui qu'elle a choisi. 
Puis, le 14 mai, la Chambre décide de n'accorder « des cons- 
titutions », comme on disait alors, que quand la loge aura 
changé son titre. Lalande est ensuite introduit ; il propose 
d'en référer officieusement à la Grande Loge du conseil et 
d'appel : la chambre s'y refuse. 

La loge en instance forma un recours devant cette 
Grande Loge, qui se composait de membres pris dans les 
trois chambres du Grand Orient et avait pouvoir de réfor- 
mer les décisions de chacune d'elles. Il y fut statué le 
5 juillet, après une discussion dans laquelle les avis furent 
très partagés. L'orateur conclut à la confirmation de la 
sentence frappée d'appel ; mais par cinq voix contre quatre, 
à une seule voix de majorité, la Grande Loge maintint le 



(1) L'usage, pour les abréviations, des trois points disposés triaugulai- 
rement (.-.) ne remonte pas au delà de la fondation du Grand Orient et 
ne s'est généralisé que peu à peu dans la franc-maçonnerie française. Iî 
ne s'est guère répandu hors de France. 



20 LES DÉBUTS 

titre des Neuf sœurs. Communication en fut faite le 9 juillet 
à la chambre de Paris qui, alors, accorda les constitutions 
demandées pour avoir effet à partir de la demande ; et le 
F.*. Anthoine, rapporteur, fut chargé de procéder à l'ins- 
tallation. Par le tableau des officiers du Grand Orient 
arrêté à la Saint-Jean d'été de 1776, nous savons que ce 
frère avait le titre d'avocat au parlement et qu'il était direc- 
teur des hypothèques à Paris. Dans les délibérations aux- 
quelles il avait pris part il avait dû être favorable aux 
Neuf Sœurs ; car nous le retrouvons en 1779, sur le premier 
tableau imprimé de la loge, dans la catégorie des associés 
libres avec le titre de président de la chambre de Paris. 

Lalande fut naturellement le vénérable de la loge dont il 
était le principal fondateur. Pour mieux se consacrer à la 
nouvelle tâche qu'il assumait, peut-être aussi à cause des 
froissements qu'il venait d'éprouver, il se retira de la cham- 
bre d'Administration et fut nommé, le 24 juin 1776, officier 
honoraire du Grand Orient, ce qui lui donnait séance dans 
les réunions générales, tout en le dispensant du service 
dans les chambres particulières. C'est comme tel qu'il 
figure au tableau des officiers du Grand Orient en 1776, 
avec ses titres maçonniques d'ancien vénérable et de fon- 
dateur de la loge des Sciences, de vénérable de la loge des 
Neuf Sœurs, de député de province. On voit, en effet, au 
tableau des députés dressé à la même date, qu'il représen- 
tait : 1° la loge des Trois Souhaits, de Belley ; 2° les Élus, 
de Bourg-en-Bresse ; 3° Saint-Jean-du-Croissant, de Pont- 
de-Vaux ; 4° la Parfaite Égalité, du régiment de Flandre. 

L'illustre savant est trop connu pour qu'il soit nécessaire 
de le présenter ici aux lecteurs. Il suffira de transcrire ses 
titres profanes d'après le premier des deux tableaux pré- 
cités : « Le V. F. Jérôme de la Lande, de l'Académie 
royale des sciences, avocat au parlement de Paris, lecteur 
royal en mathématique, censeur royal, membre des Aca- 






LES DÉBUTS 21 

demies de Londres, de Pétersbourg, de Berlin, de Stockholm, 
de Rome, de Florence, etc. » 

Il convient de rappeler aussi que Lalande fut un des 
principaux encyclopédistes. On lui doit l'article Franc- 
Maçon inséré dans le tome troisième du supplément de 
l'Encyclopédie, qui parut en 1777. Cet article est, avec 
quelques variantes, la reproduction du Mémoire historique 
sur la Maçonnerie, que le Grand Orient sanctionna et s'ap- 
propria en l'insérant dans le deuxième fascicule de la 
publication officielle qu'il fit paraître, à partir de 1777, sous 
le titre d'État du Grand Orient de France, et que recevaient 
toutes les loges. C'est le premier écrit à consulter pour qui 
veut étudier l'histoire de la franc-maçonnerie en France. 

Lalande s'était adjoint neuf frères pour former le noyau 
initial, qui fut ainsi quelque peu supérieur au nombre de 
sept strictement nécessaire. Ces neuf fondateurs sont 
connus par une mention qu'en fait Besuchet (1). Ils sont, en 
outre, marqués sur la première liste imprimée de la loge 
par un astérisque placé devant chaque nom et par un 
numéro à la suite. Les voici, dans l'ordre du numérotage : 

1. Abbé Cordier de Saint-Firmin. 

2. Le Changeux. 

3. Abbé Robin, chanoine. 

4. Chevalier de Cubières, écuyer de madame la comtesse 
d'Artois. 

5. Fallet, secrétaire de la Gazette de France. 

6. De Cailhava. 

7. Garnier. 

8. Chauvet, de l'Académie des sciences de Bordeaux. 

9. De Parny, écuyer de la Reine. 

Le Changeux et l'abbé Robin figurent parmi les officiers, 
le premier en qualité d'orateur, le second comme archiviste. 
Les autres, rangés comme on vient de le voir, sont en tête 
des membres n'ayant aucun office. 

(1) Précis historique, t. II, p. 222 in fine. 



22 LES DÉBUTS 

L'abbé Cordier de Saint-Firmin(l) a été l'un des membres 
les plus zélés de la loge et lui est resté attaché jusqu'à la fin 
de sa longue vie. Il y tint un rôle important que nous 
aurons plus d'une occasion de constater. Cet ecclésiastique 
était surtout un homme de lettres ; et c'est même la seule 
qualité qui lui soit donnée au tableau de 1806. Il avait 
donné, en 1762, une tragédie intitulée Zarukma; plus tard, 
en 1793, il fit jouer une comédie, la Jeune Esclave ou les 
Français à Tunis. Il composa différents éloges historiques, 
presque tous lus aux Neuf Sœurs. 

Le Changeux (2), que nous retrouverons également à plu- 
sieurs reprises, était un homme de lettres et un savant. En 
1762, à l'âge de vingt-deux ans, il avait publié un important 
Traité des extrêmes ou Éléments de la science de la réalité (3), 
remarquable par des pensées ingénieuses et philosophiques. 
Puis, en 1773, il avait donné la Bibliothèque grammaticale 
ou nouveaux Mémoires sur la parole et sur l'écriture. Ces 
deux ouvrages sont mentionnés dans une note du mémoire 
de La Dixmerie, où il est dit que le même écrivain préparait 
un recueil de fables ingénieuses, recueil qui n'a pas été 
imprimé. Comme savant, Le Changeux fut physicien, phy- 
siologiste et botaniste. Il a publié les résultats de ses 
recherches, de 1778 à 1782, dans le Journal de physique de 
l'abbé Rozier, autre franc-maçon très zélé, qui fut dès l'ori- 
gine un des principaux membres du Grand Orient. C'est à 
Le Changeux qu'est due l'invention des appareils pour enre- 
gistrer les variations météorologiques, qu'il fit connaître au 
public par deux ouvrages parus en 1781, le Barométographe 
et autres machines météorologiques. — Météorographie ou 

(1) Edmond Cordier de Saint-Firmin, né à Orléans en 1730, mort à 
Paris en 1816. 

(2) Pierre-Nicolas Le Changeux (dénommé Changeur par Besuchet, 
dans la France littéraire de Quérard et dans la biographie Michaud), né 
à Orléans le 26 janvier 1740, mort à Paris le 3 octobre 1800. 

(3) Amsterdam, 1762, 2 vol. in-12. — 2 e éd., Paris, 1767. 



LES DÉBUTS 23 

l'Art d'observer d'une manière commode et utile les phénomè- 
nes de l'atmosphère (1). — Il figure comme second surveil- 
lant au tableau de 1783 et y est qualifié : « de l'Académie 
des arts de Londres, etc. » 

L'abbé Robin, écrivain notable par ses ouvrages, a été 
omis par les éditeurs de biographies générales, probable- 
ment à cause de la difficulté de démêler exactement sa 
personnalité, qui a été confondue avec d'autres homonymes 
qui furent aussi des ecclésiastiques. Cette confusion est due 
probablement à une erreur de Besuchet (2) qui, dans une 
notice sur le franc-maçon qui nous occupe, le présente 
comme ayant été curé de Saint-Pierre d'Angers. Or il y a 
bien eu à Angers un curé de Saint-Pierre nommé Robin, 
auteur d'opuscules archéologiques sur l'Anjou : mais de 
renseignements pris dans cette ville il appert que ce digne 
ecclésiastique ne s'en est absenté que pour aller faire un 
pèlerinage à Rome, qu'il n'a point habité Paris et qu'il a 
trouvé la mort en 1794, à Nantes, dans les noyades ordon- 
nées par Carrier ; tandis que l'abbé Robin, membre des 
Neuf Sœurs en 1776 et 1779, figure encore en 1806, avec la 
mention « fondateur », sur le tableau de la loge après son 
réveil. Quérard, dans le huitième volume de la France litté- 
raire publié en 1836, fait de ces deux abbés Robin une même 
personne qu'il donne comme ayant été recteur de l'Univer- 
sité, chapelain du Roi et secrétaire de la vénerie du comte 
d'Artois ; mais ce bibliographe s'est rectifié, en supplément, 
dans le douzième volume qui est de 1859, où il reconnaît 
qu'il y a eu au moins deux, sinon trois ecclésiastiques con- 
temporains qui se sont appelés Robin. En effet, les fonctions 
ou emplois dont il vient d'être fait mention en dernier lieu 
n'ont certainement pas été remplis par le curé de Saint- 

(1) Le continuateur de Bachaumont avait déjà fait mention du baro- 
mètre enregistreur de Le Changeux à la date du 21 juin 1779 (Mémoires 
secrets, t. XIV). 

(2) T. II, p. 243. 



r 



24 LES DÉBUTS 

Pierre ; et il serait quelque peu arbitraire de les attribuer 
au chanoine qui fut l'un des coopérateurs de Lalande, outre 
qu'il n'y a aucune preuve à cet égard. — Donc, nous ne 
savons rien de la naissance et de la mort du franc-maçon 
émérite que fut le chanoine Robin. Mais nous savons qu'il 
fit paraître en 1779 un ouvrage intitulé Recherches sur les 
initiations anciennes et modernes, formé de deux mémoires 
qu'il avait lus en loge, comme on le voit par une note en 
bas de la page 15 du mémoire de La Dixmerie. Ce livre, qui 
témoigne d'un grand zèle pour l'institution maçonnique, 
est d'une érudition peu sûre, au moins en ce qui touche les 
anciens mystères égyptiens ; et l'origine que l'auteur attri- 
bue à la franc-maçonnerie, en la faisant naître de la cheva- 
lerie, n'est qu'une hypothèse hasardée. On a lieu de croire 
que les relations maçonniques de notre abbé Robin avec 
Franklin le firent choisir comme aumônier du corps expé- 
ditionnaire français qui fut envoyé en Amérique. Après son 
retour de l'expédition, il publia, en 1782, un Voyage dans 
l'Amérique septentrionale en 1781 et Campagne de l'armée de 
M. le comte de Rochambeau (1). On peut lui attribuer un 
ouvrage en deux gros volumes in-8°, paru en 1789 et 1791 
sous ce titre : Histoire de la constitution de l'empire français 
ou Histoire des états généraux pour servir d'introduction à 
notre droit public. Plus tard il retourna en Amérique et, en 
1807, il fit paraître trois volumes in-8 intitulés : Voyage dans 
l'intérieur de la Louisiane, de la Floride occidentale, et dans 
les îles de la Martinique et de Saint-Domingue pendant les 
années 1802, 1803, 180b, 1805 et 1806. Ce fut au retour de ce 
dernier voyage qu'il reprit sa place dans la loge dont il avait 

(1) Il est fait mention de l'abbé Robin dans les Mémoires secrets 
(t. XXI) à la date du 25 octobre 1782, à propos de sa nomination comme 
aumônier du régiment du Roi (cavalerie), qui avait alors pour colonel 
le vicomte de Noailles, avec qui Robin avait fait la campagne d'Amérique. 
Le nouvelliste rappelle que cet aumônier est l'auteur des deux ouvrages 
susmentionnés. — Voir aussi, à la date du 18 mai 1783 (t. XXII), la men- 
tion d'une polémique soutenue par Robin à propos de son livre sur 
l'Amérique. 



LES DÉBUTS 25 

été l'un des fondateurs. Il figure encore, à titre de membre 
honoraire, sur le tableau de 1806. 

Cubières (1) fut un littérateur d'une rare fécondité : la 
liste de ses œuvres, dans Quérard, n'en présente pas moins 
de soixante-dix-sept. En 1810, ses œuvres dramatiques 
furent réunies par lui en quatre volumes in-8°. Mais en 1776, 
âgé de vingt-quatre ans, il n'avait encore produit que des 
poésies fugitives insérées dans l'Almanach des Muses et 
trois épitres en vers (2). — Destiné d'abord à l'état ecclé- 
siastique, il avait étudié dans les séminaires de Nîmes et 
d'Avignon, puis à Saint-Sulpice, et avait reçu la tonsure. 
Son caractère indépendant l'ayant fait renoncer à cette car- 
rière, il s'adonna à la poésie et devint écuyer de la com- 
tesse d'Artois, à la formation de la maison de cette prin- 
cesse. En poésie, il prit Dorât pour modèle, et lui emprunta 
même son nom en signant « Dorat-Cubières. » Plus tard, il 
écrivit sous le nom de Palmézeaux (3). Homme à la mode, 
il se fixa dans une longue liaison avec la comtesse Fanny 
de Beauharnais, femme de lettres distinguée, qui fut la 
tante par alliance de l'impératrice Joséphine : les livres 
parus sous le nom de cette dame furent en grande partie 
écrits par lui. Pendant la Révolution, il composa un éloge 
de Marat, des odes en l'honneur de Carrier, et fut secrétaire 
de la Commune de Paris. 

Fallet (4) est mentionné à la suite du mémoire de la Dix- 

(1) Le chevalier Michel de Cubières, né à Roquemaure, en Languedoc, le 
27 septembre 1752, mort à Paris le 23 août 1820. Il était frère puiné du 
marquis de Cubières, auteur d'une Histoire des coquillages de mer et 
d'un Traité sur la composition et la culture des jardins. 

(2) Épitre à mon siècle, 1775, in-12 ; — Épitre sur l'amour de la gloire, 
suivie de quelques idylles, 1775, in-12; — Épitre à La Baumelle 
aux Champs-Elysées au sujet de son commentaire sur la Henriade, 1776, 
in-12. 

(3) Au tableau des Neuf Sœurs pour 1806, où il figure comme fondateur, 
il est dénommé « Cubières de Palmézeaux, homme de lettres. » 

(4) Nicolas Fallet, né à Langres en 1753, mort à Paris le 22 décembre 
1801. 



26 LES DÉBUTS 

merie (p. 46) dans une énumération de « poètes légers, 
ingénieux et piquants. » Il avait publié, en 1773, un recueil 
de poésies intitulé Mes prémices; — en 1775, Phaéton, 
poème héroï-comique en six chants ; — en 1776, Mes baga- 
telles ou Torts de ma jeunesse, recueil sans conséquence ; 

— et il avait commencé à faire paraître les Aventures de 
Chœréas et de Collirhoé, qui furent achevées en 1784. Puis, 
il devint auteur dramatique. En 1782, il fit représenter à 
la Comédie française Tibère et Serenus, tragédie en cinq 
actes et en vers ; — en 1783, à Fontainebleau, devant la 
Cour, Mathieu ou les Deux soupers, comédie en trois actes, 
mêlée d'ariettes, avec musique de Dalayrac, qu'il fit re- 
prendre ensuite à la Comédie italienne sous le titre des 
Deux tuteurs ; — en 1786, à la Comédie italienne, les Faus- 
ses nouvelles, opéra-comique avec musique de Champein ; 

— en 1788, à la Comédie française, Alphée et Zaïre, tragé- 
die en cinq actes et en vers ; — en 1795, au même théâtre, 
Barnevelt ou le Stathoudérat aboli, tragédie en trois actes 
et en prose. 

Cailhava (1) était un auteur dramatique : « un des plus 
fermes soutiens du vrai genre de la comédie », dit la Dix- 
merie à la page 7 de son mémoire, en mentionnant ses deux 
pièces, YEgoïsme et le Tuteur dupé. Il en donna ensuite un 
grand nombre d'autres, représentées à la Comédie fran- 
çaise ou à la Comédie italienne. En 1772 il avait publié 
Y Art de la comédie, en quatre volumes in-8°, qu'il corrigea 
et réduisit en deux volumes pour une seconde édition parue 
en 1786. En 1798 (germinal an VI) il devint membre de la 
troisième classe de l'Institut, en remplacement de Fontanes, 
qui venait d'être condamné à la déportation. En 1802, il 
fit paraître des Études sur Molière, en un volume in-8°. — 
Au tableau de 1806, il figure parmi les fondateurs, ainsi 
désigné : « Cailhava, membre de l'Institut. » 

(1) Jean-François de Cailhava, né à Estandoux, près de Toulouse, le 
21 avril 1731, mort à Paris le 26 juin 1813. 



LES DÉBUTS 27 

Garnier (1) est aussi un des poètes légers, ingénieux et 
piquants mentionnés par La Dixmerie. Destiné à la magis- 
trature, il exerça, pour s'y préparer, la profession d'avocat, 
dans laquelle il se distingua de très bonne heure par des 
mémoires plein d'esprit et de raison ; puis, il s'attarda dans la 
culture des lettres et ne devint magistrat que sous la Révo- 
lution. Dès 1770 il commença à publier dans le Mercure de 
France, sous un pseudonyme, des proverbes dramatiques, 
où le naturel du dialogue, la vérité des caractères, l'heu- 
reuse invention du sujet et l'habileté dans la composition 
des scènes mêlaient beaucoup d'intérêt et d'agrément au 
précepte moral qui était toujours le but de chacun de ces 
petits drames. Ces proverbes, joués à l'abbaye de Penthé- 
mont, servirent à l'éducation de la jeune princesse de Condé 
dont la gouvernante, M me de Prolay, fit rechercher l'au- 
teur caché sous un pseudonyme et l'engagea à donner de 
nouveaux ouvrages du même genre, ce qu'il fit. Le tout a 
été réuni dans un recueil de Nouveaux proverbes dramati- 
ques, en un volume in-8° qu'il publia en 1784. L'année sui- 
vante, il commença la publication du Cabinet des fées, en 
deux éditions de quarante-et-un volumes, l'une in-8°, l'autre 
in-12 ; puis, en 1787, celles des Voyages imaginaires, songes, 
visions et romans merveilleux, en trente-neuf volumes in-8°. 
Il publia aussi des éditions nouvelles d'un certain nombre 
d'auteurs, tels que Caylus, Tressan, Regnard. — En 1791, il 
devint commissaire du Roi près le tribunal du troisième 
arrondissement de Paris. En 1793, il retourna dans sa ville 
natale, Auxerre, comme commissaire du pouvoir exécutif 
près le tribunal du département ; et il y mourut au com- 

(1) Charles-Georges-Thomas Garnier, né à Auxerre le 21 septembre 
1746, mort à Auxerre le 24 janvier 1795. — Son frère cadet Germain 
Garnier, né en 1754, mort en 1821, connu comme économiste et auteur 
d'ouvrages importants, procureur au Châtelet avant la Révolution, séna- 
teur, comte de l'Empire et président du Sénat sous Napoléon, finit pair 
de France et marquis sous Louis XVIII. — Besuchet (t. II, p. 291) a con- 
fondu les deux frères en un seul, comme il a fait pour les deux abbés 
Robin. 

4 



28 LES DÉBUTS 

mencement de 1795. Dans cette dernière phase de sa vie, il 
publia trois ouvrages de jurisprudence : en 1791, Destruction 
du régime féodal et Traité des rentes foncières ; en 1792, Code 
du divorce, des naissances, mariages et décès. 

De Chauvet nous ne savons rien autre que la mention 
faite de lui au tableau de 1779. Il devait être un savant esti- 
mable, originaire de Bordeaux. 

Il en est à peu près de même de Parny, mentionné comme 
écuyer de la Reine. C'est à propos de lui que Besuchet énu- 
mère les neuf fondateurs, auxiliaires deLalande ; et il nous 
apprend simplement que ce Parny était le frère aîné du 
chevalier de Parny, beaucoup plus connu, qui figure au 
même tableau. 

Tel fut, à l'origine, le personnel de la loge des Neuf 
Sœurs, faible par le nombre, considérable par le mérite de 
la plupart des hommes qui le composaient. Lorsque fut 
dressé le tableau de 1777 pour être envoyé au Grand-Orient, 
ce qui se faisait alors à la Saint-Jean d'été, le nombre des 
membres s'élevait à soixante, ayant sextuplé en un an. 
Après l'initiation de Voltaire et la pompe funèbre célébrée 
en son honneur, fut dressée la première liste imprimée, qui 
date de 1779 : on put y inscrire cent-quarante-quatre mem- 
bres cotisants (1) et seize associés libres ; et la qualité 
n'était pas moins remarquable que la quantité. Cette rapide 
progression fut due au prestige de Lalande et de ses pre- 
miers compagnons, à l'activité de leur propagande, à l'in- 
térêt et à l'éclat de leurs travaux, et aussi à la bonne orga- 
nisation de la loge, formulée en un règlement qui est un 
document maçonnique de premier ordre. 

Le Grand-Orient n'avait point encore tracé de règles pour 



(1) Les membres y sont inscrits par ordre d'admission dans chacune 
des deux catégories. Voltaire y figure le 97 e , Franklin le 106 e . — On 
trouvera la reproduction intégrale de ce document à la fin du volume 
(Appendice A.) 



LES DÉBUTS 29 

le fonctionnement des loges. Il le fit en 1781, parce 
qu'un grand nombre d'ateliers lui avaient démandé des di- 
rections sur le nombre, les privilèges et les fonctions de 
leurs officiers. Il reconnaissait une large autonomie aux 
différents groupes fédérés sous ses auspices. Aussi, après 
avoir préparé un texte long et détaillé, qui n'occupe pas 
moins de soixante-six pages dans Y État du Grand-Orient 
de France (tome III, 5 e partie), il leur présenta ces « règle- 
ments de L.\ » comme un simple canevas dont on pour- 
rait retrancher ou auquel on pourrait ajouter autant qu'on 
le croirait nécessaire. » Chaque L.\ (lit-on dans l'avis pré- 
liminaire) a la liberté de se conduire ainsi que son intérêt 
l'exige, tant qu'elle ne s'écarte point des principes fonda- 
mentaux et des règlements généraux de l'Ordre. » — En 
parcourant ce texte régulateur, on voit que les rédacteurs 
se sont inspirés de celui antérieurement élaboré par la loge 
des Neuf Sœurs et lui ont fait de notables emprunts. Les 
« règlements (1) » de cette loge méritent donc que nous nous 
y arrêtions. 

Leur élaboration fut sans doute assez longue et ne dut 
être terminée que lorsque le personnel fut devenu nom- 
breux, puisqu'on n'y voit pas moins de vingt-cinq postes 
d'officiers. Ils furent imprimés avec cette indication de 
date : L.\ D.\ L.\ V.\ L.\ (l'an de la vraie lumière) 5779. 
Ils forment la première partie d'une plaquette de format 
in-32 dont ils occupent les pages numérotées de 5 à 43. Le 
surplus du mince volume est consacré à la liste du person- 
nel, qui est intitulée : « Tableau des frères de la loge des 
Neuf Sœurs, — à l'orient de Paris, L.\ D.\ L.\ V.\ L.\ 
5778, — sous les auspices du sérénissime grand-maître 
Louis-Philippe-Joseph, duc de Chartres. » 

Au commencement de la plaquette est une estampe em- 

(1) Ce mot, usité aujourd'hui au singulier, l'était alors au pluriel, 
comme le mot « constitutions », qui désignait un titre constitutif. On 
employait le singulier pour indiquer une disposition réglementaire. 



30 LES DÉBUTS 

blématique, œuvre de deux artistes appartenant aux Neuf 
Sœurs, le peintre Notté et le graveur Godefroy, dont la si- 
gnature, pour chacun, est suivie de l'abréviation m.-. d.\ 
1.-. 1.-. (membre de la loge). Cette image représente une 
pyramide allongée, placée sur un piédestal. Du sommet de la 
pyramide partent des rayons lumineux et tombent des fou- 
dres. — Sur la pyramide même descend, par un triple en- 
roulement, une guirlande de feuillage reliant les attri- 
buts des neuf muses. On y remarque, de haut en bas : 
1° l'équerre croisée avec le compas ; 2° le triangle ayant 
l'œil au milieu, avec les mots Vérité, Union, Force, ins- 
crits sur les côtés ; 3° le double monogramme essentielle- 
ment maçonnique B.\ J.\. Plus bas sont deux inscriptions : 
1° « La vraie lumière n'est redoutable que pour le vice » ; 
2° « Réglemens de la Loge des Neuf Sœurs. » Sur le piédes- 
tal est cette autre maxime. « Que sont les Sciences et les 
Arts sans la vertu. » Au dessous se lit cette inscription 
commémorative : «Présenté par le F.*. Abbé Cordier de 
Saint-Firmin Instit.-. (1) de la L.\ le 28 du 9 e mois de 1.-. 
v.'. 1.-. 5778 le Vénéiv. de la Lande de lac.", des Sciences 
éd.*. rO.\. » Cette date est doublement intéressante, car elle 
est celle de la pompe funèbre de Voltaire, célébrée le 28 no- 
vembre 1778, que présida Lalande en « éclairant l'orient », 
selon la formule symbolique. Ainsi se trouve précisée 
l'époque du complet achèvement de l'œuvre. — Deux figures 
enchaînées sont aux côtés du piédestal et sont frappées par 
les foudres venant du sommet de la pyramide : — l'une, avec 
trois serpents enroulés et une torche renversée, paraissant 
symboliser le Fanatisme ; — l'autre, tenant une plume d'une 
main et ayant laissé tomber de l'autre les feuillets épars à 
ses pieds, pouvant réprésenter la Calomnie. — On pourrait 
presque dire que cette estampe est tout un manifeste. 
Le texte régulateur est précédé d'une déclaration expli- 

(1) Le mot « instituteur » est pris ici dans son sens primordial, comme 
synonyme de fondateur. 



LES DÉBUTS 



31 



cative qui rappelle d'abord les enseignements généraux de 
la franc-maçonnerie et trace le portrait de l'homme amé- 
lioré par elle : 

Le maçon vraiment instruit, vraiment pénétré de ses devoirs, 
est l'homme exempt de reproches et de remords. Il possède, sans 




«t : le*Art5fea1a.' 





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l r..l. : hrfUf*Jr-.éhLtmikJrla&'SàrJi 




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recourir à la philosophie, les plus sublimes préceptes de la mo- 
rale. Il sera juste, puisqu'il est bienfaisant et désintéressé. Nulle 
contrée ne lui sera étrangère ; et il ne sera lui-même ni étran- 
ger, ni dangereux, dans aucune. Tous les hommes seront ses 






32 LES DÉBUTS 

frères, quelles que soient leurs opinions, quelle que soit leur 
patrie. Enfin il sera dans la sienne sujet fidèle, citoyen zélé, 
soumis aux lois par dévouement, soumis aux devoirs de la so- 
ciété par principe. 



Puis est tracée l'orientation de l'atelier qui se donne à 
lui-même ces « réglemens » : 

La loge des Neuf Sœurs, en faisant des vertus maçonniques 
la base et l'appui de son institution, a cru devoir y joindre 
la culture des sciences, des lettres et des arts. C'est les ramener 
à leur véritable origine. Les arts ont eu, comme la Maçonnerie, 
l'avantage inappréciable de rapprocher les hommes. Ce fut aux 
sons de la voix et de la lyre d'Orphée que les sauvages de la 
Thraee abandonnèrent leurs cavernes. Ce sont les beaux-arts 
qui adoucirent les mœurs des nations : ce sont eux qui entre- 
tiennent encore aujourd'hui l'urbanité de la nôtre. 

Travaillons donc avec zèle, avec persévérance, à remplir le 
double objet de notre institution. Que la base soutienne cons- 
tamment l'édifice: décorons-le; mais que ces nouveaux orne- 
ments ne masquent point la dignité de son antique architecture. 

Le caractère propre de l'atelier, résultant de son titre 
même et affirmé par la déclaration préliminaire, a pour 
conséquence la prescription réglementaire que voici : 

Les talents que la loge des Neuf Sœurs exige d'un aspirant, 
afin de justifier le nom qu'elle porte, comprennent les sciences 
et les arts libéraux; en sorte que tout sujet, qui lui sera proposé, 
devra être doué d'un talent quelconque, soit en fait d'arts, soit 
en fait de sciences, et avoir déjà donné une preuve publique et 
suffisante de ce talent. 

Ce règlement est de rigueur, est-il dit ensuite, non seule- 
ment pour les enfants de la loge (nouveaux initiés), mais 
même pour les affiliés. La rigueur, toutefois, n'en est pas 
absolue : la loge ne veut pas se priver de l'élément de force 
que pourrait lui apporter le concours de personnages 



LES DEBUTS 33 

considérables n'ayant pas, au préalable, donné preuve 
publique et suffisante d'un talent. Voilà pourquoi on lit 
aussitôt après : 

Il n'y aura d'exceptés que les seuls aspirants distingués par 
leur rang ou par les postes honorables qu'ils occupent. 

Comme autre conséquence du caractère propre de la loge, 
on trouve plus loin cette double prescription : 

Tout homme de lettres prononcera un discours à la première 
grande assemblée après sa réception. 

Et tout musicien exécutera de même un morceau de son genre 
à la première grande assemblée après sa réception. 

L'admission dans la loge est entourée des garanties les 
plus propres à assurer un bon recrutement, peut-être même 
un peu trop rigoureuses. 

Tout aspirant à l'initiation doit être proposé par un 
membre de l'atelier. Sa candidature et sa désignation 
précise sont annoncées à tous les frères par le secrétaire. 
Trois commissaires sont nommés pour s'informer de sa 
vie, de ses mœurs et de ses talents, et pour en faire rapport 
de vive voix ou par écrit. Sur ces rapports il est voté au 
scrutin, et trois boules noires suffisent pour l'exclusion. — 
Si ce premier scrutin est favorable, le candidat est simple- 
ment autorisé à demander par écrit sa réception; et sa 
requête doit être apportée par le présentateur. Sur cette 
requête la discussion est rouverte, et il est procédé à un 
nouveau scrutin. Le candidat ne peut être reçu qu'à la tenue 
suivante. — Le présentateur et les commissaires informa- 
teurs sont responsables. Si, après la réception, on apprend, 
relativement au nouveau frère, des choses qui obligent la 
loge à se repentir de son admission et à le retrancher de 
son sein, le présentateur sera privé de l'entrée du temple 

3 



34 LES DÉBUTS 

pendant cinq mois, et les commissaires pendant trois 
mois (1). 

Tout franc-maçon désirant se faire affilier, soit comme 
membre cotisant, soit comme associé libre, doit d'abord 
assister en visiteur à trois grandes assemblées de la loge, 
puis former sa demande. Des commissaires sont nommés 
qui doivent faire leurs rapports à la tenue suivante. Sur ces 
rapports il est voté au scrutin ; et trois boules noires suffi- 
sent pour l'exclusion. 

Les simples visites sont soumises à un contrôle sévère. 
Un visiteur ne peut être introduit en loge qu'après exhibition 
d'une lettre de convocation signée du secrétaire et à lui 
adressée, avec mention du frère qui l'a fait ainsi inviter. 
Les officiers d'honneur du Grand Orient et les présidents 
des trois chambres sont seuls exemptés de cette condition. 

En ce qui concerne l'engagement solennel pris par les 
nouveaux frères lors de leur réception, l'esprit philosophi- 
que de la loge se manifeste par une remarquable innovation. 
Jusqu'alors cet engagement revêtait la forme du serment : 
il était même habituellement accompagné d'une impréca- 
tion contre le parjure. Aux Neuf Sœurs on estima que la 
promesse d'un homme probe et libre devait suffire à des 
honnêtes gens. Il fut donc réglementairement décidé que le 
candidat à l'initiation aj^ant subi les épreuves, que le deman- 
deur à l'affiliation déclaré admis, feraient, en ayant la 
main droite posée sur le cœur, la promesse dont voici les 
obligations : 

De ne jamais rien dire, écrire ou faire, en loge, contre la reli- 
gion, contre les mœurs et contre l'Etat; 
D'être toujours prêts à voler au secours de l'humanité; 

(1) On lit, à la page 12 du mémoire de La Dixmérie: « Il faut des 
G preuves d'une conduite régulière et soutenue, d'un caractère docile, 
" d'une humeur sociable. Toutes les mesures que la prudence humaine 
« peut suggérer, nous les employons pour prévenir à cet égard toute 
« espèce de méprise, s 



LES DÉBUTS 35 

De ne jamais révéler les secrets qu'on leur confiera ; 

D'observer inviolablcment les statuts et règlements de la loge 
des Neuf Sœurs; 

De faire tous leurs efforts pour concourir à la gloire et à la 
prospérité de la loge. 

Dans les « réglemens de loge » par lui adoptés en 1781, le 
Grand Orient s'appropria l'innovation, tout en amplifiant 
la formule et en y comprenant certaines autres obligations. 
Mais, après la Révolution, on en revint au serment et à 
l'imprécation contre le parjure, qu'une révision a enfin fait 
disparaître naguère. 

Les postes d'officiers sont institués au nombre de vingt- 
cinq, indépendamment de deux adjoints pour remplacer 
les titulaires absents. Il y a trois orateurs, en raison de 
l'importance de leur tâche dans une telle loge. Sur le tableau 
qui accompagne le règlement, les titulaires de cet office 
sont, avec Le Cbangeux, l'abbé Rémy, avocat au Parlement, 
et LaDixmerie, qui rédigea le mémoire justificatif de 1779. 
Deux offices à remarquer sont-ceux de premier et de second 
directeur des concerts. Le premier des deux titulaires, en 
1778, est Dalayrac, qui figure avec la qualification de garde 
du Roi, Dalayrac, âgé de vingt-cinq ans, encore inconnu du 
grand public, mais qui va devenir un de nos compositeurs 
les plus féconds et les plus populaires dans le genre de 
l'Opéra-Comique. 

L'élection des officiers se fait, chaque année, dans la 
grande assemblée du troisième mois, c'est-à-dire en mai. 
Pour être éligible, il faut: 1° être membre cotisant; 2° avoir 
un an au moins d'ancienneté dans la loge, compté depuis 
le jour où l'on a prêté son obligation ; 3° avoir assisté à cinq 
grandes assemblées au cours de l'année qui a précédé l'élec- 
tion. 

Indépendamment des réunions de comités, consacrées à 
l'administration, il y a, chaque mois, une réunion générale 
ou grande assemblée, suivie d'un banquet, sauf toutefois en 



36 LES DÉBUTS 

septembre et octobre, qui sont les deux mois de vacances. 
La séance qui précède le banquet est consacrée à un concert 
et à des pièces d'architecture, c'est-à-dire à des productions 
littéraires. Trois de ces réunions sont plus importantes que 
les autres; celles pour les deux fêtes de Saint-Jean d'été et 
d'hiver, correspondant aux deux solstices, et celle du 9 mars 
en l'honneur du renouvellement de l'année maçonnique. 
Cette dernière comporte particulièrement une exposition 
des œuvres d'art produites et des morceaux de musique 
composés par des frères de la loge. A chaque grande assem- 
blée ordinaire, un des orateurs doit porter la parole et faire 
l'éloge succinct d'un grand homme défunt. Le vénérable, le 
premier surveillant, l'archiviste et un des experts doivent 
aussi, à des époques déterminées, produire des pièces d'ar- 
chitecture. A chaque fête de Saint-Jean, trois frères, dési- 
gnés lors de la fête précédente, doivent prononcer : l'un, 
l'éloge d'un grand homme décédé ; un autre, une pièce 
d'éloquence; un troisième, un morceau de poésie. Déplus, 
un discours de clôture doit être prononcé par un des ora- 
teurs à la grande assemblée du 9 août, précédant les vacan- 
ces; et un discours de rentrée doit l'être à celle du 21 no- 
vembre. — Tout ceci est en outre des pièces d'architecture 
présentées par les frères nouvellement admis, et de celles 
que tous autres frères peuvent librement produire. — Il est 
difficile d'imaginer une plus grande activité intellectuelle ; 
et jamais académie n'en a montré autant. On verra plus 
loin, par les témoignages qui en sont restés relativement à 
certains membres de la loge, que l'exécution répondit au 
programme. 

Deux dispositions des e réglemens » méritent encore 
d'être signalées. 

L'une institue un fonds de douze cents livres pour les 
frais d'impression d'ouvrages démembres de la loge, qui en 
seront jugés dignes, et relatifs aux « objets dont s'occupent 
« les Neuf Sœurs, aux sciences, à la littérature, aux beaux- 



LES DÉBUTS 37 

(( arts, musique, peinture, gravure, etc. » Neuf commis- 
saires doivent être nommés chaque fois par la loge pour 
juger du mérite de l'œuvre. Il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'un 
pur cadeau, mais bien d'une avance devant être récupé- 
rée autant que possible en vue de subventions futures. La 
loge surveille l'édition, de manière à prélever ses frais et 
deux exemplaires de l'ouvrage publié, avant que le frère à 
qui on a fait l'avance puisse prétendre au bénéfice. 

Non moins remarquable est la prescription, venant à la 
suite de celles relatives à la bienfaisance pécuniaire, pres- 
cription qui impose un spécial devoir d'assistance aux 
frères qui sont avocats, médecins ou chirurgiens, le devoir 
de donner des consultations gratis à ceux qui leur sont re- 
commandés par la loge. Mais il y a plus. L'obligation 
solennellement contractée de «: voler au secours de l'huma- 
nité » implique pour tout adepte des Neuf Sœurs le dé- 
vouement à secourir les victimes de l'injustice, en ce 
temps où de grandes iniquités sont si fréquemment com- 
mises, le devoir d'imiter, dans la mesure du possible, les 
nobles exemples naguère donnés par Voltaire. Un tel en- 
gagement ne devait pas rester lettre morte dans une loge 
qui comptait parmi ses membres le plus célèbre avocat de 
l'époque, Elie de Beaumont, que le patriarche de Ferney 
s'était associé pour la défense des Calas et des Sirven. Le 
texte régulateur prévoit donc le cas où un des frères 
aura été chargé de la cause d'un innocent opprimé, qui ne 
serait pas en état de faire les frais des mémoires néces- 
saires à sa justification, et assure à ce frère une allocation 
jusqu'à concurrence de cent livres pour contribuer à l'im- 
pression de ces mémoires. Il faut voir ici moins la somme 
allouée que l'incitation à une œuvre de dévouement. 
Lorsque, plus tard, Dupaty soutiendra la lutte mémorable 
pour sauver trois innocents condamnés à mort par le par- 
lement de Paris, il dépensera bien plus de cent livres pour 
l'impression des mémoires qui les arracheront au supplice. 



38 LES DÉBUTS 

Par l'aperçu qui vient d'en être donné, on peut apprécier 
le mérite de ces « règlemens de loge », les premiers qui 
aient été imprimés en France. Ils frayèrent la voie aux 
autres loges et au Grand Orient lui-même. La sagesse de 
certaines de leurs dispositions est telle que, jugées d'abord 
trop novatrices ou trouvées d'une application trop difficile, 
elles ont été reprises et mises en vigueur après plus d'un 
siècle (1). De là est résulté une forte impulsion qui a produit 
de nombreux travaux et qui, rayonnant de son foyer, s'est 
propagée, à des degrés divers, dans les autres loges. Les 
Neuf Sœurs prirent la tête du mouvement pour le progrès, 
pour la réalisation des réformes dont la France était avide. 
Cette troupe d'élite porta en avant le drapeau de la franc- 
maçonnerie : le gros de l'armée suivit. 

Le tableau sommaire des travaux et des progrès de la 
loge, pendant ses deux premières années, nous est tracé par 
La Dixmerie dans son mémoire justificatif. On y lit, aux 
pages 4 et 5 : 

Nous joignîmes au projet très louable de nous éclairer nous- 
mêmes, celui d'aider, de secourir nos semblables. Nous les sui- 
vîmes constamment l'un et l'autre. Cette constance fut la source 
de nos progrès. La loge des Neuf Soeurs vît chaque jour le 
nombre de ses membres s'accroître; elle vit successivement 
accourir dans son sein des savants profonds, nationaux et étran- 
gers; des littérateurs estimés; des poètes illustrés par des 
succès ou prêts à les obtenir; des artistes dont le nom seul fait 
l'éloge, etc. Son titre ne fut point une vaine décoration. Chaque 
muse trouva dans ce sanctuaire son culte établi. Il n'y eut point 
d'autel déserté. 

(1) En outre de l'engagement par promesse substitué au serment, le 
règlement général du Grand Orient, en vigueur depuis 1885, a fait d'autres 
emprunts à l'ancien règlement particulier des Neuf Sœurs, notamment : 
1" la déchéance des officiers, qui, sans se faire excuser, passent trois 
séances sans occuper leur poste ; 2° l'usage de deux commissions perma- 
nentes (appelées autrefois comités), l'une pour l'administration générale 
des affaires de la loge, l'autre pour les finances. 



LES DÉBUTS 39 

Plus loin (page 9), à propos de la musique, le mémoire 
rappelle que « les plus grands compositeurs, les virtuoses 
« les plus célèbres se sont empressés de se ranger sous la 
« bannière des Neuf Sœurs. » Et La Dixmerie ajoute : 

Enfin la loge des Neuf Sœurs peut être envisagée comme une 
espèce de colonie des arts, où l'homme qui les cultive est admis, 
de quelque nation qu'il puisse être, où l'on voit accourir de tous 
les pays de l'Europe des hommes que leurs talents, leurs lu- 
mières, leurs productions rendent chers à leur propre patrie. 
Le Nord et le Midi nous ont également favorisés. Deux natura- 
listes fameux, l'un en Angleterre (Forster) l'autre en Espagne 
(Ysquierdo), décorent notre liste de leurs noms, et ont plus 
d'une fois, par leurs discours, accru l'utilité et l'intérêt de nos 
assemblées. L'Allemagne, toujours si féconde en savants pro- 
fonds et qui le devient en littérateurs agréables, en poètes rem- 
plis de naturel et de génie, en musiciens que la France aime à 
lui enlever, l'Allemagne a pris d'elle-même soin de nous enri- 
chir. L'Italie ne contribue pas moins à notre gloire. Nous lui 
devons des littérateurs distingués, d'habiles physiciens : nous 
lui devons, en particulier, cet artiste (Piccinni) si célèbre dans 
un art qu'elle vit naître et qu'elle perfectionna, placé par elle- 
même au rang des plus grands maîtres qu'elle ait produits, et 
devenu membre des Neuf Sœurs, aussitôt que la France put le 
compter au nombre de ses habitants. 

A la page 13, La Dixmerie atteste l'activité des travaux 
en disant que « nulle assemblée ne s'est tenue sans avoir vu 
« éclore quelque projet utile, quelque lecture jugée intéres- 
« santé ou instructive. » Il remarque, d'ailleurs, qu'il ne 
s'agit point d'un stérile trafic d'applaudissements, mais d'un 
véritable commerce de lumières ; que chacun communique 
aux autres celles qu'il a, et reçoit avec reconnaissance celles 
qui peuvent l'éclairer lui-même. Combien il est regrettable 
que nous ne puissions pas en juger parla lecture du registre 
des procès-verbaux, qui devait si bien mériter la qualifica- 
tion symbolique de « livre d'or » ! 

Le rédacteur du mémoire justificatif insiste surlacompo- 



40 LES DÉBUTS 

sition des éloges, genre qui était alors fort à la mode; il 
montre que ce sont mieux que de simples exercices littérai- 
res, qu'ils fournissent des exemples à imiter, des encoura- 
gements à bien faire, en môme temps qu'ils rendent de 
justes hommages à des hommes qui ont bien mérité. « On 
« sait, dit-il à la page 13, que l'émulation enflamme le cou- 
ce rage de l'artiste et de l'homme de lettres, comme elle 
« soutient celui du guerrier. L'exemple des hommes qui se 
« sont illustrés par leur génie et leurs travaux devient un 
« aliment de cette émulation si nécessaire. » Suit une énu- 
mération des éloges déjà lus aux Assemblées des Neuf 
Sœurs, savoir : 

celui de Descartes, par Le Changeux; 

celui de Boileau, par Cordier de Launay, maître des 
requêtes ; 

celui de Louis IX, par l'abbé d'Espagnac; 

celui du chancelier de l'Hôpital (imprimé depuis), par 
l'abbé du Rouzeau ; 

celui de Louis XII (imprimé) et ceux de Fénelon, de 
Racine, d'Helvétius, du Dauphin, père de Louis XVI, par 
l'abbé Cordier de Saint-Firmin ; 

celui de Quinault, par l'abbé Genay. 

Par une note de la page 9, nous savons que l'éloge de 
Louis IX, dont la primeur avait été pour les Neuf Sœurs, 
fut lu ensuite à l'Académie française dans la séance solen- 
nelle de la Saint-Louis de 1777. — Une mention, à la page 32, 
nous apprend que l'éloge d'Helvétius fut prononcé en pré- 
sence de sa veuve, à Auteuil, à la suite d'une séance régu- 
lière tenue dans sa maison. 

« Ce genre de lecture, ajoute La Dixmerie, n'est pas le seul 
« qui occupe nos séances. Tout ce qui regarde la littérature, 
« les sciences, les arts, la morale, y est écouté, accueilli, 
« encouragé. » Et comme exemple il cite les deux mémoires 
de l'abbé Robin, dont il a été parlé précédemment. 

Dans l'ordre de la bienfaisance, La Dixmerie nous ap- 



LES DÉBUTS 41 

prend, à la page 15, que la loge, dès son origine, s'était 
imposé plusieurs sortes de tributs en faveur de l'indigence, 
tributs qui avaient été constamment acquittés. Chaque 
année elle faisait remettre au principal d'un collège de Paris 
une somme pour èlre distribuée entre les élèves les moins 
fortunés et les plus méritants. Elle pourvoyait à l'instruc- 
tion et à la nourriture de trois enfants pauvres : lorsqu'ils 
arrivaient à l'âge requis, elle les mettait en apprentissage et 
payait ensuite le prix de leur maîtrise. Chaque fête produi- 
sait d'abondantes collectes pour les diverses œuvres d'as- 
sistance. 

Au bout d'un an d'existence, la réputation de la loge 
commençait à se répandre dans le public. Nous en avons 
un témoignage, à la date du 12 août 1777, par la correspon- 
dance Bachaumont, à propos du prix de l'Académie fran- 
çaise qui venait d'être décerné à l'abbé Remy, l'un des trois 
orateurs de 1778 : 

Il paraît que cette fois-ci l'Académie française s'est piquée de 
faire preuve d'impartialité en accordant le prix d'éloquence. 
C'est un certain abbé Remy qui doit l'avoir, et l'on ne lui con- 
naît aucune intrigue, aucune liaison dans aucun parti. C'est un 
homme simple et incapable d'avoir manœuvré ou opéré quelque 
séduction en sa faveur. Il faut se rappeler que le sujet était 
l'éloge du chancelier de l'Hôpital. Cet abbé Remy est d'une loge 
de francs-maçons, intitulée les Neuf Sœurs, où il y a beaucoup 
de gens de lettres. M. de la Lande est le vénérable; et dans une 
dernière fête, depuis que la gloire de ce candidat est certaine, 
ce savant l'a couronné d'avance de lauriers en présence des 
frères, qui ont applaudi à son triomphe. On assure que son dis- 
cours est d'une si grande beauté que, dès qu'il fût lu, les juges 
déterminèrent qu'il méritait la victoire, et crurent qu'ils n'en 
trouveraient pas un second de la même force (1). 

Le lauréat avait eu pour concurrents deux autres mem- 
bres des Neuf Sœurs, l'abbé du Rouzeau et Garât, dont les 

(1) Mémoires secrets, t. X, 12 août 1777, 



42 LES DÉBUTS 

discours furent imprimés comme celui qui avait valu le 
prix à son auteur. — L'œuvre de l'abbé Remy obtint parti- 
culièrement les suffrages du public et attira sur son auteur 
certaines foudres ecclésiastiques qui contribuèrent encore 
à sa réputation. Le continuateur de Bachaumont nous 
apprend, à la date du 27 août, que ce discours contenait 
des vérités très fortes, des portraits satiriques aisés à recon- 
naître, des réflexions sur le gouvernement d'une critique 
fort amère, et surtout des sarcasmes peu religieux contre le 
clergé. Voir le clergé censuré par un prêtre n'est point chose 
commune : il est vrai que ce prêtre était aussi franc-maçon. 
Celui-ci fut censuré à son tour par les théologiens de la 
Sorbonne, naturellement (1). 

A une date voisine de celles qui précèdent, il est encore 
question des Neuf Sœurs dans la correspondance Bachau- 
mont. Le duc de Chartres venait d'être assez gravement 
malade. Le 10 septembre 1777, le nouvelliste informe ses 
lecteurs que la loge s'apprête à célébrer la convalescence 
du grand-maître par une cérémonie religieuse (2) qui ne 
pouvait que mériter le suffrage des bonnes gens : 

M. le duc de Chartres, actuellement grand-maître de toutes 

(1) Le mémoire de La Dixmerie, à la page 16, nous apprend que la 
loge aurait voulu donner une fête maçonnique à cette occasion : l'admi- 
nistration du Grand Orient lui refusa l'usage des salles spacieuses dont 
elle disposait. 

(2) Dès qu'il eut obtenu le prix, l'abbé Remy fit imprimer son dis- 
cours, avec approbation de deux docteurs en théologie. Cette précaution 
ne le préserva pas des ligueurs de la Faculté, qui l'improuva surtout 
d'avoir parlé irrévérencieusement du concile di Trente, dont les déci- 
sions en matière disciplinaire n'étaient pourtant pas admises par l'église 
gallicane et avaient été formellement rejetées par les parlements. La 
sentence de la Sorbonne fut imprimée en novembre 1777. avec la rétrac- 
tation des deux théologiens approbateurs. Mais la puissance cléricale 
était en baisse : les clameurs du clergé furent impuissantes à obtenir 
du gouvernement la suppression de l'œuvre imprimée. (Voir Mémoires 
secrets, t. X, 15 et 26 septembre, 25 octobre, 19 et 26 novembre 1777.) — 
Remy fit aussitôt une nouvelle édition de son discours, suivi de la cen- 
sure de la Sorbonne et accompagné de deux autres éloges dont il était 
l'auteur. 



LES DÉBUTS 43 

les loges de France, est un prince trop cher aux francs-maçons 
pour qu'ils ne célèbrent pas sa convalescence. M. l'abbé Cordier, 
frère très ardent et très zélé, a fait mettre le sujet en délibération 
dans la loge des Neuf Sœurs; et, le vœu unanime ayant été pour 
son exécution, il a été arrêté que mercredi prochain, 17 de ce 
mois, il serait chanté une messe et un te deum en musique dans 
l'église des Cordeliers en actions de grâces de cet heureux évé- 
nement. Il y a des billets d'invitation, une marche différente 
pour les femmes et pour les hommes, et l'on ne pourra entrer 
qu'avec des signes de reconnaissance (1). 

Ce fut une bonne occasion de voir, revêtus des ornements 
sacerdotaux et en fonctions dans le chœur, l'auteur même 
de la proposition, l'abbé Remy, l'abbé Robin, l'abbé d'Es- 
pagnac, l'abbé du Rouzeau, l'abbé Genay et probablement 
d'autres ecclésiastiques francs-maçons. Ayant ainsi fait 
solennellement acte de piété, la loge se trouvait mieux 
préparée à recevoir Voltaire. 

(1) Mémoires secrets, t. X, 10 septembre 1777. 




VOLT AI RE 



CHAPITRE II 



VOLTAIRE 

ET LES NEUF SŒURS 



SOMMAIRE. 

Retour de Voltaire à Paris. Sa maladie. — Manœuvres cléricales. — 
Premiers rapports avec les Neuf Sœurs. — Esprit maçonnique de Vol- 
taire. — La journée triomphale. — L'initiation. — Ovations nouvelles. 
— La fin du grand homme. — Persécutions posthumes. — Honneurs 
posthumes à l'Académie française. — L'apothéose maçonnique. — 
Hommages rendus à la mémoire de Voltaire par Catherine II et Fré- 
déric II. — Le glorieux centenaire. 

« Quelle époque dans les annales de la Maçonnerie ! 
Quelle gloire, quel triomphe pour la L.\ des Neuf Sœurs ! 
Ce fut à l'âge de quatre-vingt quatre ans que le Nestor du 
Parnasse français, ce vieillard, l'étonnement et l'admiration 
de l'Europe ; lui dont les écrits, les actions, la personne 
même étaient pour elle un spectacle toujours varié, toujours 
intéressant, toujours nouveau ; ce fut à cet âge que cet 
homme unique vint puiser dans la L.\ des Neuf Sœurs un 
genre d'instruction que plus de soixante ans d'étude n'a- 
vaient pu lui procurer. Nos mystères lui furent développés 
d'une manière digne d'eux et de lui. Il aima, il admira la 
sublime simplicité de notre morale. Il vit que l'homme de 
bien était maçon sans le savoir. Il vit que la L. - . des Neuf 
Sœurs joignait à tout ce qu'elle a de commun avec les 
autres sociétés du même genre, un point de morale négligé 



46 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

presque partout ailleurs, celui d'exciter l'émulation et de 
proscrire la rivalité ; d'unir ceux que des intérêts personnels, 
un même but, les mêmes prétentions, pouvaient diviser ; 
de rendre l'émule utile à son émule ; de confondre même 
ce dernier nom dans les noms plus doux de F. - , et d'ami. 
Il parut ému, pénétré, de ce qu'il estimait peut-être moins 
lorsqu'il ne le connaissait pas. De notre côté, nous crûmes 
être tout à coup rappelés à ces temps célèbres où Orphée, 
Homère, Solon allaient modestement se faire initier aux 
mystères d'Héliopolis. » 

C'est ainsi que le mémoire de 1779 rappelle et exalte 
l'initiation de Voltaire. On va voir que ce ne fut pas seule- 
ment un événement maçonnique, et qu'elle eut en dehors 
des loges un considérable retentissement. 

Au commencement de 1778, Voltaire était dans sa quatre- 
vingt quatrième année, étant né le 21 novembre 1694. 
Depuis vingt ans il habitait sa terre deFerney, tout près de 
la frontière suisse, en vue du lac de Genève. Il avait avec 
lui sa nièce, M me Denis, qui gouvernait sa maison et l'aidait 
à recevoir les nombreux visiteurs qui y venaient, en quelque 
sorte, en pèlerinage. Sa santé, qui ne fut jamais très bonne, 
avait empiré avec l'âge. Il n'en avait pas moins produit de 
nombreux et importants ouvrages pendant ses dernières 
vingt années, tout en entretenant une correspondance 
incessante et fort étendue. Et ce fut au cours de la même 
période qu'il se dévoua infatigablement à la défense, à la 
réhabilitation, à la délivrance des victimes de l'injustice, 
du fanatisme et de l'oppression, des Calas, des Sirven, de 
Lally-Tolendal, du chevalier de la Barre, des nègres escla- 
ves, des serfs du Mont-Jura. 

Ayant quitté Paris depuis plus d'un quart de siècle, il 
désirait revoir encore une fois, avant de mourir, la ville où 
il élait né* et où avait commencé sa gloire. Il avait longtemps 
hésité, malgré les instances des amis qui l'y appelaient, à 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 47 

entreprendre un long et pénible voyage qui pouvait préci- 
piter sa fin. Un pressant motifTincitait maintenant au dé- 
part. La Comédie française devait représenter une tragédie 
nouvelle de sa composition, Irène : il importait qu'il en 
surveillât lui-même la préparation scénique, pour clore sa 
carrière d'auteur dramatique par un dernier et éclatant suc- 
cès. Enfin, un événement domestique acheva sa détermi- 
nation. 

M mo Denis avait pris en affection une jeune fille, appar- 
tenant à une famille noble, mais sans fortune, du pays de 
Gex, M Ile de Varicour, qui était devenue, à Ferney, l'enfant 
de la maison (1). C'était une personne charmante par sa 
beauté, son esprit et son caractère. Voltaire, qui la consi- 
dérait comme sa fille adoptive, l'avait surnommée Belle-et- 
Bonne. Vers la fin de l'été de 1777, Ferney reçut un autre 
hôte, qui y avait déjà séjourné antérieurement et pour qui 
le maître de céans avait aussi une affection toute pater- 
nelle, le marquis de Villette (2), de noblesse toute récente, 
mais possesseur d'une grande fortune. Ayant pris part à la 
guerre de Sept Ans, il s'était retiré du service militaire 
avec le grade de maréchal général des logis de cavalerie et 
s'était adonné à la littérature. Quelques poésies agréables 
avaient donné prétexte à Voltaire de le surnommer le 
Tibulle français. En prose, il avait produit un Éloge de 
Charles V, roi de France, imprimé en 1767 avec une lettre 
de Voltaire en guise de préface. Il fut vivement touché des 
grâces de M Ile de Varicour, il demanda sa main ; et le ma- 



(1) Le continuateur de Bachaumont (Mémoires secrets, t. XI), à la date 
du 18 mars 1778, donne des détails rétrospectifs sur M lle de Varicour, 
que ses parents songeaient à faire religieuse lorsqu'elle fut recueillie à 
Ferney. Ce serait un trait commun avec M me Helvétius. Le nouvelliste 
mentionne ici le surnom donné par Voltaire à la jeune personne. 

(2) Charles, marquis de Villette, était né à Paris le 4 décembre 1736, 
et mourut dans la même ville le 9 juillet 1793. 11 était fils d'un tréso- 
rier de l'extraordinaire des guerres, qui fit ériger en marquisat une 
terre qu'il avait près de Bcauvais. 



48 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

riage fut célébré à Ferney au commencement de novembre. 
L'exemple d'Helvétius avait trouvé un imitateur, franc- 
maçon comme lui. 

Ce fut une grande joie pour le patriarche de Ferney. 
Ecrivant à son vieil ami d'Argental le 5 novembre (1), il lui 
disait : 

Notre chaumière de Ferney n'est pas faite pour garder des 
filles. En voilà trois que nous avons mariées : M llc Corneille, sa 
belle-sœur, M 11 '- Dupuits, et M" u de Varicour que M. de Villette 
nous enlève. Elle n'a pas un denier, et son mari fait un excel- 
lent marché. Il épouse de l'innocence, de la vertu, de la pru- 
dence, du goût pour tout ce qui est bon, une égalité d'âme 
inaltérable, avec de la sensibilité; le tout orné de l'éclat de la 
jeunesse et de la beauté. 

Puis, le 9 novembre (2), à un autre correspondant : 

Vous avez vu ici le mariage de M. de Florian ; vous verriez 
aujourd'hui celui de M. le marquis de Villette; je dis marquis, 
parce qu'il a une terre érigée en marquisat, comme seigneur 
de sept paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie. Il 
est en outre possesseur de quarante mille écus de rente. Il 
partage tout cela avec M 1,c de Varicour, qui demeure chez 
M inc Denis. La jeune personne lui apporte en échange dix-sept 
ans, de la naissance, des grâces, de la vertu, de la prudence. 
M. de Villette fait un excellent marché. Cet événement égaie ma 
vieillesse. 

Les nouveaux époux passèrent encore trois mois à Fer- 
ney. Lorsqu'approcha leur départ, fixé au commencement 
de février, ils décidèrent Voltaire à les suivre pour aller 
passer quelques semaines chez eux à Paris. Ne devait-il pas 
se retrouver en famille et être entouré de tous les soins dont 
il aurait besoin? Donc, il arriva le 10 février 1778, après 
cinq jours de voyage, et logea à l'hôtel de Villette, situé 

(1) Œuvres de Voltaire, édition Benchot, t. LXX. p. 371. 

(2) Ibid., p. 374. — Ce même extrait est rapporté au tome X des Mé- 
moires secrets, à la date du 21 novembre 1777. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 49 

sur le quai des Théalins, aujourd'hui quai Voltaire, au coin 
de la rue de Beaune, qui n'a pas changé de nom. 

Le voyage ne l'avait pas trop fatigué, et il paraissait fort 
bien portant. Dès le lendemain, la Cour et la Ville affluaient 
pour le voir. Il lui fallut, chaque jour, pendant de longues 
heures, recevoir les admirateurs qui se succédaient sans 
relâche. Au bout d'une semaine, il éprouva une telle fatigue 
qu'il n'eut plus la force de sortir ; puis il dut garder le lit 
et ne plus recevoir aucun visiteur. Son médecin, l'illustre 
Tronchin, ne lui donnait pas huit jours à vivre, s'il ne pre- 
nait un repos absolu. Après une légère amélioration, la 
prescription fut enfreinte. Voltaire s'occupa de la distribu- 
tion des rôles de sa tragédie, et se remit au travail avec 
acharnement. Aussi une aggravation se produisit-elle 
bientôt dans son état, et se manifesta, le 26 février, par 
une abondante hémorrhagie. Sa vie paraissant en danger, 
le fanatisme clérical s'agita pour en tirer parti. 

Nous savons, par le continuateur de Bachaumont (1), que 
les dévots et le clergé étaient furieux de l'éclat qu'avait fait 
son arrivée et de la sensation incroyable qu'elle avait pro- 
duite. On avait recherché vainement dans les différentes 
archives s'il n'y avait pas quelque ordre écrit lui interdisant 
le séjour de la capitale. Puis, on avait cherché à agir auprès 
du roi, qu'on savait très mal disposé pour «l'apôtre de l'in- 
crédulité. » Louis XVI, en effet, avait déclaré qu'il n'aimait 
ni n'estimait M. de Voltaire, et il s'était refusé à le recevoir 
à la Cour, bien qu'on ne lui eût pas retiré son titre de gen- 
tilhomme ordinaire du Roi. L'archevêque de Paris, comme 
défenseur de la religion, avait même écrit au monarque 
pour demander l'expulsion de ce coryphée de la philoso- 
phie et de l'impiété. Mais on avait représenté, en haut lieu, 
qu'il serait inhumain de prendre une mesure de rigueur 

(1) Mémoires secrets, t. XI, 28 février 1778. 



50 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

contre un homme qui semblait n'avoir que quelques jours 
à vivre. Maintenant, il s'agissait de pénétrer chez le mori- 
bond, de le convertir, ou du moins d'en obtenir quelque 
acte extérieur de religion, dont les prêtres pussent se pré- 
valoir et triompher. 

Le clergé était alors investi d'une puissance à laquelle 
nul ne pouvait se soustraire. Il était maître de l'état civil 
et des inhumations. Il disposait de la voie publique pour 
ses emblèmes et ses manifestations extérieures. L'autorité 
civile déférait habituellement à ses réquisitions. Les évê- 
ques et les curés étaient des supérieurs pour les simples 
particuliers. Il ne faisait pas bon vivre sans pratiquer les 
exercices du culte, et surtout il ne fallait pas mourir sans 
être muni des sacrements. Depuis la révocation de l'édit 
de Nantes, les protestants étaient privés d'état civil régu- 
lier : leurs unions étaient des concubinages et leurs enfants 
étaient réputés bâtards. Adrienne Lecouvreur étant morte 
sans l'assistance d'un prêtre, on avait vu, gisant dans une 
rue de Paris, le cadavre de la grande tragédienne privé de 
sépulture par le curé de Saint-Sulpice (1). 

Voltaire et les autres philosophes de l'époque s'inclinaient 
ostensiblement devant cette puissance , par l'excellente rai- 
son qu'ils n'étaient pas libres de faire autrement. Leurs 
attaques s'adressaient, non à la religion du Christ, mais à 
la superstition qui s'était greffée sur elle, à une théocratie 
exploiteuse et criminelle. Ce n'était que dans leurs conver- 
sations intimes et leurs correspondances privées que reten- 
tissait le cri de guerre : Écrasons l'infâme ! Leurs critiques 
contre la prépotence et les enseignements de l'Église étaient 

(1) En 1730, « la Mort de M lla Lecouvreur » fut le sujet d'un morceau 
de poésie que lui consacra Voltaire et que Ion trouve dans l'édition 
Beuchot, à la page 29 du tome XII. On y voit mentionné le refus de 
sépulture. Plus tard, Voltaire y revint, avec plus de précision, dans 
deux lettres à M"" Clairon (t. LIX, p. 580. — t. LXII, p. 551). — L'élégie 
sur la mort de M llc Lecouvreur fut pour lui le sujet d'une persécution 
qui l'obligea de quitter la capitale (Vie de Voltaire par Condorcet, éd. 
Beuchot, t. I, p. 145.) 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 51 

consignées dans des ouvrages qui paraissaient sous le voile 
de l'anonyme. A Ferney, Voltaire remplissait correctement 
ses devoirs de seigneur de paroisse, entretenant les meil- 
leurs rapports avec son curé, faisant ses pâques, assistant 
à la messe des grandes fêles. En remplacement d'une église 
vieille et laide, il en fit bâtir une plus spacieuse et plus belle 
qu'il s'abstint, d'ailleurs, de dédier à quelque personnage 
subalterne de la cour céleste, et sur la façade de laquelle 
on lut cette inscription : Deo erexit Voltaire. 

Dix jours après son arrivée, le 20 février, un certain 
abbé Gaultier, ex-jésuite, devenu aumônier de l'hospice des 
Incurables, lui avait écrit pour lui demander audience et 
lui offrir ses services spirituels (1). Voltaire s'empressa de 
le recevoir, puis réclama son assistance aussitôt que son 
état eût empiré par le crachement de sang. Les pronostics 
de Tronchin l'avaient alarmé, et il voulait, comme il le dé- 
clara ensuite, éviter que son corps fût jeté à la voirie ; il se 
confessa donc, et il lui fallut souscrire une profession de 
foi rapportée par le continuateur de Bachaumont (2) en 
ces termes : 

Je soussigné déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un 
vomissement de sang à l'âge de quatre-vingt quatre ans, et 
n'ayant pu me traîner à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice 
ayant voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer 
M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que, si 
Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catho- 
lique où je suis né, espérant de la miséricorde de Dieu qu'elle 
daigne me pardonner de toutes mes fautes, et que, si j'avais 
scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. 
Signé : Voltaire, le 2 mars 1778, dans la maison de M. le 

(1) V. sa lettre dans la Correspondance, de Voltaire, éd. Beuchot, t. LXX, 
p. 449. 

(2) Mémoires secrets, t. XI, 11 mars 1778. — Cette pièce est aussi re- 
produite dans la Correspondance de Grimm et Diderot, en avril (éd. 
Taschereau, Paris, Furne, 1830, t. X, p. 25), avec de légères variantes et 
en plus, les signatures de l'abbé Mignot et du marquis de Villevieillc. 



52 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

marquis de Villette, en présence de M. l'abbé Mignot, mon 
neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon ami. 

Ce n'était pas encore assez. A raison de son habitation 
momentannée, le malade se trouvait être paroissien de 
Saint-Sulpice, comme l'avait été Adrienne Lecouvreur. 
Pour se rendre le curé propice, Voltaire lui fit remettre 
de très abondantes aumônes pour les pauvres de la pa- 
roisse (1). Se trouvant un peu remis, le 4 mars, il lui adressa 
une lettre flatteuse (2). Le curé lui fit réponse et vint, à plu- 
sieurs reprises, visiter son paroissien, qui ne put moins 
faire que de le recevoir. 

Cependant les crachements de sang avaient cessé, et le 
convalescent reprenait assez rapidement des forces. Il put 
assister à une répétition d'Irène, pour laquelle tous les 
acteurs vinrent à l'hôtel de Villette. Mais il ne put aller 
à la première représentation, qui eut lieu le lundi 16 mars, 
et dont le succès se trouve constaté dans la Correspondance 
de Grimm et de Diderot (3), en ces termes : « Jamais assem- 
blée ne fut plus brillante. La Reine, suivie de toute la Cour, 
honora de sa présence le nouveau triomphe du Sophocle 
français. » 

Les francs-maçons des Neuf Sœurs n'avaient pas été les 
derniers à manifester pour Voltaire une enthousiaste admi- 
ration. Peu de jours après son arrivée, l'un des plus qua- 
lifiés, La Dixmerie, lui avait adressé une pièce de vers (4). 
C'était la première qui lui parvenait ainsi. Il s'empressa de 
remercier, disant que, si on pouvait rajeunir, il rajeunirait 

(1) Mémoires secrets, t. XI, 8 mars. 

(2) Ed. Beuchot, t. LXX, p. 452. La réponse du curé est à la suite. — 
Ces deux lettres sont dans les Mémoires secrets, à la date du 20 avril. 

(3) Ed. Taschereau, t. X, p. 2. 

(4) Cette pièce a été imprimée à la suite de YÉloge de Voltaire par La 
Dixmerie, prononcé à la Loge des Neuf Sœurs, le 28 novembre 1778. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 53 

à la lecture d'une épître si flatteuse (1). Puis, à un banquet 
de la loge qui eut lieu le 10 mars, sur l'initiative du même 
La Dixmerie, on but à sa santé ; des couplets furent chantés 
en son honneur et il fut décidé de lui envoyer une dépu- 
tation. C'est ce que nous apprend un intéressant passage de 
la correspondance Bachaumont, à la date du 21 mars : 

Les francs-maçons, remis en vigueur depuis quelques années, 
et surtout illustrés par la persécution de Naples, jouent aujour- 
d'hui un rôle considérable en France et se sont signalés dans 
les divers événements patriotiques. Entre les loges de cette 
capitale, celle des Neuf Sœurs tient un rang distingué : comme 
elle est surtout composée de gens de lettres, que le marquis de 
Villette est franc-maçon, et que M. de Voltaire l'est aussi, dans 
une assemblée tenue le 10 de ce mois, un des membres 
(M. de la Dixmerie) a proposé de boire à la santé du vieux 
malade et a chanté des couplets de sa composition en son hon- 
neur. Ensuite, il a été arrêté de lui faire une députation pour le 
féliciter sur son retour à Paris et lui témoigner l'intérêt que la 
loge prenait à sa conservation. 

Jusqu'à présent le philosophe n'avait pu l'admettre ; enfin le 
jour est pris pour aujourd'hui 21 ; et, comme ce n'est qu'une 
tournure afin de voir et de contempler à l'aise cet homme 
extraordinaire, la députation doit être de trente frères. 

Au jour fixé, le samedi 21 mars, Voltaire, ranimé par le 
succès d'Irène, se sentit assez bien disposé pour aller 
d'abord se promener en voiture dans Paris. Le nouvelliste 
des Mémoires secrets (2) nous apprend que, les chevaux 
allant au pas, le grand homme fut suivi de tout un peuple 
et de beaucoup de curieux, ce qui lui formait un cortège et 
une sorte de triomphe. Rentré chez lui, il reçut la députa- 
tion de la loge, composée de quarante membres, ayant à sa 



(1) Le billet de remerciement, daté du 19 février, est dans la Corres- 
pondance (éd. Beuchot, t. LXX, p. 447). 

(2) A la date du 25 mars. 



54 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

tête Lalande (1) 3 le vénérable, chargé de porter la parole. 
« Ces messieurs, ajoute le nouvelliste, sont tombés dans 
une veine heureuse ; le vieillard était frais, gaillard ; le 
grand air l'avait fortifié. Il a paru très aimable à l'assem- 
blée. Ne se ressouvenant plus des formules, il a affecté de 
de ne jamais avoir été frère, et il a été inscrit de nouveau ; il 
a signé sur le champ les constitutions et a promis d'aller en 
loge. M. de Lalande lui ayant nommé successivement les 
frères qui pouvaient en être connus, il a dit à chacun des 
choses obligeantes, relatives aux actions ou aux ouvrages 
propres à les caractériser. » 

C'est à la suite de cette entrevue que fut décidée l'initia- 
tion de Voltaire. Il importe peu qu'il se fût fait agréger à la 
franc-maçonnerie antérieurement, ou qu'il fût resté étran- 
ger à l'association. Dans un ouvrage publié quarante-huit 
ans après l'événement (2), son secrétaire Wagnière, qui 
avait vécu plusieurs années avec lui à Ferney et qui l'avait 
accompagné à Paris, nie catégoriquement qu'il fût déjà 
franc-maçon (3). Et c'est ce que semble impliquer le 
dédain marqué pour les mystères de la franc-maçonnerie 



(1) Voltaire connaissait personnellement Lalande pour l'avoir reçu à 
Ferney et il lui avait adressé quatre lettres qui sont dans sa corres- 
dance, éd. Beuchot, t. LXV, p. 195 et 209, LXIX, p. 143 et 196. 

(2) Mémoires sur Voltaire et ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, 
ses secrétaires (Paris, 1826, 2 vol. in-8"). La publication de ce livre est 
postérieure de beaucoup à la mort des deux secrétaires. Des réserves 
sont à faire sur l'impartialité de Wagnière et sur la véracité de certaines 
de ses assertions. 

(3) Dans la Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris en 1778 et 
dans l'Examen des mémoires secrets, etc.. dits de Bachaumont. qui sont 
au premier volume. Voir notamment aux pages 149. 463. 465 et 480. 
Wagnière. dans ces deux écrits, se montre très malveillant pour le 
marquis de Villctte. Tout en étant franc-maçon lui-même, à ce qu'il 
prétend, il semble avoir été mis à l'écart des démarches faites par ceux 
des Neuf Sœurs et il n'assista pas à la cérémonie du 7 avril, où il dit 
avoir refusé de se rendre. Bien qu'il continue son récit après la mort 
de Voltaire, jusqu'à la fin de l'année 1778, il ne fait nulle mention de la 
pompe funèbre du 28 novembre, qui ne fit pourtant pas moins de bruit 
que l'initiation. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 55 

dans le Dictionnaire philosophique (1), dédain auquel il est 
fait allusion dans le passage du mémoire de La Dixmerie, 
transcrit au commencement du présent chapitre. Il est peu 
probable, toutefois, qu'il n'y ait eu aucun fondement à la 
croyance dont le continuateur de Bachaumont s'est fait 
l'écho à deux reprises, croyance qui était celle de deux 
francs-maçons tels que Lalande et le marquis de Villetle, 
amis de Voltaire depuis nombre d'années. On ne pourrait 
s'étonner que, comme Montesquieu , il eût été initié en 
Angleterre pendant le séjour qu'il y avait fait un demi- 
siècle auparavant. Si sa réception s'était faite dans des 
conditions peu propres à impressionner un homme comme 
lui ; s'il avait été choqué de certaines formes bizarres, de 
certaines pratiques autoritaires ou puériles; si dans une vie 
aussi occupée et aussi agitée, l'occasion et le loisir lui 
avaient manqué d'assister à des séances plus dignes de lui ; 
si les conséquences fâcheuses de la grande-maîtrise du 
comte de Clermont étaient parvenues à sa connaissance; 
si le temps avait effacé de sa mémoire le souvenir des 
moyens secrets de reconnaissance entre francs-maçons 
qu'il n'avait jamais pratiqués : pour tous ces motifs, il 
devait « affecter de ne jamais avoir été frère. » On peut 
penser aussi que, par patriotisme, il voulut considérer 
comme non avenue une initiation faite hors de France (2). 
Et l'on verra, par un détail de la cérémonie du 7 avril, qu'il 



(1) Au mot Initiation, à propos des anciens mystères, il dit d'abord : 
« N'est-ce pas ce besoin d'association qui forma tant d'assemblées se- 
« crêtes d'artisans dont il ne reste presque plus que celle des francs- 
« maçons ? » — Et un peu plus loin : « On faisait serment de se taire, et 
i tout serment fut toujours un lien sacré. Aujourd'bui même encore, 
« nos pauvres francs-maçons jurent de ne point parler de leurs mys- 
« tères. Ces mystères sont bien plats, mais on ne se parjure presque 
« jamais. » — C'est tout ce qu'on trouve sur la franc-maçonnerie dans les 
œuvres de Voltaire. 

(2) Cela valait mieux pour la loge, qui faisait ainsi une conquête plus 
précieuse; et la cérémonie devait être plus belle et plus intéressante que 
si l'on avait simplement reçu Voltaire en visiteur on si on l'avait affilié. 



56 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

fut traité comme ayant déjà reçu la lumière symbolique, 
puisqu'on ne trouva pas nécessaire de la lui donner. 

Mais, avant d'entrer dans le temple des Neuf Sœurs, 
Voltaire était tout au moins un franc-maçon du dehors. 
Nul plus que lui n'était animé de l'esprit maçonnique : 
nul n'avait professé avec plus d'éclat les principes que 
propage la franc-maçonnerie et n'y avait mieux conformé 
sa conduite. 

Dès 1738 il avait affirmé l'égalité et la liberté naturelles 
dans ses deux premiers discours en vers sur l'homme, qui 
sont intitulés : De l'Égalité des conditions, — de la 
Liberté (1). 

Les mortels sont égaux ; leur masque est différent. 

Ayant formulé cette maxime dans le premier discours, il 
la reprenait avec plus d'insistance dans sa tragédie de 
Mahomet (2), qui est de la même époque : 

Les mortels sont égaux ; ce n'est pas la naissance, 
C'est la seule vertu qui fait la différence. 

Dans le second discours le poète avait poussé ce cri : 

Ah ! sans la liberté que seraient donc nos âmes ? 

En 1765, dans les Questions sur les miracles (3), le philo- 
sophe, épris de liberté, appelait par avance la proclama- 
mation des droits : 

Plus mes compatriotes chercheront la vérité, plus ils aime- 
ront la liberté. La même force d'esprit qui nous conduit au vrai 
nous rend bons citoyens. Qu'est-ce, en effet, que d'être libre ? 
C'est raisonner juste, c'est reconnaître les droits de l'homme; 

(1) Ed. Beuchot, t. XII, p. 45-61. 

(2) Acte l", scène 4« (éd. Beuchot, t. V, p. 26). 

(3) Ed. Beuchot, t. XLII, p. 232. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 57 

et quand on les connaît bien, on les défend de même... Je vous 
recommande la vérité, la liberté et la vertu ; trois seules choses 
pour lesquelles on doive aimer la vie. 

En 1768, dans l'A, B, C (1), il associait étroitement les 
deux principes : 

Etre libre, n'avoir que des égaux, est la vraie vie, la vie 
naturelle de l'homme ; toute autre est un indigne artifice, une 
mauvaise comédie. 

Cette double vérité n'était pas, pour lui, d'ordre pure- 
ment spéculatif et abstrait. Il en tirait nettement les consé- 
quences pour la forme du gouvernement, pour les rapports 
du temporel et du spirituel. 

En 1762, à l'apparition du Contrat social, il publia ses 
Idées Républicaines, qui sont une critique libérale du livre 
autoritaire de Rousseau. On y lit (2) ce passage significatif 
entre tous : 

Il n'y a jamais eu de gouvernement parfait, parce que les 
hommes ont des passions ; et s'ils n'avaient point de passions, 
on n'aurait pas besoin de gouvernement. Le plus tolérable de 
tous est sans doute le républicain, parce que c'est celui qui 
rapproche le plus les hommes de l'égalité naturelle. 

Et cinq ans plus tard, dans l'A, B, C (3), il précisait le 
genre de république qu'il avait en vue : 

Allons au fait. Je vous avouerai que je m'accommoderais assez 
d'un gouvernement démocratique... J'aime à voir des hommes 
libres faire eux-mêmes les lois sous lesquelles ils vivent, comme 
ils font leurs habitations. 

Il était donc républicain, il était donc démocrate, ce 

(1) Ed. Beuchot, t. XLV, p. 57. 

(2) Ed. Beuchot, t. XL, p. 584. 

(3) Ed. Beuchot, t. XLV, p. 56. 



58 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

prestigieux écrivain auquel deux grands monarques et plu- 
sieurs princes souverains faisaient la cour! Le spectacle 
des misères monarchiques avait contribué à sa conviction. 
Il aurait pu dire, comme fit Béranger, son fils posthume : 

J'ai pris goût à la République 
Depuis que j'ai vu tant de rois. 

L'autre corollaire est plus remarquable encore. Nous 
voyons Voltaire, plus clairvoyant que ne furent les consti- 
tuants de quatre-vingt-neuf, réclamer cette grande réforme 
de la séparation de l'État et de l'Église qui fut le testament 
politique de la Convention, que Bonaparte fit disparaître et 
dont nous attendons encore le renouvellement. Voici, en 
effet, ce qu'il écrivait le 19 mars 1765 (1) à son ami Bertrand, 
pasteur à Berne : 

Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent 

pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce 
de gouvernement ; que la religion ne doit pas plus être une affaire 
d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis 
de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; 
et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la 
conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un 
jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heu- 
reux temps. 

On vient de voir le champion de la liberté et de l'égalité : 
voici maintenant l'apôtre de la fraternité, le précurseur de 
la solidarité. Car il se trouve que Voltaire, avant et plus 
que tout autre, a préparé la condensation philosophique du 
trinôme qui sortit des loges maçonniques après quatre-vingt 
neuf et qui est devenu la devise de la France moderne. Son 
Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux 
Sirven, qui est de 1766, se termine (2) en invoquant la phi- 

(1) Ed. Beuchot, t. XLII, p. 416. 

(2) Ed. Beuchot, t. LXII, p. 254. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 59 

losophie « qui consiste dans l'horreur de la superstition et 
dans cette charité universelle que Cicéron recommande, 
charitas humani generis ; charité, amour du genre humain, 
vertu inconnue aux trompeurs, aux pédants qui argumen- 
tent, aux fanatiques qui persécutent. » 

Cette vertu, Voltaire l'a si largement pratiquée qu'il a pu 
se qualifier lui-même « le don Quichotte des malheu- 
reux (1). » On lit, en effet, dans sa lettre du 18 sep- 
tembre 1769 au maréchal duc de Richelieu : « Il y a des 
choses qui me font saigner le cœur longtemps. Je suis un 
peu le don Quichotte des malheureux. » Et, le 16 jan- 
vier 1775, devenu octogénaire, il écrivait (2) à d'Argental : 
« C'est en me dévouant pour venger l'innocence que je veux 
finir ma carrière. » 

Condorcet, écrivant la vie de Voltaire et appréciant l'en- 
semble de son œuvre, a pu justement dire de lui : 

Il a montré que tous les peuples ont reconnu les grands prin- 
cipes de la morale, toujours d'autant plus pure que les hommes 
ont été plus civilisés et plus éclairés. Il nous a fait voir que sou- 
vent l'influence des religions a corrompu la morale, et que 
jamais elle ne l'a perfectionnée. 

Comme philosophe, c'est lui qui le premier a présenté le 
modèle d'un simple citoyen embrassant, dans ses vœux et dans 
ses travaux, tous les intérêts de l'homme dans tous les pays et 
dans tous les siècles, s'élevant contre toutes les erreurs, contre 
toutes les oppressions, et défendant, répandant toutes les vérités 
utiles (3). 

Voltaire s'était donc donné pour mission ce qui est l'objet 
principal de la franc-maçonnerie. Il allait se sentir chez lui 
dans le temple symbolique ; il allait y retrouver ses idées 

(1) Voir le chapitre ainsi intitulé clans l'excellent livre de M. Edme 
Champion, Voltaire, études critiques (Paris, Flammarion, 1893, in-12). 

(2) Ed. Beuchot, t. LXVI, p. 26. 

(3) V. dans l'édition Beuchot, 1. 1, p. 309, et dans les Œuvres de Condorcet, 
éd. O'Connor, t. IV, p. 175. 



60 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

et ses aspirations, partagées par d'anciens compagnons de 
luttes et par de nouveaux coopérateurs. 

La cérémonie de l'initiation était fixée au lundi 7 avril. 
Dans l'intervalle survint la grande journée triomphale de 
Voltaire, qui donna lieu dans le sein de la loge à une nou- 
velle manifestation en son honneur. De cette journée nous 
avons deux récits : l'un fait par Grimm, daté du jour 
même (1), l'autre par le continuateur de Bachaumont, daté 
du surlendemain (2). Un troisième, plus succinct, se trouve 
dans la Vie de Voltaire par Condorcet, qui parut pour la 
première fois en 1789, en tête de l'édition des œuvres de 
Voltaire imprimée à Kehl. 

Le lundi 30 mars, Voltaire était attendu à l'Académie 
française et au théâtre des comédiens français du Roi. Sa 
santé lui permit de s'y rendre et, pour la première fois 
depuis son arrivée, il put revêtir un costume d'apparat. La 
population était venue en foule sur les quais et dans les 
rues par où il devait passer pour aller d'abord au Louvre 
où siégeait l'Académie, puis à la Comédie. La multitude 
ne s'ouvrait que lentement sur son passage et se pré- 
cipitait aussitôt sur ses pas avec des applaudissements et 
des acclamations multipliés. Quelqu'un ayant demandé à 
une femme du peuple pourquoi elle applaudissait ainsi : 
« N'est-ce pas, répondit-elle, le défenseur des Calas ? » 

Lorsqu'il fut annoncé, l'Académie vint à son devant 
jusque dans la première salle, honneur qu'elle n'avait 
jamais rendu à aucun de ses membres, pas même aux 
princes étrangers qui l'avaient visitée. Il est vrai que les 
évêques académiciens s'étaient abstenus de venir à la 
séance. On déféra la présidence à Voltaire, après avoir eu 
soin de placer son portrait au-dessus du siège présidentiel. 

(1) Correspondance de Grimm et de Diderot, éd. Taschereau, t. X, p. 4. 

(2) Mémoires secrets, t. XI, 1 er avril 1778. 




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VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 61 

La séance fut remplie par la lecture que fit d'Alembert d'un 
Eloge de Boilean, où il avait inséré des choses flatteuses 
pour le héros du jour. 

A son entrée à la Comédie, le public fut saisi d'un véri- 
table enthousiasme ; les femmes surtout se jetaient sur son 
passage et l'arrêtaient pour mieux le contempler. Parmi les 
personnages de marque venus pour le voir, on put consta- 
ter la présence du comte d'Artois et du duc de Chartres, 
frère et cousin du Roi. A peine fut-il dans sa loge avec 
M me Denis et la marquise de Villette, les spectateurs 
crièrent : « La couronne ! » L'acteur Brizard vint la lui 
poser sur la tête. « Ah Dieu, vous voulez donc me faire mou- 
rir ! » s'écria Voltaire, pleurant de joie et se refusant à cet 
honneur. Il voulut mettre la couronne sur la tête de Belle- 
et-Bonne. Le prince de Beauvau s'en saisit et la replaça 
sur la tête du Sophocle français qui, cette fois, ne put ré- 
sister. — Le spectacle se composait de deux pièces de 
Voltaire, Irène et Nanine : jamais elles n'avaient été si peu 
écoutées, jamais autant applaudies. Après Irène, le buste 
de Voltaire, œuvre récente d'Houdon, fut apporté sur la 
scène ; tous les comédiens l'entourèrent en demi-cercle, 
portant des palmes et des guirlandes, et on le couronna en 
grande pompe (1). Le buste resta ensuite sur la scène, pen- 
dant qu'on jouait Nanine. — Lorsque Voltaire sortit du 
théâtre, les manifestations furent plus touchantes encore qu'à 
son entrée. Il fut, pour ainsi dire, porté dans les bras des 
spectatrices jusqu'à la portière de son carrosse. La foule 
aurait voulu retarder son départ. On supplia le cocher d'aller 
au pas, pour pouvoir le suivre ; et on l'accompagna aux 
cris de Vive Voltaire ! 

Le récit de Grimm se termine par les réflexions suivantes : 



(1) Ce couronnement a été gravé par Gaucher (dont il est le chef- 
d'œuvre) d'après le dessin de Moreau le jeune, dessinateur et graveur du 
cabinet du Roi. Ces deux éminents artistes étaient membres de la loge 
des Neuf Sœurs. 



62 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

L'enthousiasme avec lequel on vient de faire l'apothéose de 
M. de Voltaire, de son vivant, est la juste récompense, non seu- 
lement des merveilles qu'a produites son génie, mais aussi de 
l'heureuse révolution qu'il a su faire, et dans les mœurs et dans 
l'esprit de son siècle, en combattant les préjugés de tous les or- 
dres et de tous les rangs, en donnant aux lettres plus de consi- 
dération et plus de dignité, à l'opinion même un empire plus 
libre et plus indépendant de toute autre puissance que celle du 
génie et de la raison. 

Le lendemain, 31 mars, la loge des Neuf Sœurs tenait 
séance. Roucher, le poète des Mois (1), qui n'en était pas 
encore membre affilié, mais qui la fréquentait en visiteur, 
donna lecture d'un Chant de triomphe en l'honneur de 
Voltaire, qui nous est connu pour avoir été récemment mis 
au jour par un de ses descendants, d'après des papiers de 
famille, dans un livre qui lui est consacré (2). Cette pièce 
avait été composée, le 17 février, à l'occasion du retour du 
Patriarche, et dut lui être alors envoyée, comme celle de 
La Dixmerie. 

Il fallut la retoucher et l'augmenter, pour faire allusion 
au triomphe de la veille. Elle se termine par les strophes 
suivantes : 

Modérons toutefois nos transports d'allégresse : 
Epargnons un vieillard, hélas ! prêt à périr. 
Il s'écrie, affaibli par un excès d'ivresse : 
« Ils veulent me faire mourir ! » 

Mais non, non ! Radieux, il sort du Capitole, 
Et d'un plus doux triomphe il obtient la faveur : 
Au devant de son char tout un peuple qui vole 
Des Calas chante le sauveur. 



(1) L'auteur de la présente monographie a publié dans la revue la 
Révolution française (numéros d'août et septembre 1895) une étude assez 
développée sur Roucher et son poème ; mais la pièce dont il est ici question 
n'y est pas mentionnée. 

(2) Pendant la Terreur, le poète Roucher, par Antoine Guillois, p. 47- 
49 (Paris, Calmann-Lévy, 1892, in-12.) 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 63 

Maintenant que Voltaire, après cette victoire, 
Aille enfin dépouiller la frêle humanité ! 
Le destin s'essayait, par ce grand jour de gloire, 
Au grand jour de l'Éternité. 

L'initiation de Voltaire fut un événement parisien, que 
les nouvellistes annoncèrent aux quatre coins de la France 
et de l'Europe. Elle est mentionnée par le continuateur de 
Bachaumont, sous la date du 10 avril, comme ayant eu 
lieu le mardi précédent. Le nouvelliste ajoute que « la joie 
des frères leur a fait commettre quelques indiscrétions, en 
sorte que, malgré le mystère de ces sortes de cérémonies, 
beaucoup des circonstances de la réception de ce vieillard 
ont transpiré. » 11 ne donne, toutefois, que fort peu de 
détails. — Sous la date du 17 avril, le même nouvelliste 
s'exprime ainsi : 

On est occupé actuellement à imprimer une relation de la 
séance de ce grand homme à la loge des Neuf Sœurs, et l'on 
doit y joindre tous les vers qu'ont enfantés sur cet événement 
les poètes aimables dont abonde cette loge. Ils se flattent que 
leur nouveau frère y joindra du sien : il est convenu que c'était 
la seule manière dont il pouvait leur témoigner sa reconnais- 
sance et son zèle. Jusque là ces messieurs sont fort discrets et 
ne veulent pas faire part de leurs productions. Voici cependant 
un couplet qu'on a retenu comme le plus saillant d'une chanson 
qu'on attribue au frère La Dixmerie : 

Au nom seul de l'illustre frère 

Tout maçon triomphe aujourd'hui; 

S'il reçoit de nous la lumière, 

Le monde la reçoit de lui. 

Dans la Correspondance de Grimm, au mois d'avril, mais 
sans indication de quantième, on trouve la même nouvelle 
donnée plus succinctement, en termes quelque peu rail- 
leurs (1) et avec les quatre vers de La Dixmerie, présentés, 

(1) Ed. Taschereau, t. X, p. 22 : « M. de Voltaire, après s'être purifié 
« par sa confession au père Gaultier, a jugé que, pour achever son 
« instruction, il ne lui restait plus qu'à se faire initier dans les mystères 
« de la franc-maçonnerie... On a lu beaucoup de mauvais vers; on lui a 
« fait faire ensuite un plus mauvais dîner. » 



64 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

non comme un couplet de chanson, mais comme un simple 
impromptu, ce qui est plus vraisemblable (1). 

La relation imprimée, dont parlait le continuateur de 
Bachaumont à la date du 17 avril 1778, ne nous est point 
parvenue. Elle fut probablement empêchée par la police. 
Mais sept mois plus tard, lors de la pompe funèbre en 
Thonneur de Voltaire, le rédacteur de la Correspondance 
de Grimm put transcrire, pour ses lecteurs, un document 
manuscrit qui devait être une copie du procès-verbal de 
la séance d'initiation et qui en contient un récit détaillé, 
lequel se lit dans la Correspondance immédiatement avant 
celui de l'autre cérémonie (2). Ce document paraît avoir 
été retouché par le nouvelliste, notamment pour l'intitulé 
qu'il en a donné en ces termes : « Extrait de la planche à 
tracer de la respectable loge des Neuf Sœurs, à l'orient de 
Paris, le septième jour du quatrième mois de l'an de la 
vraie lumière 5778. » L'original devait indiquer le deuxième 
mois, et non pas le quatrième, puisque l'année maçonnique 
commence le 1 er mars, conformément à une très ancienne 
tradition. Cette particularité n'était pas connue du nou- 
velliste, qui a cru faire une exacte rectification en 
donnant au mois où l'initiation avait eu lieu son nombre 
ordinal dans l'année civile. Mais les écrivains maçon- 
niques, sauf un seul jusqu'ici, s'y sont laissé tromper. Ne 
connaissant que la mention de date ainsi altérée, et 
n'ayant pas poussé plus loin leurs investigations, ils ont 
cru et fait croire à leurs lecteurs que Voltaire avait été 
initié le 7 juin 1778, alors qu'il était mort huit jours 

(1) Le quatrain est reproduit dans YAlmanach des Muses de 1779, 
avec une légère modification du premier vers : 

Au nom de notre illustre Frère.... 

(2) Ed. Taschereau, t. X, p. 124-135. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 65 

auparavant, le 30 mai (1). Cette erreur a été rectifiée en 
1836, par un franc-maçon très érudit, le frère Juge, dans 
un discours historique sur l'initiation de Voltaire et la 
pompe funèbre en l'honneur de sa mémoire, prononcé à la 
séance solennelle du second réveil de la loge. Par un autre 
discours, prononcé immédiatement avant, nous savons 
que ses nombreuses investigations lui avaient fait décou- 
vrir plusieurs pièces précises, non autrement désignées. 
Il put ainsi donner à son tour une double narration, plus 
détaillée et plus précieuse, se produisant sous la garantie 
du président de la séance, vétéran émérite, membre de la 
loge depuis la fin de 1806, qui avait dû fournir d'utiles 
indications à l'orateur et contrôler son travail. Cette narra- 
tion, qui complète et rectifie les deux récits donnés par 
Grimm, va être largement mise à contribution dans les 
pages qui suivent. 

C'est donc le mardi 7 avril 1778, dans la matinée, qu'eut 
lieu l'initiation de Voltaire. Elle se fit dans l'ancien novi- 
ciat des jésuites, que le Grand Orient occupait depuis 1774 
et où siégeaient un certain nombre de loges. La salle était 
richement ornée de tentures bleues et blanches, rehaussées 

(1) Le premier livre maçonnique mentionnant l'initiation de Voltaire 
avec cette date erronée est l'Histoire de la fondation du Grand Orient 
de France (sans nom d'auteur) par Thory, qui fut publiée en 1812 : on 
l'y trouve dans une note au bas de la page 372. Il est à remarquer que la 
première édition de la Correspondance de Grimm est de cette même 
année 1812. — Dans le livre également anonyme du même Thory, inti- 
tulé Acta Laiomorum, qui est de 1815, l'erreur est reproduite avec cette 
aggravation que l'initiation est mentionnée comme ayant eu lieu le 
17 juin. — En 1829, en traçant la notice de Voltaire dans le second 
volume de son Précis historique, Besuchet à donné un récit succinct des 
deux cérémonies, avec la date du 7 juin pour la première. — Le discours 
de Juge mentionné ci-dessus, a été imprimé dans le compte rendu de 
la tenue du 10 décembre 1836 et reproduit dans sa revue le Globe (t. I, 
p. 75) qu'il fit paraître pendant quelques années. — Mais ensuite Kauff- 
man et Cherpin, à la page 274 de leur Histoire philosophique de la Franc- 
Maçonnerie, qui est de 1850, et Jouaust, à la page 193 de son Histoire du 
Grand Orient de France (anonyme), qui est de 1865, ont reproduit 
approximativement le récit de Besuchet sans rectifier la date erronée. 
Le livre de Jouaust est pourtant le moins imparfait que nous ayons sur 
l'histoire de la franc-maçonnerie en France. 



66 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

d'or et d'argent, ainsi que de drapeaux et de bannières de 
loges. On y avait placé le buste du Roi, celui du duc de 
Chartres, celui de Frédéric II, roi de Prusse, et celui 
d'Helvétius, offert par sa veuve. 

Lalande présidait, assisté du comte de Strogonoff, con- 
seiller privé et chambellan de l'impératrice de Russie, 
comme premier surveillant, et du lieutenant-colonel de 
Laroche, comme second surveillant. Le Changeux et Court 
de Gebelin occupaient respectivement le poste d'orateur et 
celui de secrétaire. Le personnel de la loge était au grand 
complet. Plus de deux cent cinquante visiteurs étaient 
venus éclairer l'orient ou orner les colonnes. Comme digni- 
taires du Grand Orient, on remarquait, en outre du comte 
de Strogonoff, grand garde des sceaux : le marquis d'Ar- 
cambal, grand conservateur; le marquis de Saisseval, 
représentant du grand-maître; le colonel Bacon de la 
Chevalerie, grand orateur; le conseiller au parlement et 
garde du trésor royal Savalette de Langes, grand secrétaire ; 
le maréchal de camp vicomte de Noé, grand maître des 
cérémonies; le docteur régent Guillotin, président de la 
Chambre des provinces ; le chanoine Pingre, de l'Académie 
des sciences, premier surveillant de la même Chambre ; le 
marquis de l'Ort, maître des cérémonies de la Chambre de 
Paris et député de la loge. Parmi les autres visiteurs de 
distinction, on remarquait l'éminent jurisconsulte Henrion 
de Pansey, qui devait mourir premier président de la Cour 
de cassation; et surtout Benjamin Franklin, ministre pléni- 
potentiaire des États-Unis d'Amérique. L'élite de la franc- 
maçonnerie française était présente. 

L'abbé Cordier de Saint-Firmin, ayant obtenu la parole, 
déclara qu'il présentait Voltaire à l'initiation, faisant 
observer qu'une assemblée aussi littéraire que maçonnique 
devait être flattée du désir que témoignait l'homme le plus 
célèbre de la France d'être admis dans son sein, espérant 
en outre qu'elle voudrait bien avoir égard dans sa réception 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 67 

au grand âge et à la faible santé de cet illustre néophyte. 
La loge, prenant cette demande en considération, décida 
aussitôt qu'elle dispensait le néophyte de la plus grande 
partie des épreuves ordinaires ; qu'en conséquence il serait 
introduit entre les deux colonnes sans avoir les yeux 
bandés, et que seulement un rideau noir lui cacherait 
l'orient jusqu'au moment convenable. Le vénérable désigna 
une commission de neuf membres pour aller recevoir et 
préparer le candidat. Cette commission avait à sa tête le 
comte de Strogonoff, qui se fit remplacer au poste de 
premier surveillant par le chevalier de Cubières; elle se 
composait, en outre, des frères de Cailhava, président de 
Meslay, Mercier, marquis de l'Ort, abbé Bignon, abbé 
Remy, Fabroni et du Fresne. Puis, le candidat fut introduit 
par le chevalier de Villars, maître des cérémonies. L'au- 
guste vieillard entra dans la salle, appuyé sur Franklin et 
Court de Gebelin. 

Des questions de philosophie et de morale lui fuient 
posées par le vénérable : il y répondit de telle sorte que les 
assistants ne purent, à diverses reprises, se défendre de 
manifester hautement leur admiration. Il se montrait 
cependant fort impressionné : il le fut plus encore lorsque 
le rideau noir, brusquement écarté, lui laissa voir l'orient 
brillamment illuminé et les hommes illustres qui y sié- 
geaient. Il fut conduit vers le vénérable, qui lui fit prêter 
l'obligation dont on a vu précédemment la formule; après 
quoi il fut constitué apprenti et reçut les signes, paroles et 
attouchements du grade. Pendant ce temps, les colonnes 
d'Euterpe, de Terpsichore et d'Erato, dirigées par le célè- 
bre violoniste Capron, célébraient l'admission du nouveau 
frère en exécutant d'une manière brillante le premier mor- 
ceau de la troisième symphonie à grand orchestre de 
Guénin. Puis, l'un des membres de la colonne de Melpo- 
mène, Larive, de la Comédie française, lui posa sur la tête 
une couronne de lauriers, que Voltaire s'empressa d'en- 



68 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

lever. Lorsque le vénérable fut pour lui ceindre le tablier 
d'Helvétius, le nouvel initié le porta vivement à ses lèvres, 
rendant ainsi un public hommage à la mémoire de ce grand 
homme de bien et de cet éminent franc-maçon. Quand 
Lalande lui remit les gants de femme, il se tourna vers le 
marquis de Villette et les lui donna en disant : « Puisque 
« ces gants sont destinés à une personne pour laquelle on 
« me suppose un attachement honnête, tendre et mérité, 
« je vous prie de les présenter à Belle-et-Bonne. » Au cours 
de ces divers incidents, de nouveaux morceaux d'harmonie 
étaient exécutés par d'éminents artistes francs-maçons, 
notamment par Caravoglio, Olivet, les deux Sallentin, 
Palza et Turschmidt. 

Le vénérable, après avoir, par une distinction inusitée, 
fait placer à l'orient l'apprenti Voltaire, lui adressa l'allo- 
cution suivante : 

« Très cher frère, l'époque la plus flatteuse pour cette loge 
sera désormais marquée par le jour de votre admission. Il fallait 
un Apollon à la loge des Neuf Sœurs : elle le trouve dans un 
ami de l'humanité qui réunit tous les titres de gloire qu'elle 
pouvait désirer pour l'ornement de la maçonnerie. 

« Un roi, dont vous êtes l'ami depuis longtemps, et qui s'est 
fait connaître pour le plus illustre protecteur de notre Ordre, 
avait dû vous inspirer le goût d'y entrer; mais c'était à votre 
patrie que vous réserviez la satisfaction de vous initier à nos 
mystères. Après avoir entendu les applaudissements et les 
alarmes de la nation, après avoir vu son enthousiasme et son 
ivresse, vous venez recevoir, dans le temple de l'amitié, de la 
vertu et des lettres, une couronne moins brillante mais égale- 
ment flatteuse pour le cœur et pour l'esprit. 

« L'émulation que votre présence doit y répandre, en donnant 
un nouvel éclat et une nouvelle activité à notre loge, tournera 
au profit des pauvres qu'elle soulage, des études qu'elle encou- 
rage et de tout le bien qu'elle ne cesse de faire. Quel citoyen a 
mieux que vous servi la patrie en l'éclairant sur ses devoirs et 
sur ses véritables intérêts, en rendant le fanatisme odieux et la 
superstition ridicule, en rappelant le goût à ses véritables règles, 
l'histoire à son véritable but, les lois à leur première intégrité? 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 69 

Nous promettons de venir au secours de nos frères; et vous 
avez été le créateur d'une peuplade entière, qui vous adore et 
qui ne retentit que de vos bienfaits. Vous avez élevé un temple 
à l'Eternel; mais, ce qui valait mieux encore, on a vu près de 
ce temple un asile pour des hommes proscrits mais utiles, 
qu'un zèle aveugle aurait peut être repoussés. Ainsi, très cher 
frère, vous étiez franc-maçon avant même que d'en recevoir le 
caractère, et vous en avez rempli les devoirs avant que d'en 
avoir contracté l'obligation entre nos mains. L'équerre que 
nous portons comme le symbole de la rectitude de nos actions ; 
le tablier qui représente la vie laborieuse et l'activité utile ; les 
gants blancs qui expriment la candeur, l'innocence et la pureté 
de nos actions ; la truelle qui sert à cacher les défauts de nos 
frères : tout se rapporte à la bienfaisance et à l'amour de l'hu- 
manité, et par conséquent, n'exprime que les qualités qui vous 
distinguent. Nous ne pouvions y joindre, en vous recevant 
parmi nous, que le tribut de notre admiration et de notre 
reconnaissance. » 

Immédiatement après ce discours, Voltaire s'empressa 
de remercier la loge, lui témoignant n'avoir jamais rien 
éprouvé qui fût plus capable de lui inspirer les sentiments 
de l'amour-propre et n'avoir jamais senti plus vivement 
celui de la reconnaissance. 

Ensuite, La Dixmerie, Garnier, Grouvelle, Eschard, 
d'autres encore, lurent des pièces de vers appropriées à la 
circonstance et payant un tribut d'admiration à l'Apollon 
français. Court de Gebelin présenta à la loge un nouveau 
volume de son grand ouvrage intitulé le Monde primitif, 
et y lut la partie concernant les anciens mystères d'Eleusis. 
Pendant le cours de ces lectures, Monnet, peintre du roi, 
dessinait le portrait de Voltaire, qui s'est trouvé plus res- 
semblant qu'aucun de ceux gravés jusque là, et que tous 
les assistants examinèrent avec une extrême satisfaction. 

Lorsque les diverses lectures furent terminées, on passa 
dans la salle du banquet, tandis que l'orchestre exécutait 
la suite de la symphonie de Guénin. Voltaire, astreint à un 
régime sévère, ne pouvait guère faire honneur au [repas. 



70 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

Dès que les premières santés eurent été portées, il demanda 
la permission de se retirer. Il fut reconduit par un grand 
nombre de frères, et ensuite par une multitude de personnes 
qui l'attendaient dans la rue. Malgré la fatigue de cette 
longue séance, la grande satisfaction éprouvée semblait 
lui donner une vigueur nouvelle. Dans l'après-midi, il put 
se montrer au balcon de l'hôtel de Villette; et, le soir, il 
assista au spectacle chez M me de Montesson, où se trouvait 
une société nombreuse et choisie. 

Le samedi 11 avril, il fut reçu par le duc de Chartres, 
grand-maître de l'Ordre maçonnique, et par la duchesse. Il 
vit là le futur roi Louis-Philippe, alors âgé de cinq ans et 
portant le titre de duc de Valois : cet enfant lui parut res- 
sembler à son arrière grand-père le régent (1). 

Mais, en raison même de ces triomphes réitérés, l'exas- 
pération des dévots ne faisait que croître contre le cory- 
phée de la philosophie, malgré la triple satisfaction que 
leur avaient procurée la confession, la déclaration écrite 
et la lettre au curé de Saint-Sulpice. Voici, en effet, ce que 
le continuateur de Bachaumont nous apprend sous la date 
du 13 avril : 

Tous ces vains honneurs, si propres à chatouiller l'amour- 
propre de M. de Voltaire, excitent de plus en plus la fureur du 
clergé ; et, ce carême, différents prédicateurs de cette capitale 
se sont permis des sorties violentes contre lui. Elles l'auraient 
peu ému, sans celle faite par l'abbé de Beauregard, ex-jésuite, 
prêchant à Versailles devant le Roi. Cet orateur chrétien très 
connu a gémi sur la gloire dont on affectait de couvrir le chef 
audacieux d'une secte impie, le destructeur de la religion et des 
mœurs, et a sensiblement désigné le vieillard de Fernej' (2). 

Celui-ci a jugé que Sa Majesté n'avait pas désapprouvé cette 

(1) Mémoires secrets, t. XI, 13 avril 1778. 

(2) Voltaire parle de ce prédicateur et fait allusion à son sermon dans 
la lettre du 16 avril, adressée au comte de Rochefort, qui habitait Ver- 
sailles (éd. Beuchot, t. LXX, p. 462). 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 71 

diatribe évangélique, et que conséquemment elle est encore 
dans le préjugé défavorable qu'on a inspiré au Roi contre lui ; 
ce qui le désole en lui ôtant l'espoir d'être jamais accueilli du 
monarque. 

Malgré les prédications furibondes, Voltaire continua à 
recevoir des ovations jusqu'au jour où la maladie le saisit 
de nouveau et le terrassa définitivement. 

Vers la fin d'avril, une séance triomphale à l'Académie 
des sciences vint faire pendant à celle de l'Académie fran- 
çaise. Elle est ainsi racontée par le continuateur de Bachau- 
mont, sous la date du 29 : 

Les séances publiques de l'Académie des sciences sont toujours 
très nombreuses : il y a même souvent des étrangers illustres 
et des virtuoses en femmes du premier ordre ; mais le gros des 
spectateurs ne consiste guère qu'en savants obscurs, en élèves 
des maîtres dans tous les genres de sciences dont est composée 
l'Académie. Cette fois-ci c'était un monde différent : tout ce que 
la beauté a de plus séduisant parmi le sexe, tout ce que la Cour 
a de plus frivole en bommes aimables, tout ce que la littérature 
a de plus élégant et de plus recherché, s'était emparé de la salle . 
La géométrie, l'astronomie, la chimie, la botanique, se sont 
trouvées exclues, pour ainsi dire, de leur sanctuaire, par les 
muses et les grâces. C'est le cortège que traîne toujours à sa 
suite M. de Voltaire ; et l'on savait qu'il devait, ce jour-là, jouir 
en ce lieu d'un autre triomphe, d'une autre apothéose. En effet, 
à peine a-t-il paru que les acclamations et les battements de 
mains se sont fait entendre de la façon la plus bruyante ; et, 
quoiqu'il ne soit pas membre de l'Académie, le vœu général de 
messieurs a été qu'il prit place parmi les honoraires. On y avait 
déjà vu M. Franklin ; mais la réunion de ces deux vieillards, 
qui se sont embrassés, aux yeux de l'Assemblée, a produit une 
sensation nouvelle, et les brouhahas ont repris plus vivement. 
Le tumulte ayant cessé, le secrétaire a commencé ; et l'on a lu 
différents éloges et mémoires. 

Ee 27 avril, il assista à une séance particulière de l'Aca- 
démie française. Ayant eu l'occasion de se plaindre de 
quelques lacunes de notre vocabulaire, il parla de certains 
néologismes qu'il désirait faire adopter, du mot tragédien 



72 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

notamment. Et, comme il reconnaissait la difficulté d'in- 
troduire des mots nouveaux : « Notre langue est une gueuse 
fière, ajouta-t-il ; il faut lui faire l'aumône malgré elle. » — 
Après la séance, il se rendit à la Comédie française, pour 
voir jouer Alzire. Il se mit dans la pénombre d'une petite 
loge; mais le parterre, l'ayant reconnu, interrompit la 
pièce pendant plus de trois quarts d'heure pour l'applau- 
dir (1). 

Au commencement de la dernière semaine de mai, une 
brusque et forte aggravation se produisit dans la santé de 
Voltaire (2). Il voulait que l'Académie, préparant une 
nouvelle édition de son dictionnaire, le refondît d'après un 
plan historique, celui précisément que Littré a'mis à exécu- 
tion de nos jours. Voyant ses confrères effrayés d'un tel 
travail, il se mit à leur donner l'exemple en l'entreprenant 
lui-même. Pour travailler davantage, il augmenta sa ration 
habituelle de café et perdit le sommeil. Il prit alors de 
l'opium pour dormir ; mais il força la dose, et une pertur- 
bation profonde se produisit dans son organisme, rendant 
plus intense la strangurie dont il souffrait depuis des 
années (3). L'entourage du malade faisait bonne garde 
autour de lui, pour empêcher autant que possible les 
manœuvres cléricales. Cependant, l'avant-veille du dénoue- 
ment fatal, l'abbé Mignot, neveu de Voltaire, alla chercher 
le curé de Saint-Sulpice et l'abbé Gaultier. Le curé seul fut 
introduit dans la chambre du moribond, près de qui se 
trouvait son vieil ami le marquis de Villevieille, et voulut 
aussitôt obtenir de lui une rétractation. Voici, d'après la 

(1) Mémoires secrets, t. XI, 2 mai 1778. 

(2) Ce nouvel état maladif est signalé dans les Mémoires secrets, à la 
date du 24 mai, mais peu exactement expliqué. 

(3) V. la Vie de Voltaire, par Condorcet, dans l'éd. Beuchot, t. I, 
p. 291-293. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 73 

Vie de Voltaire, par Condorcet (1), ce dernier et pénible 
incident : 

Au moment de la rechute, le curé revint, bien décidé à ne 
pas enterrer Voltaire, s'il n'obtenait pas cette rétractation si 
désirée (2). — Ce curé était un de ces hommes moitié hypo- 
crites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion stupide 
d'un énergumène, agissant avec la souplesse d'un jésuite, hum- 
ble dans ses manières jusqu'à la bassesse, arrogant dans ses 
prétentions sacerdotales, rampant auprès des grands, charitable 
pour cette populace dont on dispose avec des aumônes et fati- 
guant les simples citoyens de son impérieux fanatisme. Il vou- 
lait absolument faire reconnaître au moins à Voltaire la divinité 
de Jésus-Christ, à laquelle il s'intéressait plus qu'aux autres 
dogmes. Il le tira un jour de sa léthargie en lui criant aux 
oreilles : « Croyez- vous à la divinité de Jésus-Christ? — Au 
nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là, et 
laissez-moi mourir en repos, » répondit Voltaire (3). — Alors 
le prêtre annonça qu'il ne pouvait s'empêcher de lui refuser la 
sépulture. 

En faisant cette menace, le curé était l'organe d'un plus 
haut personnage ecclésiastique, comme nous le voyons par 
le passage suivant de la correspondance Bachaumont (4), 
daté du 1 er juin et donnant des renseignements rétros- 
pectifs : 

Depuis que la Faculté avait condamné M. de Voltaire, il 
s'était tenu plusieurs conciliabules chez l'archevêque de Paris, 
et le résultat avait été d'effectuer la menace que l'Eglise faisait, 
il y a longtemps, contre ce chef de l'impiété, de lui refuser la 
sépulture chrétienne. Le curé de Saint-Sulpice a bien vu le 
malade plusieurs fois, mais celui-ci faisait le muet, et le pasteur 

(1) Ed. Beuchot, p. 295. 

(2) Une profession de foi plus détaillée que celle obtenue par l'abbé 
Gaultier. 

(3) Cette réponse fut rapportée à Condorcet par le marquis de Ville- 
vieille. C'est ce que l'on voit, avec des détails précis, dans une note de 
l'éditeur des Mémoires sur Voltaire par Longchamp et Wagnière, t. I, 
p. 161-162. 

(4) Mémoires secrets, t. XII. 



74 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

n'a rien pu en tirer; en sorte qu'il n'a même pas reçu l'extrême 
onction. On ne désespère pourtant pas encore de vaincre, par le 
secours de l'autorité, l'opiniâtreté des prêtres qu'on apaisera 
d'ailleurs avec beaucoup d'argent. 

Voltaire mourut le 30 mai, sur les onze heures du soir (1), 
Quatre jours 'auparavant, étendu sur son lit de mort, il 
avait appris que l'arrêt de condamnation contre le comte 
de Lally-Tolendal venait d'être cassé. Aussitôt, il avait 
dicté ce billet, daté du 26 et adressé au fils de la victime, 
qui est la dernière pièce de sa correspondance : « Le mou- 
rant ressuscite en apprenant la grande nouvelle : il embrasse 
bien tendrement M. de Lally ; il voit que la Roi est le défen- 
seur de la justice : il mourra content. » Jusqu'à la mort, il 
avait été le don Quichotte des malheureux. 

Le curé de Saint-Sulpice tint parole. La dépouille mor- 
telle du grand homme ne put pas être honorablement 
inhumée à Paris, et ne fut pas transportée à Ferney, où 
l'attendait un tombeau qu'il avait lui-même fait construire 
pour sa sépulture. La famille négocia avec les autorités 
civiles et ecclésiastiques; et voici, en bref, comment les 
choses se passèrent. 

On obtint du curé de Saint-Sulpice une déclaration 
écrite, datée du jour même du décès, par laquelle il con- 
sentait que le corps fût emporté sans cérémonie et se 
départait à cet égard de tous droits curiaux. On fit signer à 
l'abbé Gaultier un certificat, pareillement daté, portant que, 
venu sur la réquisition du moribond, il l'avait trouvé hors 
d'état de l'entendre en confession (2). On obtint aussi du 
ministre de Paris, Amelot, une lettre autorisant le trans- 

(1) La nouvelle en est donnée le 31 mai dans les Mémoires secrets. 

(2) Ces deux pièces sont transcrites, mais non datées, dans les Mémoires 
secrets, à la date du 25 juillet. Elles figurent, avec leurs dates, parmi les 
pièces justificatives de la Vie de Voltaire par Condorcet, dans l'édition 
Beuchot (t. I, p. 431). 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 75 

port à Ferney ou ailleurs (1). Mais on craignit les lenteurs 
du transport à Ferney, qui auraient donné le temps à la 
camarilla cléricale de provoquer l'opposition de l'évêque 
d'Annecy (2), dont la juridiction diocésaine s'étendait à 
cette paroisse. L'un des neveux de Voltaire, l'abbé Mignot, 
conseiller-clerc au parlement de Paris, était commanda- 
taire de l'abbaye de Scellières, en Champagne. Il se rendit 
immédiatement dans ce monastère, y arriva le dimanche 
soir 31 mai, et fit tout préparer aussitôt pour la réception 
du corps et la célébration des obsèques. Le corps, em- 
baumé en toute hâte, arriva le lendemain matin, 1 er juin, 
accompagné d'un autre neveu de Voltaire, de Dompierre 
d'Hornoy, conseiller au parlement de Paris, et de quelques 
autres parents. Les obsèques furent célébrées le 2 juin, à la 
première heure, et le corps fut mis en dépôt dans un des 
caveaux de l'église abbatiale. Quant tout était fini, arriva 
une lettre de l'évêque de Troyes, datée du jour même, met- 
tant opposition à l'inhumation (3). — La dépouille de 
Voltaire y resta jusqu'à sa translation au Panthéon, qui eut 
lieu le 10 juillet 1791 (4). 

(1) Mention en est faite dans la lettre du prieur de Scellières à l'évêque 
de Troyes (éd. Beuchot, t. I, p. 433). 

(2) V. la lettre de l'évêque, la réponse du prieur et le procès-verbal de 
l'inhumation dans les pièces justificatives de la Vie de Voltaire (éd. Beu- 
chot, t. I, p. 422-439). Le procès-verbal y est, par erreur, daté du 8 juin. 
La vraie date (2 juin) se trouve dans l'intitulé que donnent les Mémoires 
secrets d'après le journal encyclopédique. Les Mémoires secrets rappor- 
tent ensuite, sous les dates des 26 et 27 août, la lettre de l'évêque et la 
réponse du prieur. 

(3) Mémoires secrets, t. XII, à la date du 5 juin. — Cet évêque avait eu 
des querelles fort vives avec Voltaire. Il aurait été promptement averti 
par l'archevêque de Paris et n'aurait pas manqué de seconder son fana- 
tisme. 

(4) On a prétendu, à diverses reprises, que la translation n'aurait été 
qu'un simulacre, le corps de Voltaire ayant été brûlé clans la chaux vive 
à l'abbaye de Scellières. La fausseté de cette allégation a été démontrée, 
au moyen de documents en partie inédits, par M. Monin, dans la revue 
la Révolution française (mars 1896) t. XXX, p. 193-197. 



76 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

Telle fut la revanche du cléricalisme : il triomphait du 
cadavre de l'homme que, vivant, il n'avait pas pu abattre. 
Pour triompher plus à l'aise, il étouffa la voix de ses con- 
tradicteurs en empêchant la douleur publique de se mani- 
fester comme s'était manifesté naguère le public enthou- 
siasme. Il fut interdit de parler de Voltaire dans les en- 
droits où la police est dans l'usage de violer la liberté, sous 
prétexte d'établir le bon ordre, qu'elle confond trop sou- 
vent avec le respect des sottises établies ou protégées (1) . 
Il ne fut plus permis aux régents de collège de faire 
apprendre ses vers à leurs écoliers (2). A la date du 11 juin, 
le continuateur de Bachaumont nous apprend que le gou- 
vernement avait fait défense aux journalistes et autres 
écrivains de faire mention en rien de l'illustre mort. Les 
comédiens reçurent la défense de jouer aucune des ses 
pièces, pour éviter la fermentation du public rassemblé. 
« Quel contraste avec le couronnement du moderne So- 
phocle, il y a trois mois ! » dit le même nouvelliste en 
signalant le fait à la date du 14 juin. Il est vrai que, six 
jours plus tard, le 20 juin, il annonce la levée de cet em- 
bargo théâtral et la représentation de Nanine, donnée le 
jour même. 

Mais l'Académie française conserva une ferme attitude et 
préluda dignement à l'apothéose que projetaient les adeptes 
des Neuf Sœurs. 

L'usage était, à la mort de chacun des Quarante, qu'un 
service pour le repos de son âme fut célébré en l'église des 
Cordeliers. Cette fois les Cordeliers s'y refusèrent, décla- 
rant qu'ils en avaient reçu des défenses. Vainement la 
compagnie envoya-t-elle une députation au premier mi- 
nistre, le comte de Maurepas : celui-ci répondit ne pouvoir 

(1) Condorcet, Vie de Voltaire (éd. Beuchot, I, p. 299). 

(2) Correspondance de Grimm et Diderot, éd. Taschereau, t. X, p. 46, à 
la note. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 77 

rien faire à cet égard pour le moment, et il exhorta 
messieurs les académiciens à prendre patience. Sur ce, 
r Académie arrêta qu'il ne serait fait de service pour aucun 
de ses membres, jusqu'à ce que celui de Voltaire eût été 
exécuté. Voilà ce que nous apprend le continuateur de 
Bachaumont à la date du 12 juin. — Nous savons par 
Condorcet (1) que l'empêchement des Cordeliers prove- 
nait de l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, 
« si connu pour son ignorance et son fanatisme », qui 
servit, malgré lui, à détruire une superstition ridicule ; car, 
depuis lors, on ne fit plus prier officiellement pour le repos 
de l'àme des immortels. 

Privés ainsi de la cérémonie cultuelle, les amis et les 
admirateurs de Voltaire, qui étaient en grande majorité 
dans l'Académie, résolurent de rendre à sa mémoire des 
honneurs mieux appropriés, au moyen d'une solennité 
académique. Une occasion pour cela s'offrait à une assez 
brève échéance. Chaque année l'Académie tenait sa grande 
séance publique le jour de la Saint-Louis, c'est-à-dire le 
25 août. Il fut convenu qu'on en profiterait pour glorifier 
mort celui qu'on avait déjà glorifié vivant. Les évêques, 
faisant partie de la compagnie, n'en furent pas contents ; 
on passa outre à leur opposition et il ne leur resta qu'à 
s'abstenir. Tel fut donc l'objet voulu de la séance du 
25 août 1778, qui nous est connu par le compte rendu 
succinct qu'en donne, à cette même date (2), le continuateur 
de Bachaumont, et par celui, plus bref encore, qui se 
trouve dans la Correspondance de Grimm (3). 

Lorsque les assistants furent introduits, ils virent le 

(1) Op. cit., p. 297. 

(2) Mémoires secrets, t. XII, 25 août 1778. 

(3) Ed. Taschereau, t. X, p. 96. — Il est assez singulier que Condorcet, 
ayant relaté l'incident des Cordeliers, n'ait pas mentionné ce fait plus 
important. En 1778, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences 
n'était pas encore membre de l'Académie française : il le devint en 1782. 



78 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

buste si ressemblant de Voltaire, œuvre d'Houdon, mis en 
la place la plus honorable, au-dessus du directeur qui 
présidait la séance. C'était le seul qui fut dans la salle : 
il semblait « le dieu de l'assemblée, proposé à ses hom- 
mages. » On se faisait passer les quatre vers suivants, 
attribués au littérateur Pierre-Antoine de la Place, comme 
Tépitaphe du grand homme. 

O Parnasse, frémis de douleur et d'effroi ! 
Muses, abandonnez vos lyres immortelles ! 
Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes, 
Dis que Voltaire est mort, pleure et repose toi. 

Après la proclamation des résultats du concours précé- 
dent, le secrétaire perpétuel d'Alembert annonça la mise 
au concours, pour le prix de poésie, d'un «. ouvrage en 
vers à la louange de M. de Voltaire. » L'Académie dérogeait 
ainsi à la décision qu'elle avait prise antérieurement de 
proposer désormais, comme sujet pour ce prix, quelque 
morceau d'Homère à traduire. La médaille du prix n'aurait 
dû être, selon l'usage, que de 500 livres : pour le rendre 
plus considérable et plus digne du sujet, un ami de Vol- 
taire, par l'organe de d'Alembert, avait prié l'Académie 
d'accepter une somme de 600 livres qui, jointe à la valeur 
du prix, devait faire une médaille d'or de 1,100 livres. 

Puis, le secrétaire perpétuel fit lecture d'un éloge acadé- 
mique, qui donna lieu à l'incident principal de la manifes- 
tation préparée par les amis de Voltaire. Voici comment 
le fait est relaté par le continuateur de Bachaumont : 

M. d'Alembert, dans le courant de l'Éloge de Crébillon, en 
parlant de la velléité instantanée du gouvernement de faire 
ériger un monument à ce grand tragique, a pris occasion de 
l'anecdote pour ramener à M. de Voltaire ; il a prédit qu'un 
jour, sans doute, ce même gouvernement aurait une volonté 
plus ferme envers un génie qui a fait beaucoup plus d'honneur 
à la nation, non seulement dans le même genre, mais dans 
quantité d'autres ; il a dit que déjà les étrangers en donnaient 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 79 

l'exemple à la France, que l'Académie ne pouvait que hâter le 
moment par ses vœux et ses sollicitations, et se borner à repro- 
duire sa faible image aux spectateurs. Il s'est en même temps 
retourné vers le buste, le mouchoir à la main et les larmes aux 
yeux ; et l'enthousiasme général, qui s'était déjà manifesté à 
l'annonce des prix et toutes les fois qu'on avait nommé M. de 
Voltaire, a redoublé ; et tout le monde a battu des mains, pleuré, 
sangloté. 

Il a fallu plus d'un siècle pour que fut réalisé le vœu du 
chef des Encyclopédistes. Aujourd'hui enfin, grâce à la 
troisième république, la statue de Voltaire se dresse à côté 
du palais de l'Institut, en tête du quai qui porte son nom. 

La manifestation académique du 25 août fut un coup 
sensible pour l'orgueil et l'inextinguible rancune du clergé. 
Grimm, en terminant son compte rendu, dit que les dévots 
l'ont considérée comme un acte public d'idolâtrie et d'im- 
piété. Il ajoute que les curés de Paris se sont rassemblés 
pour en délibérer, et sont convenus de présenter à Sa Ma- 
jesté une espèce de mouvement pastoral pour la supplier 
d'interdire à l'Académie française le choix d'un sujet aussi 
profane, aussi scandaleux que l'éloge de Voltaire. La lettre 
était même faite, signée et prête à être envoyée au Roi, 
lorsque des considérations supérieures l'ont arrêtée. « On 
assure, dit Grimm, que M. le curé de Saint-Eustache, le 
confesseur du Roi et de la Reine, est le seul qui ait refusé 
constamment de la signer ; et c'est probablement la modé- 
ration de ce vertueux pasteur qui a le plus contribué à 
nous épargner au moins l'éclat honteux de cette persécu- 
tion. » — Mais ce ne fut qu'un temps d'arrêt, et on insista 
en haut lieu, en s'autorisant, comme précédent, d'une inter- 
diction faite quelques années auparavant à une acadé- 
mie de province. Une démarche fut faite à Versailles, dont 
le résultat est ainsi annoncé dans Bachaumont : 

On assure que la démarche du clergé, pour s'opposer au 
projet de l'Académie française qui a proposé l'éloge de M. de 
Voltaire aux candidats, n'a pas eu de succès à la Cour ; que 



80 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

M. le comte de Maurepas a répondu à la requête des curés de 
cette capitale que c'était à eux de prier pour le repos de l'âme 
du défunt, et aux gens de lettres à célébrer son génie et ses 
ouvrages. — Cette inconséquence du gouvernement est d'autant 
plus grande que, l'Académie de Toulouse ayant donné il y a 
quelques années pour sujet de prix l'éloge de Bayle, dont la 
naissance fait honneur à la province de Languedoc, il ne voulut 
pas en permettre l'exécution et obligea l'Académie de changer 
son annonce. Assurément M. de Voltaire, mort hors du sein de 
l'Eglise, à qui elle a refusé la sépulture, et dont les ouvrages, 
sans être aussi remplis de raison et de bon sens que ceux de 
Bayle, sont cependant plus dangereux par la séduction et le 
charme du style, ne méritait pas plus d'exception que cet 
impie (1). 

Le projet d'une solennité maçonnique pour glorifier 
Voltaire, en honorant sa mémoire, fut vraisemblablement 
conçu aussitôt après sa mort. Naturellement, il s'agissait 
de donner à la cérémonie la forme de ces pompes funèbres 
qui étaient usitées dans les loges dès cette époque, et qui 
ensuite ont été réglées d'une manière plus précise. Il fallait 
qu'une telle cérémonie eut un éclat inaccoutumé, pour 
être digne de Voltaire et des Neuf Sœurs. L'exécution com- 
portait un certain retard, à raison de préparatifs exception- 
nels. La loge était, d'ailleurs, fort occupée, et par les soins 
que réclamait l'admission de nouveaux membres, tant à 
initier qu'à affilier, attirés par l'initiation du grand homme, 
et par l'achèvement du règlement particulier. Il importait 
aussi de laisser se faire auparavant la manifestation de 
l'Académie française. Puis survinrent les vacances de trois 
mois, pendant lesquelles n'avaient lieu que des travaux de 
moindre importance, beaucoup de membres se trouvant en 
villégiature ou en voyage. La cérémonie se trouva donc 
reportée après la rentrée du 21 novembre. 

Elle fut annoncée, dès le 25 octobre, dans la correspon- 
dance Bachaumont : 

(1) Mémoires secrets, t. XII, 26 septembre 1778. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 81 

La loge des Neuf Sœurs se propose de faire dans son inté- 
rieur, le mois prochain, un service maçonnique en l'honneur 
de Voltaire, devenu l'un de ses frères. On travaille de loin à 
donner à cette cérémonie tout l'éclat et toute la majesté que 
mérite cet auguste sujet. C'est le frère de La Dixmerie qui doit 
prononcer l'oraison funèbre. M. l'abbé Cordier de Saint-Firmin, 
l'agent général de la loge, renommé pour ces sortes de fêtes, a 
eu recours aux plus habiles artistes pour la décoration et les 
ornements du lieu ; et c'est M. de Lalande, le vénérable actuel, 
qui présidera. On ne doute pas que le D' Franklin, affdié à la 
même loge, l'héritier du tablier de Voltaire, l'ami et l'admira- 
teur du défunt, n'y assiste et ne se distingue par quelque marque 
de son zèle en ce jour mémorable. 

L'apothéose maçonnique de Voltaire fut faite le 28 no- 
vembre 1778. La nouvelle en fut donnée dès le lendemain 
par le continuateur de Bachaumont. Il nous apprend que, 
pour rendre la cérémonie plus solennelle, d'Alembert, qui 
n'était pas encore franc-maçon, devait se faire initier im- 
médiatement avant et y représenter l'Académie française 
en la personne de son secrétaire ; mais que le plus grand 
nombre des académiciens, très circonspects, craignirent 
que, après tout ce qui s'était passé, cette démarche ne 
scandalisât, ne réveillât la fureur du clergé et n'indisposât 
la Cour. C'est devenu, ajoute le nouvelliste, la matière 
d'une délibération de la compagnie qui a lié le philosophe, 
quoique très indiscrètement il eût donné sa parole en par- 
ticulier. Les Mémoires secrets nous apprennent, en outre, 
sous la date du 1 er décembre, que Condorcet et Diderot 
devaient se faire recevoir avec d'Alembert et qu'ils s'abs- 
tinrent avec lui. On va voir que, à défaut de ces trois 
grands écrivains, la loge put, ce jour-là, initier un grand 
peintre et affilier six francs-maçons remarquables à des 
titres divers. — Nous avons deux récits de l'événement, 
qui se complètent l'un par l'autre : celui répandu aussitôt par 
le continuateur de Bachaumont, qui est plus succinct (1) ; 

(1) Mémoires secrets, t. XII, 29 novembre 1778. V. aussi la note addi- 
tionnelle du 1 er décembre, relative au local. 



82 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

et celui, plus détaillé, qui se trouve dans la Correspon- 
dance de Grimm et Diderot sous la rubrique du mois de 
décembre (1). 

Comme pour l'initiation de Voltaire, la réunion eut lieu 
le matin, dans le local de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sul- 
pice, et fut présidée par Lalande, assisté, cette fois, de 
Franklin et de Strogonoff comme surveillants. Le Chan- 
geux, l'un des trois orateurs de la loge, remplissait les 
fonctions de cet office. Les visiteurs étaient au nombre de 
plus de cent-cinquante : on y remarquait les frères les plus 
célèbres dans cette capitale, par leur réputation ou leur 
naissance. » La pompe funèbre fut précédée d'une séance 
dans laquelle furent d'abord affiliés : le prince Emmanuel 
de Salm-Salm : le comte de Turpin-Crissé ; le comte de 
Milly, de l'Académie des sciences ; le littérateur d'Ussieux ; 
le poète Roucher ; l'abbé de Chaligny, astronome de la 
principauté de Salm. Ensuite fut initié l'illustre Greuze, 
peintre du roi et membre de l'Académie royale de peinture. 
Cette première partie terminée, on se transporta dans une 
vaste enceinte, en forme de temple,; où devait se célébrer 
la pompe funèbre. 

L'immense salle était entièrement tendue de noir et éclai- 
rée seulement par des lampes sépulcrales. La tenture était 
relevée par des guirlandes or et argent qui formaient des 
arcs de distance en distance. Entre ces arcs se trouvaient 
huit transparents suspendus par des nœuds de gaze d'ar- 
gent, sur lesquels se lisaient des inscriptions tirées des 
œuvres de Voltaire ou glorifiant sa mémoire. 

La première à droite en entrant était : 

De tout temps la vérité sacrée 

Chez les faibles humains fut d'erreur entourée, 



(1) Ed. Taschereau. t. X. p. 128-135. Le frère Juge, dans son discours 
du 10 décembre 1836. n'a guère fait que combiner ces deux documents, 
sans les citer. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 83 

La première à gauche : 

Qu'il ne soit qu'un parti parmi nous, 

Celui du bien public et du salut de tous. 

La seconde à droite : 

Il faut aimer et servir l'Être suprême, malgré les superstitions 
et le fanatisme qui déshonorent souvent son culte. 

La seconde à gauche : 

Il faut aimer sa patrie, quelque injustice qu'on y essuie. 

La troisième à droite : 

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. 
Mon séjour est charmant, mais il était sauvage. 

La nature y mourait, je lui portai la vie ; 
J'osai ranimer tout ; ma paisible industrie 
Rassembla des colons par la misère épars ; 
J'appelai les métiers qui précèdent les arts. 

La troisième à gauche : 

Si ton insensible cendre 
Chez les morts pouvait entendre 
Tous ces cris de notre amour ; 
Tu dirais dans ta pensée : 
Les dieux m'ont récompensée 
Quand ils m'ont ôté le jour. 

La quatrième à droite : 

Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. 

La quatrième à gauche : 

Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom : 
C'est là le sort heureux des vrais fils d'Apollon. 

On entrait dans cette salle, par une voûte obscure et 
tendue de noir, au-dessus de laquelle était une tribune 
pour l'orchestre, composé des plus célèbres musiciens et 
dirigé par l'illustre compositeur Piccinni, membre de la 
loge. 

Au milieu du temple était le cénotaphe, sur une estrade 



84 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

de quatre marches, et surmonté d'une grande pyramide. Il 
était gardé par vingt-sept frères, l'épée nue à la main. Sur 
le cénotaphe étaient peintes, d'un côté la Poésie, de l'autre 
l'Histoire pleurant la mort de Voltaire ; et sur le milieu se 
lisait ce vers, tiré de la Mort de César : 

La voix du inonde entier parle assez de sa gloire. 

En avant du cénotaphe étaient trois tronçons de colonne. 
Sur celui du milieu étaient les œuvres de Voltaire et des 
couronnes de laurier ; sur les deux autres, des vases où 
brûlaient des parfums. 

Quand les membres de la loge eurent pris leurs places, 
les visiteurs furent introduits par le maître des cérémonies, 
marchant deux à deux, pendant que l'orchestre exécutait 
la marche des prêtres dans l'Opéra d'AZcesfe, puis un mor- 
ceau d'Ermelinde. Après la bienvenue qui leur fut donnée 
par le vénérable, l'abbé Cordier de Saint-Firmin, celui-là 
même qui avait proposé Voltaire à l'initiation, annonça 
que M ine Denis et M me la marquise de Villette désiraient 
recevoir la faveur de jouir du spectacle. La permission ac- 
cordée, ces 'deux dames entrèrent, l'une conduite par le 
marquis de Villette, la seconde par le marquis de Ville- 
vieille. A partir de ce moment, les formes purement 
maçonniques cessèrent d'être employées ; mais les frères 
restèrent décorés de leurs cordons respectifs, bleus, rou- 
ges, noirs, blancs ou jaunes, selon leurs grades ou di- 
gnités. 

Le vénérable Lalande, s'adressant à M me Denis, lui dit : 

Si c'est une chose nouvelle pour vous, de paraître dans une 
assemblée de maçons, nos frères ne sont pas moins étonnés de 
vous voir orner leur sanctuaire. Il n'était rien arrivé de sem- 
blable, depuis que cette vénérable enceinte est devenue l'asile 
des mystères et des travaux maçonniques : mais tout devait être 
extraordinaire aujourd'hui. Nous venons y déplorer une perte 
telle que les lettres n'en firent jamais de semblable ; nous ve- 
nons y rappeler la satisfaction que nous goûtâmes, lorsque le 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 85 

plus illustre des Français nous combla de faveurs inattendues 
et répandit sur notre loge une gloire qu'aucune autre ne pourra 
jamais lui disputer. Il était juste de rendre ce qu'il eut de plus 
cher témoin de nos hommages, de notre reconnaissance, de nos 
regrets. Nous ne pouvions les rendre dignes de lui qu'en les 
partageant avec celle qui sut embellir ses jours par les charmes 
de l'amitié ; qui les prolongea si longtemps par les plus tendres 
soins; qui augmentait ses plaisirs, diminuait ses peines, et qui 
en était si digne par son esprit et par son cœur. La jeune mais 
fidèle compagne de vos regrets était bien digne de partager les 
nôtres : le nom que lui avait donné ce tendre père en l'adoptant 
nous apprend assez que sa beauté n'est pas le seul droit qu'elle 
ait à nos hommages. Je dois le dire pour sa gloire : j'ai vu les 
fleurs de sa jeunesse se flétrir par sa douleur et par ses larmes 
à la mort du frère de Voltaire... L'ami le plus digne de ce grand 
homme, celui qui pouvait le mieux calmer notre douleur, le 
fondateur du Nouveau-Monde, se joint à nous pour déplorer la 
perte de son illustre ami. Qui l'eut dit lorsque nous applaudis- 
sions avec transport à leurs embrassements réciproques au mi- 
lieu de l'Académie des sciences, lorsque nous étions dans le 
ravissement de voir les merveilles des deux hémisphères se 
confondre sur le nôtre, qu'à peine un mois s'écoulerait de ce 
moment flatteur jusqu'à celui de notre deuil ! 

Après cette allocution, Le Changeux prononça un dis- 
cours comme orateur en fonctions ; et le frère de Caron, 
orateur de la loge Thalie, affiliée aux Neuf Sœurs, en fit un 
autre fort pathétique. Puis vint le morceau principal, 
l'Éloge de Voltaire, composé par La Dixmerie et dont 
lecture fut donnée par lui. 

Ce discours, qui ne tarda pas à être imprimé chez un im- 
primeur-libraire qui était membre de la loge (1), est un 

(1) Eloge de Voltaire, prononcé dans la L... maçonnique des Neuf 
Sœurs dont il avait été membre, par M. de La Dixmerie, — à Genève, 
et se trouve à Paris, chez Valleyre l'aîné, imprimeur-libraire, rue de la 
Vieille-Boucherie, 1779 (in-8, vm et 120 pages). Dans cette plaquette, 
l'éloge est précédé d'une dédicace en vers, adressée à M me Denis, et d'un 
avertissement; il est suivi de notes historiques et littéraires. — L'appa- 
rition en est annoncée dans les Mémoires secrets, t. XIII, à la date du 
3 janvier 1779, où l'on voit que la Dixmerie avait eu beaucoup de peine à 
faire imprimer son ouvrage. 



86 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

morceau remarquable, qui eût fait honneur à l'Académie 
française. Il est aujourd'hui fort intéressant à lire, et on 
trouverait difficilement un meilleur résumé de l'œuvre de 
Voltaire en moins de pages. Il est bien moins déclama- 
toire et plus substantiel que ne l'étaient alors les éloges 
académiques. Le panégyriste, obligé de se restreindre 
beaucoup dans un sujet aussi vaste, s'est peu étendu sur 
la partie biographique. Comme il le dit lui-même dans l'a- 
vertissement du discours imprimé, il s'est efforcé de louer 
Voltaire « plus par les faits que par le raisonnement. » Il a, 
d'ailleurs, donné à comprendre certaines difficultés de sa 
tâche à ceux qui devaient le lire plus tard : 

Puissent mes lecteurs ni'être aussi favorables que se l'est 
montré mon auditoire. Cependant jamais auditoire ne futmieux 
composé. Il est flatteur d'avoir eu pour juges tant d'hommes 
capables de bien juger ; capables d'apprécier à la fois et ce 
qu'on leur dit et ce qu'on ne leur dit pas : en un mot qui, dans 
certains défilés épineux, où l'orateur intimidé ne marche qu 'en 
hésitant, lui tendent pour ainsi dire la main et, par la viva- 
cité de leur intelligence, l'aident à franchir les précipices qui 
l'environnent. 

La lecture de l'Éloge, qui a bien dû prendre plus de deux 
heures, aurait lassé l'attention de l'auditoire si elle n'avait 
pas été coupée par de la musique. Après l'exorde, les ins- 
trumentistes et les chanteurs exécutèrent un morceau de 
l'opéra de Castor et Pollux, appliqué à des paroles du frère 
Garnier pour Voltaire. Après la première partie, il y eut un 
morceau pareil de l'opéra de Roland. 

A la fin de l'Eloge, la pyramide sépulcrale disparut avec 
un grand bruit, comme frappée par le tonnerre ; une grande 
clarté succéda à la demi-obscurité ; une symphonie agréable 
remplaça les accents lugubres et apparut, dans un immense 
tableau du frère Goujet, l'apothéose de Voltaire. On y 
voyait Apollon, accompagné de Racine, Corneille, Molière, 
qui venaient au devant de Voltaire, sortant de son tom- 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 87 

beau, qui leur était présenté par la Vérité et la Bienfaisance. 
L'Envie s'efforçait de le retenir en tirant son linceul, mais 
elle était terrassée par Minerve. Plus haut se voyait la 
Renommée, qui publiait le triomphe de Voltaire, et sur la 
banderole de sa trompette on lisait ces vers de l'opéra de 
Samson : 

Sonnez, trompette, organe de la gloire, 
Sonnez, annoncez sa victoire. 

Le vénérable Lalande, le nouvel initié Greuze et M me de 
Villette ayant couronné l'auteur de l'Éloge, l'auteur du 
tableau et Franklin, tous trois déposèrent leurs couronnes 
au pied de l'image de Voltaire. 

Le dernier morceau de littérature entendu dans cette 
mémorable séance, celui qui produisit le plus grand effet, 
fut la lecture par Roucher de l'un des chants de son poème 
des Mois non encore imprimé, où il avait inséré un pas- 
sage faisant allusion à la persécution cléricale contre la 
dépouille mortelle de Voltaire. Après avoir rappelé les 
grands hommes morts depuis peu de temps, Linné, Haller, 
Jussieu, Voltaire et Rousseau, le poète déclama avec une 
émotion communicative les vers suivants : 

Que dis-je? de mon siècle éternelle infamie! 
L'hydre du fanatisme, à regret endormie, 
Quand Voltaire n'est plus, s'éveille et lâchement 
A des restes sacrés refuse un monument. 
Eh ! qui donc réservait cet opprobre à Voltaire ? 
Ceux qui, déshonorant leur pieux ministère, 
En pompe, hier peut-être, avaient enseveli 
Un Calchas, soixante ans par l'intrigue avili, 
Un Séjan, un Verres qui, dans des jours iniques, 
Commandaient froidement des rapines publiques, 
Leur règne a fait trente ans douter s'il est un dieu ; 
Et cependant leurs noms, viyants dans le saint lieu, 
S'élèvent sur le marbre et, jusqu'au dernier âge, 
S'en vont faire au ciel même un magnifique outrage. 



88 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

Et lui, qui ranima par d'étonnants succès 

L'honneur déjà vielli du cothurne français, 

Lui qui nous retira d'une crédule enfance, 

Qui des persécutés fit tonner la défense, 

Le même en qui brillaient plus de talents divers 

Qu'il n'en faut à cent rois pour régir l'univers, 

Voltaire n'aurait point de tombe où ses reliques 

Appelleraient le deuil et les larmes publiques! 

Et qu'importe après tout à cet homme immortel 

Le refus d'un asile à l'ombre de l'autel ? 

La cendre de Voltaire, en tout lieu révérée, 

Eût fait de tous les lieux une terre sacrée. 

Où repose un grand homme un dieu vient habiter (1). 

A ce dernier vers, un enthousiasme général saisit tous 
les spectateurs transportés, lisons-nous dans les Mémoires 
secrets; on cria bis, et il fallut que Roucher recommençât 
la tirade, qui fut de nouveau accueillie par les plus chaleu- 
reux applaudissements. La lecture du mois de Janvier ne* 
fut pas poussée plus loin : la démonstration voulue s'était 
produite. 

Avant de clore la séance, on fit la quête ordinaire de la 
loge pour les pauvres écoliers de l'Université se distinguant 
dans leurs études. L'abbé Cordier de Saint-Firmin proposa, 
en outre, de déposer cinq cents livres chez un notaire pour 

(1) Cette tirade ne put être imprimée dans les deux éditions originales 
(in-4 et in-12) du poème des Mois, qui sont datées de 1779 : la place en 
est restée en blanc, marquée par le premier et le dernier vers. Elle ne 
fut probablement pas communiquée au continuateur de Bachaumont, 
qui n'a cité que les deux derniers vers. Mais Grimm put l'insérer dans 
son récit de la pompe funèbre : seulement, pour ne pas effaroucher les 
potentats auxquels était adressée sa correspondance, il remplaça les dix 
vers qui suivent le « magnifique outrage » par les deux suivants, aussi 
médiocres que peu dans le mouvement : 

Pouvaient-ils cependant se flatter du succès, 
Les obscurs ennemis du Sophocle français? 

En 1792, sous le régime de la liberté de la presse, Roucher publia 
intégralement le morceau dans TAlmanach des Muses et dans l'Almanach 
littéraire; et c'est là, probablement, que l'a pris Beuchot pour le repro- 
duire, en 1834, dans les pièces justificatives de la Vie de Voltaire par 
Condorcet. Cependant Juge, dans son discours du 10 décembre 1836, a 
reproduitje texte mutilé par Grimm. 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 89 

faire apprendre un métier au premier enfant pauvre qui 
naîtrait sur la paroisse de Saint-Sulpice après les couches 
de la Reine, qui étaient alors imminentes (1) ; et plusieurs 
frères offrirent d'y contribuer. Puis le prince Camille de 
Rohan, qui était venu en visiteur, ayant demandé à être 
affilié, on s'empressa de nommer des commissaires suivant 
l'usage. 

Les frères passèrent ensuite dans la salle du banquet, au 
nombre de deux cents. On fit l'ouverture de la loge de 
table et l'on porta les santés ordinaires, en joignant à la 
première celle des Treize États de l'Amérique du Nord, 
représentés à ce banquet par Franklin. — Puis le buste de 
Voltaire par Houdon, offert à la loge par M me Denis, appa- 
rut tout-à-coup au fond de la salle, sur un arc de triomphe 
formé par des guirlandes de fleurs et des nœuds de gaze 
or et argent ; et l'assistance prit part à cette dernière 
ovation par des applaudissements répétés. — Enfin 
Roucher lut encore plusieurs morceaux de son poème des 
Mois; et d'autres frères, nous dit Grimm, s'empressèrent 
également de terminer les plaisirs de cette fête par d'autres 
lectures intéressantes. 

Trois ans après les deux solennités maçonniques aux- 
quelles Voltaire avait donné lieu, un témoin de la double 
cérémonie publiait ses réflexions à ce sujet dans un impor- 
tant ouvrage qui eut un grand succès et de nombreux 
lecteurs tant en France qu'à l'étranger. Voici, en effet, ce 
qu'on lit à propos du noviciat des Jésuites, dans le Tableau 
de Paris (2), dont l'auteur est le frère Mercier, membre de 
la loge des Neuf Sœurs, qui était en 1778 avocat au Parle- 
ment de Paris, et qui mourut membre de l'Institut. : 

« O changement! ô instabilité des choses humaines I Qui l'eût 

(1) Marie-Antoinette accoucha, le 19 décembre suivant, d'une fille, 
Madame Royale, qui devint duchesse d'Angoulême par son mariage. 

(2) T. II, p. 154 (nouvelle édition, Amsterdam, 1782, in-8). La première 
édition est de 1781. 



90 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

dit, que des loges de francs-maçons s'établiraient rue Pot-de- 
Fer, au noviciat des jésuites, dans les mêmes salles où ils argu- 
mentaient en théologie; que le Grand Orient succéderait à la 
compagnie de Jésus; que la loge philosophique des Neuf Sœurs 
occuperait la chambre de méditation des enfants de Loyola; 
que M. de Voltaire y serait reçu franc-maçon en 1778, et que 
M. de La Dixmerie lui adresserait ces vers heureux : 

Qu'au seul nom de l'illustre frère 
Tout maçon triomphe aujourd'hui. 
S'il reçoit de nous la lumière, 
Le monde la reçoit de lui. 

Que son éloge funèbre et son apothéose enfin se célébreraient 
avec la plus grande pompe dans le même endroit où l'on invo- 
quait saint François-Xavier? 

O renversement ! le vénérable assis à la place du P. Griffet, 
les mystères maçonniques remplaçant!... Je n'ose achever. 
Quand je suis sous ces voûtes inaccessibles aux grossiers rayons 
du soleil, ceint de l'auguste tablier, je crois voir errer toutes 
ces ombres jésuitiques, qui me lancent des regards furieux et 
désespérés. Et là j'ai vu entrer frère Voltaire, au son des instru- 
ments, dans la même salle où on l'avait tant de fois maudit 
théologiquement. Ainsi le voulut le grand Architecte de l'Uni- 
vers. Il fut loué d'avoir combattu pendant soixante années le 
fanatisme et la superstition; car c'est lui qui a frappé à mort 
le monstre que d'autres avaient blessé. Le monstre porte la 
flèche dans ses flancs; il pourra tourner sur lui-même encore 
quelque temps, exhaler les derniers efforts de sa rage impuis- 
sante; mais il faut qu'il tombe enfin et qu'il satisfasse à 
l'Univers. 

O jésuite ! auriez-vous deviné tout cela, quand votre P. de la 
Chaise enveloppait son auguste pénitent dans ses mensonges les 
plus dangereux, et que d'autres de la même robe lui inspiraient 
leur barbare intolérance, leurs idées basses, rétrécies, attenta- 
toires à la liberté et à la dignité de l'homme? Vous avez été les 
ennemis obstinés de la lumière bienfaisante de la philosophie ; 
et les philosophes se réjouissent, dans vos foyers, de votre chute 
rapide ! Les francs-maçons, appuyés sur la base de la charité, 
de la tolérance, de la bienfaisance universelle, subsisteront 
encore, lorsque vos noms ne réveilleront plus que l'idée d'un 
égoïsme persécuteur. » 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 91 

La mémoire de Voltaire fut particulièrement honorée par 
les deux monarques qui avaient entretenu avec lui, pendant 
de longues années, un échange de lettres. 

Catherine II voulut avoir sa bibliothèque : elle en fit 
l'acquisition de M me Denis, et fit venir à Saint-Pétersbourg 
le secrétaire de son illustre correspondant, Wagnière, pour 
ranger les livres dans l'ordre même où ils étaient à Fer- 
ney (1). A cette occasion, l'impératrice adressa à la nièce 
de son ami une lettre flatteuse, datée du 15 octobre 1778 (2), 
dans laquelle, après avoir rappelé « que ce grand homme 
sut inspirer aux humains cette bienveillance universelle 
que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respirent, 
parce que son âme en était profondément pénétrée », elle 
lui disait : 

« Si j'ai partagé avec toute l'Europe vos regrets, madame, sur 
la perte de cet homme incomparable, vous vous êtes mise en 
droit de participer à la reconnaissance que je dois à ses écrits. » 

Frédéric II composa en français un éloge de Voltaire et 
en donna lecture en séance publique et spéciale de son 
Académie des sciences et belles-lettres, à Berlin, le 26 novem- 
bre 1778, c'est-à-dire deux jours avant la pompe funèbre 
des Neuf Sœurs. Le continuateur de Bachaumont en fit 
mention quatre mois plus tard, d'après un exemplaire 
imprimé qui lui était parvenu malgré la proscription sévère 
qui en interdisait l'entrée et la circulation en France, pros- 

(1) Mémoires secrets, t. XII, 1 er et 6 décembre 1778. Le prix d'achat, 
fixé par l'impératrice, fut de 150.000 livres : elle y joignit des fourrures 
de la plus grande beauté. Elle voulait faire construire, dans son parc de 
Tsarskoé-Sélo, un édifice reproduisant exactement le château de Ferney, 
et y faire ériger une statue de Voltaire : ce projet ne paraît pas avoir 
été réalisé ; — La Sémiramis du Nord (ainsi l'appelait Voltaire) favorisa, 
dans ses États, l'établissement de la franc-maçonnerie que ses succes- 
seurs ont proscrite depuis 1822. 

(2) Cette lettre, reproduite dans les Mémoires secrets à la date du 
6 décembre, est aussi dans la Correspondance de Grimm (éd. Taschereau, 
t. X, p. 106). 



92 VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 

cription motivée sans doute par une tirade sur les 
prêtres (1). 

La franc-maçonnerie française a conservé, toujours 
vivant et réconfortant, le souvenir du grand homme qui 
l'honora de son adhésion et qui reconnut, par là même, 
l'avoir mal jugée lorsqu'il la connaissait mal. C'est par son 
initiative qu'a été célébré le centenaire de 1878. 

Lorsqu'arriva la date marquant le siècle accompli depuis 
la mémorable initiation, nombreuses furent les loges qui, 
sur différents points du territoire, exprimèrent leur recon- 
naissance et leur admiration pour le plus illustre de ceux 
qui ont revêtu le tablier symbolique. A Paris, le 7 avril 
exactement, une grande et belle cérémonie commémorative 
fut célébrée par la loge le Mont-Sinaï, avec le concours 
d'un grand nombre d'autres ateliers. La séance fut présidée 
par l'éminent frère Emmanuel Arago, sénateur, ancien 
membre du gouvernement de la Défense nationale. Voltaire 
y fut glorifié, comme il convenait, en vers et en prose. Les 
principaux discours furent prononcés par le savant Georges 
Guiffrey, qui entra au Sénat l'année suivante, et par l'élo- 
quent Albert Joly, député de Seine-et-Oise. Le premier 
s'attacha principalement à rappeler l'initiation du patriar- 
che de Ferney, d'après le récit de Juge. Le second consi- 
déra surtout Voltaire comme défenseur des idées de 
tolérance et de liberté, comme adversaire du cléricalisme, 
et salua en lui le grand précurseur de la Révolution (2). 

L'anniversaire de la mort du grand justicier fut ensuite 
célébré à Paris, dans un grand nombre de départements 
et dans les principales villes de l'étranger, par de tou- 
chantes et imposantes manifestations. A Paris, au théâtre 

(1) Mémoires secrets, t. XIV, 7 avril 1779. — Le nouvelliste avait déjà 
mentionné cet éloge, à la date du 18 décembre 1778, en disant qu'on en 
parlait beaucoup. 

(2) V. Centenaire de l'initiation mac.' . de Voltaire. — Relation de 
la fête solennelle célébrée le 7 avril 1878, etc. (Paris, typ. Prissette, pas- 
sage Kusner, 17, in-8°, de 32 pages). 



VOLTAIRE ET LES NEUF SŒURS 93 

de la Gaîté, deux mille cinq cents auditeurs applaudirent 
avec enthousiasme un admirable discours de Victor Hugo. 
Une réunion plus nombreuse encore, préparée parle conseil 
municipal de Paris, eut lieu au cirque Myers, sous la prési- 
dence du franc-maçon Laurent-Pichat, homme de lettres 
et sénateur. Trois autres francs-maçons y prirent succes- 
sivement la parole après le président : Amaury Dréo, 
député du Var; de Lanessan, alors conseiller municipal, 
futur député de Paris; le docteur Thulié, président du 
conseil municipal de Paris. Constatant la haine toujours 
vivace des cléricaux, Laurent-Pichat en fit très justement 
un motif de satisfaction pour les admirateurs de Voltaire. 
« Être haï après cent ans par ceux qui proscrivent la liberté, 
la justice et la raison, n'est-ce pas la consécration suprême 
de la gloire ? » Et il fit ressortir d'une manière saisissante 
le sens de la manifestation en disant : 

« Après cent années, Voltaire nous est encore nécessaire, 
et nous devons nous retourner vers lui pour l'appeler à 
notre aide. Lisez ses livres, et vous ne trouverez pas mieux 
pour exprimer votre pensée. Aujourd'hui, cette fête n'est 
donc point un hommage à la mort : c'est un hommage à la 
vie. » 



CHAPITRE III 



LOUIS XVI 

ET LES NEUF SŒURS 



SOMMAIRE. 

Louis XVI franc-maçon. — Son ressentiment contre les Neuf Sœurs. 
— Premières vexations. — Projets de fête avec la participation des 
dames. Importance de la franc-maçonnerie féminine, dite d'adop- 
tion. — Fête du 9 mars 1779. Incident de la néophyte. — Accusation 
intentée par Bacon de la Chevalerie. Condamnation sans forme de 
procès. — Résistance énergique de la loge. — La Dixmérie, 
principal champion de la défense. — La condamnation rétractée, et 
l'accusation renvoyée à la procédure normale. — Mémoire justificatif. 
Importance de ce document. — Accusation nouvelle à raison du 
mémoire. — Solution de l'affaire incidente : la truelle fraternelle. — 
Jugement de l'affaire principale : acquittement de la loge. — Moralité 
de l'affaire : la majesté royale amoindrie. 

L'apothéose maçonnique de Voltaire, qui accrut le 
prestige de la loge des Neuf Soeurs, eut pour elle des consé- 
quences fâcheuses qui allèrent jusqu'à compromettre son 
existence. L'opposition malveillante, qu'elle avait rencon- 
trée à l'origine parmi les dirigeants du Grand Orient, 
devint une réprobation tracassière, une hostilité n'atten- 
dant que l'occasion de se porter aux extrêmes. Le ressen- 
timent royal intervint sourdement d'abord, et ensuite pesa 
sur les résolutions. La loge, déloyalement frappée, ren- 
versée à l'improviste, se redressa vigoureusement; et, à 



96 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

force d'énergie et d'habileté, faisant appel à l'opinion 
parmi les francs-maçons et même dans le grand public, 
elle parvint à faire rétracter une sentence arbitraire et mal 
fondée. Elle sortit de la lutte plus forte et plus brillante, 
ayant aussi rendu service, en les rappelant au devoir, à 
ceux qui avaient usé envers elle d'une injuste rigueur. 

Le roi Louis XVI était franc-maçon. Pour lui et pour ses 
deux frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, 
avait été fondée, le 1 er août 1775, « à l'orient de la Cour », 
une loge dénommée « la Militaire-des-Trois-Frères- 
Unis (1). » C'était alors la seconde année du règne de ce 
roi de vingt ans qui avait pour ministres Turgot et Males- 
herbes, radieuse aurore dont les promesses ne furent pas 
tenues. Le caractère philanthropique de l'institution, 
l'attrait du mystère, l'antiquité des traditions, l'exemple et 
les exhortations de leur cousin le duc de Chartres, voilà 
sans doute ce qui avait amené les trois augustes frères à 
recevoir l'initiation. Ils ne tardèrent pas, vraisemblable- 
ment, à se refroidir pour une association dont l'esprit pro- 
gressiste et réformateur ne put leur échapper; mais ils 
n'allèrent pas jusqu'à rompre avec elle. C'est pour cela que 
Louis XVI, lorsqu'il vint se réconcilier avec les Parisiens 
trois jours après la prise de la Bastille, fut reçu à l'entrée 
de l'Hôtel de ville avec les honneurs maçonniques de la 
« voûte d'acier. » Et, après la mort de Louis XVIII, une 
pompe funèbre fut célébrée par le Grand Orient pour 
honorer la mémoire de ce roi, « protecteur de la franc- 
maçonnerie. » 

Or, Louis XVI ne put qu'être choqué des manifestations 
des Neuf Sœurs en l'honneur de Voltaire, à l'égard de qui 
il avait manifesté son antipathie. Il dut ensuite apprendre 

(1) Relativement à cette loge, voir l'étude documentée que l'auteur de 
la présente monographie a publiée dans la revue la Révolution française, 
cahier de décembre 1895 (t. XXIX, p. 326-333), sous ce titre : Les Bour- 
bons francs-maçons. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 97 

avec le plus grand déplaisir l'initiation du coryphée de la 
philosophie. Et la pompeuse cérémonie du 28 novembre, 
faite en dépit du mécontentement royal, le porta jusqu'à 
l'irritation (1). Le monarque, parce qu'il était franc-maçon, 
ne voulut pas faire acte d'autorité et mettre en action sa 
police; mais il se réserva de faire frapper maçonniquement 
cette loge, assez irrévérencieuse pour honorer le grand 
homme qui avait déplu en haut lieu. 

Nous savons, par le mémoire de La Dixmerie, que le 
Grand Orient « fit un crime » aux Neuf Sœurs de la céré- 
monie du 28 novembre. Il leur interdit le spacieux local 
dont il leur avait, par une convention spéciale, concédé 
l'usage dans l'immeuble de la rue du Pot-de-Fer. « Le 
dernier des citoyens eût été maintenu dans cette possession 
par tous les tribunaux juridiques. Cent cinquante citoyens 
de la Démocratie maçonnique en furent dépouillés subite- 
ment. Leurs droits furent moins respectés dans une asso- 
ciation libre que ceux du plus faible individu ne le seraient 
dans un gouvernement asiatique (2). » Les objets de toute 
espèce leur appartenant, parmi lesquels le buste de Voltaire, 
furent jetés pêle-mêle hors du temple. La loge fut reléguée 
dans une petite salle, insuffisante pour le nombre de ses 
membres et ne lui permettant pas d'inviter des visiteurs. 
Elle fit preuve de patience et de docilité maçonnique, espé- 
rant que sa modération ramènerait les dirigeants à des 
sentiments plus équitables. 

Les procès-verbaux de deux chambres du Grand Orient 
confirment et complètent les indications du Mémoire justi- 
ficatif. 

(1) Le plus jeune frère du roi, le futur Charles X, était loin de partager 
son antipathie persistante pour Voltaire. Les Mémoires secrets (t. XIII, 
19 janvier 1779) présentent le comte d'Artois comme « l'un des plus fana- 
tiques partisans de ce coryphée encyclopédique. » 

(2) Mémoire pour la loge des Neuf Sœurs, p. 17. 



98 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

Dès le 30 novembre, surlendemain de la pompe funèbre, 
la chambre d'Administration prend une délibération por- 
tant qu'à l'avenir nulle loge ne pourra s'assembler dans la 
partie de l'immeuble où le Grand Orient vaque à ses tra- 
vaux, si ce n'est pour une occasion extraordinaire et 
moyennant autorisation accordée à l'unanimité des suf- 
frages. Les loges sont reléguées dans les bâtiments nou- 
veaux, de moindre importance, qu'on a fait construire. 

Le 2 décembre, la chambre de Paris est saisie de plaintes 
contre la loge des Neuf Sœurs, à l'occasion de la pompe 
funèbre, pour y avoir admis M me Denis et la marquise de 
Villette, ainsi que deux profanes : un musicien qui s'est 
retiré dès qu'il a été reconnu ; un autre assistant qui, au 
banquet, a reconnu n'être pas franc-maçon et a promis 
de le devenir. 

Le 16 décembre, cette même chambre de Paris fait 
application à la loge des Neuf Sœurs de la mesure décrétée 
par la chambre d'Administration relativement à l'usage du 
local. De plus, elle prend connaissance d'une communica- 
tion écrite de la chambre d'Administration, informant que 
son président a été instruit « que le gouvernement s'occu- 
pait de la dernière assemblée de la loge des Neuf Sœurs. » 
Sur ce, la chambre fixe une réunion extraordinaire au 
mardi 22, avec invitation à Lalande de s'y présenter. 

A la séance du 22, le président de la chambre adresse au 
principal officier des Neuf Sœurs une sorte de mercuriale 
alléguant « la multitude et l'importance des légèretés et 
des irrégularités de quelques membres de la loge » et invi- 
tant le vénérable à user de son autorité pour « faire dispa- 
raître les différents abus qui se sont introduits et les 
irrégularités qu'on se permet. » Les principaux griefs 
spécifiés sont : — l'introduction des femmes dans le local 
du Grand Orient lors d'une cérémonie pour laquelle tous 
les frères présents étaient décorés des ornements maçon- 
niques ; — la publicité d'une fête maçonnique donnée à 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 99 

Auteuil; — la publication dans les journaux nationaux et 
étrangers, soit d'actes de bienfaisance, soit d'autres parti- 
cularités passées et délibérées dans la loge. Tout cela, 
d'ailleurs, n'est que pour faire nombre et escorter le gros 
grief, que voici textuellement reproduit : 

Enfin (et c'est ici le plus important et le plus grave) la lecture, 
faite dans le cours des travaux maçonniques, d'ouvrages litté- 
raires, non pas seulement non-maçonniques, mais tellement 
contraires aux opinions reçues, et tellement scandaleux pour 
quelques-uns des auditeurs, qu'il en est parvenu des plaintes 
aux ministres de la religion et au magistrat chargé de la police, 
délit de la plus dangereuse conséquence, puisqu'il pourrait 
devenir la base et le prétexte d'une persécution générale de 
tous les maçons de France, qui, quoique bien injuste, aurait 
toutes les apparences de la légitimité. 

Lalande demanda à répondre par écrit, et, pour cela, 
qu'il lui fût délivré copie de l'admonestation. Cette ferme 
attitude et la perspective d'un débat contradictoire suffirent 
pour faire reculer l'attaque. Par dix voix contre une, il fut 
décidé de ne pas donner suite à cette affaire. La tentative 
d'intimidation avait avorté ; mais la loge restait en butte 
à la malveillance et aux petites vexations. 

Cette situation durait depuis trois mois, quand la loge 
eut à organiser la fête anniversaire de sa fondation, qui 
tombait le 11 mars. Les années précédentes, elle avait eu, 
à pareille époque, d'intéressantes séances auxquelles 
avaient pris part de nouveaux visiteurs. Cette fois, il 
s'agissait d'attirer une affluence plus grande, d'avoir le 
concours de personnes riches et bienfaisantes pour assu- 
rer la réalisation plus large de la proposition faite naguère 
par l'abbé Cordier de Saint-Firmin, en vue du futur accou- 
chement de la Reine. Une fille de France étant née, au 
lieu du fils espéré, on voulait constituer une dot à la plus 
pauvre des filles nées sur la paroisse de Saint-Sulpice le 



OTHECA 



100 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

même jour que l'enfant royal. On décida donc une nom- 
breuse convocation de dames pour embellir la fête, et aussi 
en vue de fonder une loge d'adoption (1). 

Si les réunions ordinaires des francs-maçons, les travaux 
maçonniques proprement dits, ne comportaient pas la par- 
ticipation des femmes, selon la règle qui de nos jours 
encore reste en vigueur, il ne se pouvait pas que, dans ce 
pays de France où la plus belle moitié du genre humain a 
toujours eu un prestige si mérité, sur la terre classique de 
la galanterie (2), les francs-maçons se privassent de 
son précieux concours. L'accession des femmes, limitée 
d'ailleurs et assujettie à des conditions spéciales, se pro- 
duisit donc par la force des choses, peut-on dire, et sans 
dessein prémédité des dirigeants. Pour elles se forma une 
sorte de franc-maçonnerie qui fut une imitation de la véri- 
table, avec un caractère nettement différencié, et qu'on 
nomma la « maçonnerie d'adoption. » Dès avant la fonda- 
tion du Grand Orient, en 1772, cette franc-maçonnerie 
auxiliaire était assez importante pour donner lieu à un 
livre indiquant son organisation et réglant son fonctionne- 
ment (3). Elle se développa considérablement pendant les 
années qui suivirent, si bien qu'en 1776, le continuateur 
de Bachaumont annonçait que la duchesse de Bourbon, 
sœur du duc de Chartres, venait d'être déclarée grande- 
maîtresse des loges d'adoption, et qu'il constatait qu'une 
séance extraordinaire venait d'avoir lieu, à laquelle avaient 
assisté la duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe 
et beaucoup de dames de la cour (4). Une loge de Paris, la 

(1) Mémoire précité, p. 18. 

(2) « Tout cela sent la nation, et toujours messieurs les Français ont 
un fonds de galanterie qui se répand partout. » Molière, le Sicilien ou 
l'Amour peintre, scène XI. 

(3) Les quatre grades complets de l'Ordre de l'adoption ou la Maçonnerie 
des dames. A Jérusalem, de l'imprimerie du Vénérable (MDCC LXXII), 
1 vol. in-12 de 92 pages. 

(4) Mémoires secrets, t. IX, 18 mars 1776. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 101 

Candeur, s'était particulièrement distinguée en ce genre. 
Fondée en 1775, elle avait fait imprimer, en 1778, le compte 
rendu des brillants travaux d'adoption par elle effectués 
pendant cette période triennale, en le faisant suivre de la 
liste des frères et sœurs composant la loge proprement dite 
et son annexe (1). Dans un livre consacré à la princesse de 
Lamballe, un érudit écrivain de nos jours a fait de larges 
emprunts à cette publication : il a reproduit notamment 
la liste des frères et sœurs, en constatant qu'elle présente 
les noms de presque toutes les femmes de la cour, ainsi 
que ceux des illustrations militaires de l'époque (2). 

Le Grand Orient, dans son assemblée du 18 juin 1774 (3), 
avait pris en considération les loges d'adoption et, par là 
même, leur avait accordé sa protection. Mais il fallait que 
chacune d'elles fût liée à une loge proprement dite, qui en 
prenait la responsabilité et qui se chargeait de tous les 
soins de l'administration. Toute tenue d'adoption devait 
être présidée par le vénérable ou, à son défaut, par un 
officier le remplaçant selon l'ordre hiérarchique. Les dames 
admises étaient toutes femmes, veuves ou proches parentes 
de francs-maçons. Les réunions où elles assistaient étaient 
moins fréquentes que les autres : c'étaient presque toujours 
des fêtes, précédées de travaux pour les réceptions et les 
œuvres de bienfaisance. Dans le livre qui vient d'être cité 



(1) Esquisse des travaux d'adoption dirigés par les officiers de la Loge 
de la Candeur, depuis son établissement, à l'orient de Paris. L'an 1778 
(in-4 de 46 p. non compris le titre et les dédicaces). — Cette brochure est 
mentionnée dans le t. XVII des Mémoires secrets, à la date du 16 avril 1781, 
comme commençant à percer parmi les profanes, auxquels elle dévoile 
des choses curieuses et intéressantes. 

(2) Madame de Lamballe d'après des documents inédits, par Georges 
Bertin. Paris, aux bureaux de la Revue rétrospective, 1888, gr. in-8.— Le 
passage spécialement cité est au bas de la page 112; la liste occupe les 
pages 113, 114 et 115. Tout un chapitre est consacré au rôle maçonnique 
de la princesse de Lamballe, qui devint grande-maîtresse après la 
duchesse de Bourbon. 

(3) État du G.-. Ov. de France, t. I, 3« partie, p. 73. 



102 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

on voit que la générosité des cœurs produisait des sommes 
importantes, qui ne servaient pas seulement à secourir des 
nécessiteux, mais aussi à délivrer des prisonniers pour 
dettes, à récompenser des actes de courage, à décerner des 
prix à la vertu (1). Les sœurs maçonnes furent des bien- 
faitrices et des moralisatrices. 

Voilà le genre d'accroissement et le développement nou- 
veau que voulurent se donner les Neuf Sœurs. Mais elles 
voulurent aussi réformer et innover en matière d'adoption. 
Dans les pratiques de cette franc-maçonnerie féminine, on 
avait donné place à la légende biblique : le serpent et la 
pomme du paradis terrestre jouaient un rôle important 
dans le symbolisme ; le crime de Caïn et l'arche de Noé 
étaient rappelés avec insistance dans les instructions (2). 
Les francs-maçons qui avaient initié Voltaire crurent que 
l'initiation des femmes comportait un symbolisme moins 
enfantin et un enseignement plus rationnel. Ils tentèrent 
une innovation, peut être trop brusque et trop hardie, qui 
ne fut pas suffisamment comprise et qui fournit le prétexte 
de sévir contre eux. 

Ne pouvant disposer du grand temple de la rue du Pot- 
de-Fer, on loua, pour la circonstance, le Cirque-Royal, ré- 
cemment construit sur le boulevard du Mont-Parnasse. Il 
y avait des précédents à cet égard, d'autres loges ayant 
célébré des fêtes dans des établissements analogues, soit au 
Colisée, soit au Vaux-Hall des anciens boulevards. Et la 
fête fut fixée au 9 mars. 

Le programme en fut réglé de la manière suivante : 

(1) Madame de Lamballe, p. 119. 

(2) V. la Vraie maçonnerie d'adoption, par un chevalier de tous les or- 
dres maçonniques, notamment la partie intitulée : Catéchisme de Com- 
pagnonne. — Ce livre, en un vol. in-18, a eu quatre éditions qui sont de 
1779, 1783, 1786 et 1787, et qui attestent le développement considérable 
de la franc-maçonnerie féminine pendant les années qui précédèrent la 
Révolution. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 103 

1° Loge à trois heures précises : réception et discours. — 
C'était la partie purement maçonnique. 

2° A cinq heures et demie, introduction des dames pour 
une tenue d'adoption ; réception d'une sœur ; lecture de 
divers morceaux d'éloquence et de poésie. 

3° Concert exécuté par les plus célèbres virtuoses. 

4° Banquet avec musique militaire. 

5° Bal. 

A la date du 22 février (1), le continuateur de Bachau- 
mont annonçait la fête en ces termes : 

La loge maçonnique des Neuf Sœurs, toujours active à célé- 
brer les événements patriotiques, doit donner, le 9 mars pro- 
chain, au Cirque-Royal, boulevard du Mont-Parnasse, une fête 
en réjouissance de l'heureuse délivrance de la Reine. 

On sent qu'une pareille fête ne peut s'exécuter sans le con- 
cours des Grâces : ainsi ce sera une loge d'adoption, c'est-à-dire 
où les femmes seront admises et en seront le principal orne- 
ment. 

C'est toujours le frère abbé Cordier de Saint-Firmin, brûlant 
d'un zèle dévorant pour la gloire de la maçonnerie, qui est l'in- 
venteur, le promoteur et l'organisateur de la fête. 

Les dames ne devaient être admises que sur invitations 
écrites et personnelles. Chaque frère voulant amener une 
dame devait en faire la demande par écrit, en donnant le 
nom et l'adresse de la personne ; l'invitation, signée du se- 
crétaire, lui était envoyée, et il devait la contresigner. Ces 
précautions, plus rigoureuses que celle pour l'admission 
des frères visiteurs, étaient destinées à éviter toute mé- 
prise, afin d'avoir une société choisie. 

Au jour dit, le lundi 9 mars, la première partie du pro- 
gramme s'exécuta sans encombre, Lalande présidait. 
Parmi les dignitaires présents, se trouvait le grand orateur 
du Grand-Orient, Bacon de la Chevalerie, colonel d'infan- 

(1) Mémoires secrets, t. XIII. 



104 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

terie, devenu membre de la loge au titre d'associé libre. On 
procéda à l'initiation d'un candidat présenté par Franklin. 
Puis, dans une autre salle, plus grande et mieux ornée, 
s'ouvrit la tenue d'adoption. L'assistance féminine était 
nombreuse et brillante. On lit dans le mémoire de La Dix- 
merie (1), que dans cette assemblée se trouvaient réunies 
plus de cent cinquante femmes de qualité et beaucoup 
d'autres qui, sans jouir des mêmes distinctions dans le 
monde, pouvaient réclamer les mêmes droits à l'estime géné- 
rale. Quant à la partie masculine, elle présentait une élite 
de spectateurs, les uns choisis dans les premiers ordres de 
l'Etat, les autres distingués par leur mérite personnel. C'est 
ce que confirme le continuateur de Bachaumont qui, 
rendant compte de la fête cinq jours après, dit que « les plus 
jolies femmes et les plus qualifiées de la Cour s'y étaient ren- 
dues en foule, ainsi que les plus grands seigneurs (2). » 

Les dames avaient été mécontentées d'abord par une at- 
tente qui leur parut trop longue et qui excita leurs mur- 
mures. Quelques-unes avaient devancé l'heure. La séance 
purement masculine se prolongea plus qu'on n'avait 
prévu. Quand ensuite les sœurs maçonnes se virent dans 
un temple autrement disposé que ceux où elles avaient été 
initiées, quand elles entendirent des formules auxquelles 
leurs oreilles n'étaient pas habituées, elles se crurent 
« transportées dans une terre inconnue. » Ce fut bien pis 
quand se déroula le cérémonial de l'initiation nouvelle, qui 
leur parut subversif de la maçonnerie d'adoption. Leur 
irritation, communiquée à une partie des frères visiteurs, 
se traduisit par le désarroi de la réunion à propos d'un in- 
cident qu'il importe d'expliquer avec précision (3), parce 

(1) Op. cit., p. 24. 

(2) Mémoires secrets, t. XIII, 14 mars 1779. — Ce compte rendu, fort 
bref, est inexact ; au surplus il se ressent de la malveillante influence 
qui se déclarait alors contre les Neuf Sœurs. 

(3) Les détails fournis à cet égard sont empruntés au mémoire de La 
Dixmerie, qui doit être tenu pour véridique puisqu'il a eu gain de cause. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 105 

qu'il donna lieu au principal grief relevé ensuite contre les 
Neuf Sœurs. 

Peut-être avait-on négligé de s'assurer à l'avance d'une 
néophyte à initier. Peut-être aussi celle qui devait jouer le 
rôle principal dans la tenue d'adoption fut-elle, au dernier 
moment, empêchée de venir. Toujours est-il que, un peu 
avant cette tenue, l'abbé Cordier de Saint-Firmin se rendit 
dans la salle où les dames attendaient et s'adressa à M me de 
Kauly, dont le mari, membre d'une autre loge, assistait 
à la séance masculine comme visiteur. Cette dame avait 
avec elle M lle de Gen... et M lle de Boll... (1), deux jeunes 
personnes ses parentes. L'abbé lui demanda si elle voulait 
que M Hc de Gen... fut reçue à l'adoption des Neuf Sœurs et 
fit le personnage de néophyte. M me de Kauly ne marqua 
aucune répugnance à cet égard ; elle voulut seulement sa- 
voir pourquoi on choisissait plutôt sa nièce que tout autre. 
L'abbé lui répondit que c'était un hommage qu'on rendait 
autant à la vertu qu'à la beauté de M lle de Gen... M me de 
Kauly l'interrogea encore sur ce que sa jeune parente 
aurait à faire. Il lui détailla tout ce qui regardait cette 
réception, et jusqu'aux demandes qu'on ferait à la néo- 
phyte, jusqu'aux réponses qu'elle devait faire elle-même. 
Il ajouta que M lle de Gen... ne quitterait point M lle de 
Boll..., sa cousine..., jusqu'au moment où elle serait intro- 
duite dans le temple. Ensuite il présenta à M me de Kauly 
une sœur femme d'un membre de la loge, qui garderait et 
conduirait la néophyte jusqu'après sa réception. Alors 
M me de Kauly souscrivit à tout ; elle parût même sensible 
aux preuves d'estime qu'on donnait à M lle de Gen... Quand 
on vint chercher les dames pour les introduire dans le tem- 
ple, elle ne fit nulle difficulté de laisser ses deux jeunes 

(1) Ces deux noms sont ainsi incomplets dans le mémoire, de même 
que celui de M me de Kauly. Celui-ci a été complété d'après la mention 
faite, au registre du Grand Orient, de la dénonciation écrite du mari. 



106 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

parentes avec la sœur que lui avait présentée l'abbé Cordier 
de Saint-Firmin. 

Bacon de la Chevalerie, le grand orateur, était l'ami 
intime de M. et de M me de Kauly, très connu, par consé- 
quent, de M lle de Gen... et de sa cousine. Averti de ce qui 
se passait, il vint trouver ces deux jeunes personnes et eut 
avec elles un long entretien. La néophyte lui parla de sa 
réception, lui fit quelques questions à ce sujet. Elle ne lui 
marqua d'autre inquiétude que celle de la curiosité, celle 
que doit faire naître une cérémonie où l'on sait que l'on 
doit jouer le premier rôle, sans bien savoir en quoi ce 
rôle consiste. L'entretien durait encore lorsqu'il fut ques- 
tion d'introduire la néophyte dans le temple. Le haut digni- 
taire eut soin de l'accompagner et entra derrière elle. 

La récipiendaire est introduite, voilée, après avoir été 
annoncée à haute voix. On lui fait demander son nom, et 
elle se nomme aussi à haute voix. Après un rapide interro- 
gatoire préliminaire, on la soumet à des épreuves, dont la 
première est d'être présentée au trône de l'Ambition. Il faut 
qu'elle résiste aux offres qu'on lui fait au nom de cette reine 
du genre humain. Et voici le discours que lui tient le frère 
Garnier, parlant comme organe de la déité allégorique : 

D'abord, tu ramperas au pied de ma statue, 

Esclave dédaignée, assise aux derniers rangs. 

Mes premiers favoris, subalternes tyrans, 

Sous un sceptre de fer te tiendront abattue. 

Par cent rivaux jaloux tu seras combattue : 

Ne te rebute pas : les plus fiers conquérants, 

Les ministres, les rois, tous ceux qu'on nomme grands, 

Tous ont une source inconnue. 

Les titres sont indifférents 

Quand la fortune est obtenue. 

Bientôt, de mes faveurs disposant à ton tour, 
De degrés en degrés tu parviens jusqu'au trône. 
Un monde admirateur s'empresse et t'environne ; 
Les beaux-arts réunis embelliront ta cour; 
La Sagesse elle-même en tremblant te pardonne ; 
Et tu commandes à l'Amour. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 107 

Que te faut-il de plus ? Dis ? Quelle destinée 
Peut flatter ton espoir et balancer ton choix ? 
L'univers enchaîné se soumet à tes lois ; 
Et par ces mêmes lois tu n'es pas enchaînée. 

Tu peux être coupable et non pas condamnée ; 
L'impunité, voilà le premier de tes droits ; 
Et ce droit est sacré, car c'est celui des rois. 

Enfin tu jouis sur la terre 
Des honneurs qu'on ne doit qu'à la divinité. 
La terreur des mortels te place au sanctuaire : 
Leur faiblesse t'élève à l'immortalité. 

Mais je n'abuse point de ta crédulité : 
Un jour peut renverser cette grandeur suprême : 
Mon empire est sujet à plus d'un changement. 
Qu'importe ? C'est assez d'avoir pu seulement 
Porter un jour le diadème. 

Ironique et forte leçon pour les courtisans et pour ceux 
devant qui les courtisans s'inclinent, s'adressant moins à 
la néophyte qu'à l'auditoire, et par delà l'auditoire, portant 
plus loin et plus haut ! 

La seconde épreuve consiste à n'être pas plus docile aux 
conseils de l'Amour qu'à ceux de l'Ambition, pour arriver 
enfin au sanctuaire de la Félicité, où la néophyte doit être 
haranguée par l'orateur de la Sagesse. Le ministre de 
l'Amour lui adresse un discours au nom de cette majesté 
« douce et terrible. » Ce discours, composé par le che- 
valier de Cubières, est en prose, pour éviter les attraits de 
la poésie. Non seulement il ne cherche pas à séduire par 
des peintures gracieuses, mais il se termine par des pensées 
austères et des souvenirs héroïques. 

L'être qui aime est impassible, il est invulnérable, et, différent 
d'Achille en un seul point, il n'a pas même un endroit faible où 
l'on puisse le blesser. Il supporte le joug de l'esclavage ; plongé 
dans un cachot, chargé de chaînes, il se croit enlacé de guir- 
landes ; il brave les feux du soleil et les chaleurs du Midi ; le 
Verseau a beau répandre sur lui ses frimas, son cœur est un 



108 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

foyer ardent que n'éteignent point les glaces de l'hiver ; c'est là, 
c'est dans ce sanctuaire que repose l'inextinguible feu de Vesta. 
Vous parlerai-je de ces femmes Grecques et Romaines qui 
furent des prodiges de valeur ? Non : je ne veux que vous citer 
l'amante de Petus. Vous vous la rappelez, sans doute. Eh bien ! 
n'est-ce point l'Amour qui lui a fait dire, en tirant de son sein 
le poignard dont elle s'était percée : Tiens, Petus, il ne fait 
point de mal (1) ? 

Mais quoi ! n'est-ce pas une inconvenance de faire parler 
le ministre de l'Amour, au lieu du biblique serpent auquel 
on est accoutumé ? on avait mal écouté le précédent orateur : 
la voix de celui-ci est peu à peu couverte par les réflexions 
défavorables que se communiquent auditeurs et auditrices. 
Enfin, un magistrat [de province venu en visiteur, parent 
de la néophyte et qui n'avait pas été prévenu, proteste 
à voix haute. Le frère de Kauly,qui n'avait jusque-là mani- 
festé aucune opposition, croit devoir protester aussi. 
L'agitation générale dégénère en tumulte ; et il faut lever la 
séance sans que la cérérémonie ait pu s'achever. — Néan- 
moins, les subséquents articles du programme purent être 
exécutés, c'est-à-dire le concert, le banquet et le bal. Nous 
en avons la preuve par le post-scriptum du mémoire de La 
Dixmerie, où il est dit que le bal fut dérangé pendant 
quelques minutes par un incident auquel il est simplement 
fait allusion. 

Tel fut l'événement qui fournit le prétexte de sévir contre 
les Neuf Sœurs. Deux semaines ne s'étaient pas écoulées 
que la loge était mise à bas, et ses membres frappés de 
peines maçonniques plus ou moins fortes, selon le rôle 
plus ou moins important qu'ils avaient eu dans la journée 
du 9 mars. A la date du 22, le continuateur de Bachaumont 



(1) Le discours de l'Ambition et celui du ministre de l'Amour sont 
reproduits à la suite du mémoire justificatif, ainsi que celui de l'orateur 
de la Sagesse, par La Dixmerie, et un quatrième discours par l'abbé Cor- 
dier de Saint-Firmin, qui ne furent pas prononcés. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 109 

informait ses lecteurs qu'un frère avait porté une dénon- 
ciation au Grand Orient à l'occasion de la dernière fête du 
Cirque et des désordres qui y étaient survenus ; et il 
annonçait qu'une décision venait d'être rendue, portant 
que la loge serait démolie, que Lalande serait interdit 
pour six mois en qualité de vénérable, l'abbé Cordier de 
Saint-Firmin pour une pareille durée à raison de son 
rôle dans l'affaire, et tous les autres membres pour 
quatre-vingt-un jours. On verra plus loin que les peines 
réellement prononcées furent encore plus rigoureuses. 
Puis, à la date du 23 mai, lorsqu'il va annoncer la rétrac- 
tation de la sentence, le nouvelliste précise son information 
première en disant : 

C'est un M. Bacon de la Chevalerie, orateur du Grand Orient, 
qui a dénoncé la loge, qui a dit que le gouvernement était si 
furieux de ce qui venait de se passer que, si l'on ne faisait pas 
sur le champ justice, il était à craindre qu'il ne sévit contre la 
maçonnerie entière. Ce récit a effrayé ; on s'est regardé comme 
nécessité pour le salut commun à suivre l'impulsion du dénon- 
ciateur, et sans autre instruction on a procédé au jugement. 

Cette information se complète et s'éclaire par celle qu'on 
lit, toujours dans les Mémoires secrets, à la date du 25 mars, 
et où l'on voit apparaître très nettement l'intervention 
royale : 

M. Le Noir (1) a mandé hier M. Desolmes, vénérable de la 
loge de Thalie, qui devait aujourd'hui donner une fête pareille 
à celle de la loge des Neuf Sœurs et tenir une loge d'adoption ; 
il lui a déclaré que M. le comte de Maurepas venait de lui 
écrire pour lui donner ordre, de la part du Roi, d'empêcher 
cette assemblée et de mettre cinquante hommes de garde à la 
porte de la loge, qui empêchât les invités d'entrer. Il a fondé 
cette défense sur les désordres et indécences arrivées à la loge 
des Neuf Sœurs, dont Sa Majesté avait été instruite. — Les 
francs-maçons sont furieux et craignent que le gouvernement 
ne les prenne en détestation. 

(1) Lieutenant général de police. 



110 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

Voilà pourquoi La Dixmerie a pu écrire dans son mé- 
moire (1), avec un sous-entendu dont on a maintenant 
l'explication : 

La journée du 9 mars ne fut que le prétexte du coup qu'on 
a voulu nous porter. La cause réelle nous en est parfaitement 
inconnue. Elle existe peut-être dans les replis du cœur humain. 
— On n'a fait que renouveler contre nous une tentative déjà 
réitérée plus d'une fois ; sauf à la renouveler encore si elle 
n'était pas plus heureuse qu'auparavant. Il eut été embarrassant 
de nous condamner, s'il eût fallu nous entendre. On s'est épar- 
gné ce dernier soin en faveur de l'autre. On nous a jugés par 
contumace, lorsque nous ne refusions pas de paraître. On nous 
a jugés lorsque nous ignorions, et nos accusateurs, et le genre 
d'accusation. En un mot, sans l'arrêt qui nous a proscrits, nous 
ne saurions pas encore avoir été en procès. 

Voici exactement comment les choses se passèrent. 

Le 17 mars, la Chambre de Paris tenait sa séance ordi- 
naire au Grand Orient. Il lui fut donné lecture d'une dénon- 
ciation contre la loge des Neuf Sœurs, remise par Come 
d'Angerville, second surveillant de cette chambre. Le pro- 
cès-verbal de la séance ne mentionne pas le nom de l'au- 
teur de la dénonciation ; mais il fut dit ensuite, à la grande 
loge du Conseil et d'appel, que c'était le frère Harwin, se- 
cond surveillant de la chambre d'Administration. Il fut 
décidé que tous les membres de la chambre seraient con- 
voqués pour le mercredi 24, et que le vénérable des Neuf 
Sœurs serait prié de s'y trouver. 

Mais ce n'était là qu'un faux départ, un commencement 
de procédure qui fut vite abandonné. Il s'était formé un 
complot dont l'agent principal n'était autre que le grand 
orateur Bacon de la Chevalerie. Ce brave colonel était allé 
prendre les ordres supérieurs à « l'orient de la cour », 
comme on en jugera tout à l'heure par son langage. Abu- 
sant de sa liaison avec le frère de Kauly, oncle de la néo- 

(1) Page 2L 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 111 

phyle du 9 mars, il avait obtenu de celui-ci (1) une dénon- 
ciation écrite plus importante que celle du frère Harwin. 
Muni de cette pièce, il avait provoqué une convocation 
extraordinaire de la Grande loge du Conseil et d'appel. 

Cette assemblée eut lieu le 19 mars. L'assistance était 
fort nombreuse, car il y a plus de cinquante signatures à 
la suite du procès-verbal. Lalande, bien qu'officier hono- 
raire du Grand Orient, n'y avait point été convoqué, ni 
personne autre pour représenter les Neuf Sœurs. Parmi les 
frères présents, il y en avait qui, tout en étant membres du 
Grand Orient, n'étaient pas spécialement appelés par leurs 
fonctions à siéger en la circonstance. Le marquis de Sais- 
seval, représentant du grand -maître (2), vint prendre 
séance ; et il eut la présidence, comme étant le plus haut 
dignitaire présent. Aussitôt après l'adoption du procès- 
verbal de la séance précédente, Bacon de la Chevalerie 
demanda à être entendu en qualité de grand orateur et dit : 

Que son office l'obligeait de veiller au bien général de 
l'Ordre, au maintien de ses règlements, à sa pureté qui ne doit 
jamais être altérée, et à ne rien négliger pour lui faire con- 
server l'estime et la considération que mérite un ordre établi 
pour le bonheur de l'humanité ; qu'en conséquence il se trouvait 
forcé de dénoncer et qu'il dénonçait la L.\ de Saint-Jean sous 
le titre distinctif des Neuf Sœurs à l'0.\ de Paris, pour avoir 
tenu le neuvième jour du premier mois de l'an de la V. - . 
L. - . 5779, une assemblée qui a excité les justes plaintes des 
maçons et la clameur publique; — que Sa Majesté en avait été 
instruite ; — que le ministère avait dans ce moment les yeux 
fixés sur les maçons, cl que la liberté de s'assembler maçonni- 

(1) D'après le mémoire de La Dixmerie (p. 40), Lalande s'était rendu 
chez de Kauly, après le 9 mars, pour approfondir la cause des plaintes 
tardives qu'il avait fait entendre à la séance. De Kauly avait reçu Lalande 
avec une amitié apparente, l'avait rassuré avec douceur, avait dit avoir 
été entraîné par la protestation du magistrat de province, et avait dé- 
claré qu'il était inutile de « conduire cet incident plus loin. » 

(2) Il était capitaine au régiment de Chartres-dragons. Il était aussi le 
vénérable de la loge la Candeur, célèbre par ses travaux d'adoption. 



112 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

qucment pourrait dépendre de ce que prononcerait le G. - . O.*. 
sur cette affaire; — qu'il demandait donc que le G^. Ov. s'as- 
semblât incessamment pour statuer sur la dénonciation qu'il 
venait de faire. 

On procéda plus hâtivement encore qu'il ne le deman- 
dait ostensiblement. 

Dans l'échange d'observations qui se produisit, il fut dit 
que le délit était notoire, puisque la plus grande partie des 
assistants en avaient été témoins, et que le bien général de 
l'Ordre exigeait que la grande loge du Conseil prononçât 
sur le champ. La remarque ayant été faite, que la chambre 
de Paris était déjà saisie d'une dénonciation sur le même 
objet, les deux surveillants et l'orateur de cette chambre, 
qui étaient présents, déclarèrent adhérer à la proposition 
qui venait de se produire. Cette proposition fut mise en 
délibération par le président; et l'orateur de la chambre 
des Provinces, invité à donner ses conclusions, les formula 
en ces termes : 

Attendu le scandale public que la L.\ des Neuf Sœurs a 
donné dans son assemblée du neuvième jour du premier mois 
de l'an de la V.\ L.\ 5779, tant aux profanes qu'aux maçons, — 
scandale parvenu jusqu'au trône, — scandale dont les ministres 
du Prince ont été indignés, — je conclus à ce que la G.*. L.\ du 
Conseil assemblée juge, dès aujourd'hui, la L.\ des Neuf Sœurs 
sur ce scandale. 

On vota au scrutin et il fut décidé à l'unanimité que la 
Grande loge prononcerait sur le champ. Alors le grand 
orateur Bacon de la Chevalerie donna lecture de la dénon- 
ciation écrite du frère de Kauly, laquelle fut annexée au 
procès-verbal. Puis, fut présenté un acte d'accusation en 
sept points, dont les six premiers, destinés à faire nombre, 
étaient relatifs à la séance purement .maçonnique du 
9 mars. Il n'est utile de relater que le septième grief, ainsi 
libellé : 

Dans la L.\ d'adoption tenue après la L.\ maçonnique, le 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 113 

F.*, abbé Cordier a cboisi une récipiendaire contre son gré, l'a 
séparée par surprise de la parente avec laquelle elle était venue 
prendre part à la fête dont elle était bien éloignée de prévoir 
qu'elle serait l'objet. Ce F.-, a opposé aux refus constants de la 
jeune personne une infidélité bien hardie en l'assurant que le 
projet était concerté avec ses parents mêmes, et abusé du poids 
que pouvait lui donner son habit pour lui persuader qu'il lui 
disait la vérité, et l'engager à se prêter à une réception indis- 
crète et dont une demoiselle ne devait jamais être l'objet, 
réception qui a causé l'indignation et les protestations de l'oncle 
de la jeune personne lorsque, la réception terminée, il a reconnu 
sa nièce, réception enfin qui a occasionné un mécontentement 
général. 

Ce fut le grand orateur Bacon de la Chevalerie qui donna 
lecture de cet acte d'accusation, qu'il avait indubitable- 
ment préparé d'avance. Ce fut lui aussi qui donna ensuite 
ses conclusions, tendantes à ce que : 

1° Le titre distinctif de la L.\ des Neuf Sœurs fût éteint pen- 
dant neuf ans; 

2° Le F.', abbé Cordier fût interdit de toutes fonctions maçon- 
niques pendant quatre-vingt-un mois. 

3° Le F.*, de Lalande, Vén.\ de la L.\, interdit pendant neuf 
mois ; 

4° Les deux surveillants pendant sept; 

5° L'orateur pendant cinq; 

6° Les membres présents à l'assemblée dénoncée, interdits 
pendant trois mois; 

7° Et enfin à ce que la décision fût promulguée dans les vingt- 
quatre heures. 

Sur ces conclusions, l'assemblée se montra, de nouveau, 
plus rigoureuses que Bacon de la Chevalerie. A l'unanimité 
des suffrages exprimés (1), elle arrêta « qu'elle démolissait 
la L.\ des Neuf Sœurs, et que le titre distinctif des Neuf 



(1) Il est constaté à la fin du procès-verbal que les FF. - . Guillotin et 
Trudon des Ormes se sont abstenus de voter, le premier comme ayant 
été affilié à la « ci-devant loge des Neuf Sœurs », où il était associé 
libre, le second comme membre d'une loge qui lui était affiliée. 

8 



114 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

Sœurs était supprimé pour jamais, sans qu'aucune puisse 
le reprendre. » Les condamnations requises furent pronon- 
cées — à l'unanimité des voix, contre l'abbé Cordier de 
Saint-Firmin, les deux surveillants et l'orateur ayant siégé 
— à la pluralité, contre Lalande et les membres de la loge 
ayant simplement pris part aux travaux. A l'égard de ces 
derniers, il fut statué qu'ils seraient relevés de l'interdic- 
tion s'ils déclaraient désavouer les travaux du 9 mars et se 
faisaient affilier à des loges régulières. Enfin, il fut arrêté 
que la décision serait envoyée à toutes les loges ressortis- 
sant au Grand Orient de France. — Pour rendre cette 
décision, on avait fait voter, non seulement les membres 
des trois chambres et les officiers du Grand Orient qui 
étaient présents, mais encore plusieurs simples députés de 
loge, n'ayant pas qualité pour siéger en Grande loge du 
Conseil et d'appel. 

La Grande loge, toutefois, ne tarda pas à mollir devant 
les réclamations de ceux qu'elle avait frappés. Il lui fallut 
se réunir de nouveau, en moindre apparat, au bout de cinq 
jours, le 24 mars. Le procès-verbal constate simplement 
que, sur la demande du F.-, de Lalande, «ancien vénérable 
de la L.\ des Neuf Sœurs », tant en son nom qu'au nom 
de cette loge, tendant à ce que le Grand Orient n'envoie pas 
la décision du 19 avant d'avoir entendu la loge dans ses 
défenses, il a été décidé qu'il sera sursis à l'envoi jusqu'à 
ce qu'il en ait été autrement arrêté. L'atelier condamné 
formait opposition au jugement par défaut rendu contre lui, 
et cette opposition était admise. — La nouvelle en était ré- 
pandue par le continuateur de Bachaumont, à la date du 
29 mars, en ces termes : 

Frère de la Lande, vénérable de la loge des Neuf Sœurs, et 
autres officiers ont demandé à être introduits au Grand Orient 
et se sont plaints du jugement illégal rendu contre eux sans les 
avoir entendus : on a eu égard à cette réclamation, et il y a eu 
sursis. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 115 

Les premières défenses de la loge nous sont connues 
grâce à un précieux autographe qui a échappé à la destruc- 
tion après avoir, probablement, subi bien des vicissi- 
tudes (1). C'est une ampliation régulière d'un extrait de 
procès-verbal constatant que la loge a tenu séance le 9 avril, 
nonobstant sa démolition, et qu'elle a formulé une mise 
en demeure en sept articles, comme contre-partie aux 
sept points des conclusious de Bacon de la Chevalerie. En 
voici le texte : 

« Le neuvième jour du deuxième mois de l'an de la V. L. 3779, 
la loge des IX Sœurs étant régulièrement assemblée, le F. abbé 
duRouzeau, notre surveillant, éclairant l'Orient en l'absence du 
V. de la Lande, les FF. de Cailhava et comte de Persan tenant 
les maillets à l'occident, il a été unaniment arrêté : 

« 1° Qu'à compter du jour où la copie de cet arrêté sera 
expédiée à la chambre de Paris, de notre mandement exprès, 
par C. F. secrétaire, nous accordons vingt-sept jours au Conseil 
tenu le 19 du premier mois pour rétracter son jugement contre 
la R.\ L.\ des IX Sœurs.-. .-. .•. .-. .-. .\ .*. .-. .•. .*. .-. .*. .-. 

« 2° Que le G. O., après avoir reconnu l'illégalité du juge- 
gement prononcé et la fausseté des accusations intentées contre 
la R.\ L.\ des Neuf Sœurs infligera à ses accusateurs une peine 
maçonnique. 

« 3° Que le jugement du 19 du 1 er mois sera rayé et biffé du 
registre du Conseil et de tous ceux du G. O. où il en aurait été 
fait mention. 

« 4<> Qu'acte de cette radiation sera donné à la L. des IX 
Sœurs. 

« 5° Que cet acte de justification sera inséré dans le journal le 
plus prochain du G. O. 

« 6° Que tous les discours prononcés ou qui devraient être 
prononcés dans la L. d'adoption du 9 du 1er mois seront im- 
primés et en particulier celui du F. abbé Cordier. 

« 7° Que le F. abbé Cordier sera déchargé par le G. O. de toute 
accusation intentée contre lui. » 

(1) Cette pièce, portant la signature de Court de Gebelin, en qualité de 
secrétaire, et revêtue de l'empreinte en cire du sceau de la loge, fait 
partie de la collection de M. Etienne Charavay, qui l'a obligeamment com- 
muniquée à l'auteur de la présente monographie. Elle est datée, à la fin, 
du 21 du deuxième mois, c'est-à-dire du 21 avril. 



116 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

Ainsi la loge condamnée devenait accusatrice à son tour. 
Elle ne demandait pas seulement la rétractation de la sen- 
tence irrégulière et inique qui lui faisait grief : elle récla- 
mait des réparations d'honneur et la punition de ses injustes 
accusateurs. 

Pour établir sa justification d'une manière précise et 
complète, il lui importait d'avoir le texte de la sentence de 
condamnation et celui de la dénonciation qui avait servi à 
la motiver. On craignit de les lui fournir : on eut honte de 
l'une et de l'autre. En effet, sur le registre des procès- 
verbaux de la Grande loge du Conseil et d'appel, à la date 
du 16 avril 1779, il est fait mention d'une planche (d'une 
lettre) du F.-, de Lalande, demandant copie de la décision 
du 19 mars et de la planche du F. - , de Kauly. Et on voit, à 
la suite, cette double décision : 

1° Qu'il sera répondu à Lalande que, ayant reçu par le bureau 
de correspondance un extrait contenant les motifs qui ont servi 
de base à la décision, cet extrait doit lui suffire, et qu'il n'est ni 
dans les règlements ni d'usage de faire passer copie entière des 
pièces produites ; 

2° Que la dénonciation de Kauly sera détachée du procès- 
verbal auquel elle était annexée, et qu'elle a été aussitôt remise 
au président de la séance pour être restituée à son auteur. 

La loge délégua trois de ses membres pour défendre sa 
cause tant au Grand Orient que devant le tribunal supérieur 
de l'opinion publique. Ces délégués furent : 1° de La Dix- 
merie, l'un des trois orateurs en exercice ; 2° Court de 
Gebelin, secrétaire ; 3° le comte de Persan, maître des 
cérémonies. De ce dernier, nous ne savons rien autre 
que son nom et sa qualité, l'office par lui rempli et sa 
participation à l'œuvre de défense. Le second sera plus 
complètement présenté au lecteur à propos d'une autre 
œuvre où il eut un rôle capital. Mais il importe, sans plus 
tarder, de bien connaître le principal des trois défenseurs, 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 117 

que nous avons déjà rencontré plus d'une ibis dans le 
chapitre précédent. 

Nicolas Bricaire de la Dixmerie (1), alors âgé de qua- 
rante-huit ans environ, fut un littérateur distingué, un 
auteur fécond. Parmi les ouvrages qu'il a donnés au public, 
il suffira de citer : 1° Contes philosophiques et moraux, — 
l re édition, 1765, 2 vol. — 2 e édition 1769, 3 vol. ; 2° Les 
Deux âges du goût et du génie sous Louis XIV et Louis XV, 
1769, in-8; 3° Le Lutin, 1770, in-12 ; 4° L'Espagne littéraire, 
1774, 4 vol. in-12 ; 5° Eloge analgtique et historique de 
Michel de Montaigne, 1780, in-12 ; 6° Le Géant Issoire, sire 
de Montsouris, 1788, 2 vol. in-12. LAlmanach des Muses 
contient plusieurs poésies de lui. L'épître qu'il adressa à 
Voltaire, au lendemain de son retour, contenait les vers 
suivants, qui empêchèrent le Journal de Paris d'insérer la 
pièce (2) : 

Mais dans le temple du Seigneur 

Je suis un simple enfant de chœur, 
Et j'attache à l'autel ma chétive guirlande : 

En vain j'essayai quelquefois. 

De joindre ma débile voix 
A celles qui pour vous entonnaient des cantiques. 

Le continuateur de Bachaumont nous apprend que, lors 
de l'apparition de l'épître avec l'Éloge de Voltaire, les 
prêtres furent scandalisés de cette comparaison rappelant 
les cérémonies de l'Église. 

Après sa mort, survenue en 1791, son éloge fut fait par un 
autre adepte des Neuf Sœurs, le ci-devant chevalier de 
Cubières, devenu le citoyen Cubières-Palmézeaux, qui cita 
de lui des traits de bienfaisance et prodigua les louanges à 
ses ouvrages. 

(1) Né à La Motte d'Attencourt, en Champagne, vers 1731, mort à Paris 
le 26 novembre 1791. 

(2) Voir Mémoires secrets, t. XIII, 3 janvier 1779, à propos de l'appari- 
tion de l'Éloge de Voltaire, à la suite duquel cette épître était imprimée. 



118 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

Bien qu'il n'exerçât pas la profession d'avocat, La Dix- 
merie avait déjà fait ses preuves, la plume à la main, dans 
le genre apologétique. En août 1778, il avait publié un 
mémoire, signé par un avocat pour valoir en justice, en 
faveur d'un officier calomnié par un autre officier du 
même régiment (1). Antérieurement et plus récemment, 
en janvier 1778 et en mars 1779, deux autres mémoires en 
justice, également rédigés par lui, avaient été publiés pour 
la malheureuse femme Desrues, dont le crime était d'avoir 
eu pour mari un abominable scélérat (2). Il était donc 
qualifié pour la mission qui lui était maintenant dévolue. 

Cette tâche était double. Il s'agissait premièrement, de 
comparaître devant la Grande loge du Conseil et d'appel, 
et ensuite, s'il y avait lieu, devant l'assemblée générale du 
Grand Orient, pour soutenir un débat oral au nom et dans 
l'intérêt des Neuf Sœurs. Il fallait en outre, et c'était là le 
principal dans les idées du temps, faire un mémoire justi- 
ficatif combattant l'accusation dirigée contre la loge et 
présentant son panégyrique. La Dixmerie fut plus spécia- 
lement chargé de rédiger ce mémoire, qui devait être signé 
par les trois défenseurs ; et il fut décidé que le rédacteur 
disposerait son œuvre de manière à ne pas lui donner un 
caractère purement maçonnique, pour qu'elle pût recevoir 
une large publicité. De la sorte, le mémoire devait avoir 
plus de poids dans la balance de la justice maçonnique, et 
il devait éclairer le nombreux public qui s'intéressait au 
débat. Aussi le continuateur de Bachamont, à la date du 
10 mai, rappelant que l'affaire de la loge des Neuf Sœurs 
était toujours en train, annonçait-il comme attendu inces- 
samment un mémoire dont était chargé le frère La Dixmerie. 
Le nouvelliste informait ses lecteurs qu'on avait agité dans 
une délibération si ce mémoire serait « ostensible aux 
profanes. » On est convenu, ajoutait-il, que, le délit pré- 

(1) Mémoires secrets, t. XII, 17 août 1778. 

(2) Mémoires secrets, t. XII, 26 janvier 1778, t. XIII, 13 mars 1779. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 119 

tendu ayant été commis dans une fête publique, tout Paris 
étant imbu de ce procès, il fallait désabuser tout Paris et 
conséquemment composer le mémoire de façon à pouvoir 
être lu de tout le monde. — On va voir que ce mémoire, 
déjà composé mais non encore publié, vainquit avant de 
paraître, et qu'il servit surtout de publique apologie. 

Le 7 mai, les défenseurs se mirent en règle au regard du 
Grand Orient. Le registre de la Grande loge du Conseil 
constate que, ce jour-là, furent déposés les pouvoirs donnés 
par la loge des Neuf Sœurs aux trois frères chargés de sa 
défense. On y voit aussi le dépôt d'un extrait des délibéra- 
tions de la même loge en sept articles, c'est-à-dire de 
l'ampliation dont on a vu précédemment la teneur. C'était 
donc du 7 mai que courait le délai de vingt et un jours 
imparti par la loge au Grand Orient pour lui donner satis- 
faction. Ce délai ne fut pas épuisé ; car treize jours après, 
le 20 mai 1779, la Grande loge du Conseil se réunit pour 
statuer sur l'opposition et rétracta sa sentence. 

L'assemblée fut encore plus nombreuse que celle du 
19 mars. A la suite du procès-verbal sont les signatures de 
quarante-deux membres du Grand Orient et celles de dix- 
neuf simples visiteurs, en tête desquels les trois délégués 
des Neuf Sœurs. La première partie de la séance fut pré- 
sidée par le marquis d'Arcambal, grand-conservateur, 
officier le plus élevé en dignité après le grand-maître et le 
grand-maître adjoint, et qui était, à titre d'associé libre, 
membre affilié de la loge incriminée. Le marquis de 
Saisseval et Bacon de la Chevalerie n'y parurent point. 
Lalande était présent, à titre d'officier honoraire. — Quand 
les trois défenseurs eurent été introduits, le rapporteur, 
qui avait été nommé à l'avance, énonça les faits et exposa 
dans le plus grand détail les moyens de défense de la 
loge. 

C'était un magistrat, le frère Millon, conseiller au Châ- 



120 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

telet, premier surveillant de la Chambre de Paris. Lorsqu'il 
arriva à la conclusion de son rapport, et avant qu'il l'eût 
fait connaître, Lalande eut la parole pour continuer la 
défense qu'il résuma en disant : 

1° Qu'il n'y avait aucune preuve contre la loge ; 

2° Que, quand le fait de la récipiendaire serait prouvé, il ne 
pourrait donner lieu à une condamnation ; 

3° Qu'il s'était assuré que le gouvernement n'avait aucune 
indignation contre la loge. 

Au cours de ses explications, Lalande avait mentionné 
le mémoire justificatif comme déjà imprimé. A ce sujet, le 
frère de Lange, « censeur des ouvrages maçonniques », 
demanda la parole et déclara qu'il n'avait ni accordé ni 
refusé la permission de l'imprimer. — On avait donc passé 
outre à la fraternelle censure qui, par un accord avec le 
gouvernement, remplaçait celle des fonctionnaires spéciaux 
institués par celui-ci. 

Puis La Dixmerie eut la parole et parla pour les Neuf 
Sœurs. 

Personne ne parla contre. 

Le frère Millon, rapporteur, a de nouveau la parole pour 
conclure. Après avoir lu le résumé de son rapport, il émet 
l'avis « que la G. - . L.\ du Conseil doit annuler sa décision 
du neuvième jour du premier mois de cette année, décision 
nécessitée par la nature et l'importance des circonstances, 
et qu'elle doit renvoyer toute l'affaire à la chambre de Paris 
pour y suivre les formes ordinaires, i — On applaudit au 
travail du rapporteur, et on l'en remercie. 

Enfin, on arrête d'une voix unanime ce qui suit : 

Des considérations importantes ayant nécessité la décision de 
la G.\ L.\ du Conseil du dix-neuvième jour du premier mois de 
cette année, — d'après le rapport de cette affaire fait en présence 
des députés de la L.\ des Neuf Sœurs, — eux entendus et sur 
leurs réclamations, — la G. - . L.\ du Conseil, en annulant sa 
décision du dix-neuvième jour du premier mois de cette année, 






LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 121 

renvoie ladite affaire à la chambre de Paris pour y suivre le 
cours ordinaire, et arrête qu'il sera donné à la L.\ des Neuf 
Sœurs copie de la présente décision. 

Le Grand Orient s'était abaissé le 19 mars : il se releva 
le 20 mai. Par cette rétractation, l'honneur était sauf. Mais 
combien significative est la double mention de « la nature 
et de l'importance des circonstances », des « considérations 
importantes » qui avaient « nécessité » la décision rétractée ! 

A la date du 23 mai, le continuateur de Bacliaumont en 
donnait la nouvelle, annonçant que le jugement de condam- 
nation venait d'être annulé, et la loge réintégrée dans tous 
ses droits. Le nouvelliste ajoutait : 

Quelques membres ont prétendu qu'alors le mémoire devenait 
superflu; mais on a représenté qu'ayant été plutôt composé 
pour la justification de la loge devant le public que devant le 
Grand Orient, la justice qu'on venait de lui rendre n'était pas 
assez connue aux yeux des profanes, qu'il s'agissait d'éclairer. 
— En conséquence le Mémoire pour la loge des Neuf Sœurs 
paraît. Il est d'une espèce toute nouvelle, comme le sujet, et 
accompagné de pièces en prose et en vers. 

Sept jours plus tard, à la date du 30 mai, le nouvelliste 
donnait de ce mémoire un malveillant compte rendu, 
assurant qu'il n'est « ni amusant ni oratoire », qu'il 
renferme des « expressions peu nobles », qu'il « se ressent 
en tout de l'expression de l'écrivain mol, diffus, froid », et 
concluant ainsi : « en un mot, il n'est pas assez intéressant 
par lui-même, ou par la manière dont il est traité, pour 
être mis sous les yeux des profanes. » — Parles nombreux 
emprunts faits jusqu'ici à l'œuvre ainsi critiquée, le lecteur 
peut déjà apprécier le mérite de ces reproches. Il en jugera 
mieux encore par ce qui va être relaté. 

Le Mémoire pour la loge des Neuf Sœurs, dont il n'existe 
plus aujourd'hui que de rares exemplaires, est un imprimé 



122 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

de format petit in-quarto, de 45 pages, suivie d'une 46 e 
pour une note explicative, ainsi que de 9 autres pages poul- 
ies deux discours effectivement prononcés à la séance 
d'adoption et les deux autres qui devaient y être prononcés. 
Selon toute probabilité, il est sorti des presses de l'impri- 
meur-libraire Valleyre, membre de la loge; mais il n'en 
porte pas la constatation. A la fin du mémoire, il est fait 
mention qu'ont signé à la minute : 

Court de Gébelin, secrétaire de la L.\ des Neuf Sœurs et 
député; 

Comte de Persan, maître des cérémonies et député. 

La Dixmerie, orateur, député et rédacteur du mémoire; 

Au-dessous d'une vignette où est un écusson aux trois 
fleurs de lys, surmonté d'une couronne royale fleurdelisée, 
le préambule débute, en indiquant la gravité du sujet, par 
ces lignes dont le sens n'est pas douteux pour qui connaît 
les « considérations importantes » qui ont dicté la décision 
attaquée : 

On a souvent parlé du despotisme oriental : on a cru long- 
temps qu'un seul mot, un signal de la part d'un souverain de 
ces contrées étaient une loi irréfragable ; que tout dépendait de 
lui; que lui seul n'était assujetti à rien; que son caprice formait 
sa règle ; ou, ce qui revient au même, que sa règle était de n'en 
reconnaître aucune. On s'est mépris : le dernier des musul- 
mans jouit de son état, jouit de sa liberté civile. C'est le Divan 
qui le juge lorsqu'il est accusé, et jamais le Divan ne le 
condamna sans l'avoir entendu. 

Par quelle fatalité le Sénat de la Maçonnerie a-t-il enfreint 
une loi que le Divan turc respecte? 

Ayant ainsi fait la leçon au monarque qui avait com- 
mandé et aux francs-maçons qui avaient obéi, le rédacteur 
présente la cause en un vigoureux raccourci avant de 
passer aux « trois divisions » de son apologie. 

La première division expose quelle a été, quelle est encore 
la L.\ des Neuf Sœurs, cette société qui existe depuis trois 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 123 

ans à peine et « qui a déjà acquis tout ce qui ne s'acquiert 
qu'avec le temps, de la réputation et des ennemis. » C'est 
là que sont présentés quelques-uns des principaux mem- 
bres parmi ceux dont la loge a le droit d'être flère ; d'autres 
sont plus brièvement mentionnés dans la note complé- 
mentaire. 

La seconde division retrace quelle a été la conduite, quels 
ont été les travaux de la L.\ des Neuf Sœurs. La puissance 
et l'efficacité de ce foyer intellectuel s'y trouvent expliquées 
par le passage suivant : 

L'union, la paix, l'égalité fraternelle régnent dans son sein ; 
et ce qui la distingue, d'une manière bien glorieuse, bien conso- 
lante pour elle, c'est que la rivalité même des talents n'y 
fomenta jamais une seule dispute. On écoute volontiers son 
émule; on l'applaudit avec joie; on l'éclairé avec franchise. Des 
haines que le monde avait vu naître, qu'il avait nourries, atti- 
sées, sont venues s'éteindre dans ce sanctuaire de l'amitié. Cette 
amitié, cette fraternité rapprochent tout. La gloire, les succès 
de l'un semblent rejaillir sur tous les autres : ils deviennent 
communs entre tous les membres de la société, comme les biens 
l'étaient entre tous les citoyens de Sparte. — Cette union, si 
utile à nos travaux de toute espèce, en a puissamment nourri 
l'activité. 

La troisième division, la plus longue, est consacrée à ce 
qu'éprouve la L.\ des Neuf Sœurs. C'est là que l'apologiste 
discute les sept chefs d'accusation et conclut. Là sont pré- 
sentées des considérations qui dominent le débat. L'hon- 
neur du Grand Orient est intéressé à ce qu'il réforme son 
arrêt injuste. Celui de la loge exige une restauration plus 
étendue, celle qui dépend de l'opinion publique. 

Tel est le motif qui a présidé à ce mémoire. L'orgueil n'en a 
dicté ni les détails ni les expressions. Nous avons opposé des 
faits à des calomnies, la vérité à l'imposture. Nous avons dit à 
nos détracteurs, à nos délateurs : ce n'est pas nous que vous 
peignez; vous tracez le portrait d'une chimère : voilà le nôtre. 
Vous défigurez nos traits: nous les rétablissons. Nous n'avons 



124 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

pu vous arracher votre infidèle pinceau; le nôtre sera toujours 
véridique. Il nous a peints tels que nous sommes : ne murmurez 
pas s'il vous représente tels que vous êtes. 

Ce n'est pas seulement la cause d'une loge qui est présen- 
tement défendue : les Neuf Sœurs plaident pour la Franc- 
Maçonnerie entière. Aucun atelier n'est sûr de son existence, 
aucun atelier n'existe réellement, si un arrêt arbitraire et clan- 
destin peut subitement l'anéantir; si quelques hommes, gouver- 
nant le tribunal dont ils sont membres, peuvent s'arroger le 
droit de juger sans entendre et de proscrire sans examen. 
L'union, la confiance disparaîtront avec la sûreté. Elles sont la 
base de la Franc-Maçonnerie, qui s'écroulera si cette base est 
détruite. 

L'apologiste termine par cette instante et fière adju- 
ration : 

Un corps, quel qu'il soit, peut se méprendre : le corps repré- 
sentatif de la Maçonnerie a pu être induit en erreur. Qu'il 
révoque un décret injuste et précipité; qu'il avoue hautement 
sa méprise; il trouvera en nous des frères pleins de zèle et 
d'attachement, toujours prêts à reconnaître les droits dont il 
n'abusera point, toujours prêts à les respecter. Mais s'il rejette 
une demande aussi légitime, s'il refuse de nous rendre justice, 
nous la chercherons ailleurs; nous la chercherons dans la 
Maçonnerie entière, dans le véritable G. 0. Le citoyen romain, 
mal jugé au Capitole, en appelait aux Comices : les Comices 
rectifiaient l'erreur ou l'iniquité du Sénat. 

Veut-on voir enfin l'institution maçonnique caractérisée 
par le porte-parole des Neuf Sœurs? « La Maçonnerie est 
une institution libre. Elle est fondée sur l'union et l'éga- 
lité (1) ». Voilà bien condensés les principes fondamentaux 
en lesquels se résume la doctrine : liberté, union frater- 
nelle, égalité. C'est déjà presque la formule du trinôme qui, 
treize ans plus tard, jaillira du temple maçonnique pour 
devenir la devise de la France républicaine. Et si l'on se 
rappelle que les hommes qui se proclamaient ainsi libres, 

(1) Mémoire, p. 4, 1 in fine. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 125 

frères et égaux, se qualifiaient eux-mêmes « citoyens de la 
démocratie maçonnique (1) », on ne peut pas méconnaître 
en eux les ouvriers de la première heure de la grande 
œuvre révolutionnaire. 

Après la sentence du 20 mai, le procès des Neuf Sœurs 
devait être recommencé sur ses premiers errements, 
puisque la Grande loge du Conseil avait renvoyé l'affaire 
devant la chambre de Paris pour y suivre le cours ordi- 
naire. La reprise en fut suspendue par une autre accusation 
que Bacon de la Chevalerie se hâta d'intenter à raison du 
mémoire justificatif qui le mettait, lui personnellement, en 
assez fâcheuse posture. Il pouvait se prévaloir de ce que la 
publication en était critiquable, n'ayant pas été autorisée 
par le censeur du Grand Orient. Donc, à la date du 
9 juin 1779, le procès-verbal de la chambre de Paris porte 
que le mémoire des Neuf Sœurs est dénoncé à cette 
chambre par le grand orateur. On y lit que, vu l'impor- 
tance et la gravité du délit, Bacon de la Chevalerie demande 
que la loge soit suspendue. La chambre renvoie l'affaire à 
huitaine, avec convocation de la loge. 

Il n'y eut pas de séance à la huitaine, ou du moins, il ne 
fut pas dressé de procès-verbal. Mais à la date du 16 juin, 
on voit sur le registre les signatures de plusieurs adeptes 
des Neuf Sœurs, venus pour répondre à la nouvelle accu- 
sation. Lalande a signé en prenant la qualité d'ex-véné- 
rable (2) ; La Dixmerie, comme orateur ; le célèbre avocat 
Elie de Beaumont, comme second orateur; le poète Rou- 
cher, comme troisième orateur. L'avocat général Dupaty a 
signé également, mais sans indiquer sa fonction maçon- 
nique. 

(1) Mémoire, p. 17. 

(2) On verra, au chapitre suivant, que Franklin venait d'être élu véné- 
rable en remplacement de Lalande. 



126 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

L'affaire nouvelle fut débattue et jugée le 1 er septem- 
bre 1779. Bacon de la Chevalerie était présent; mais il 
s'abstint de parler au soutien de l'accusation. La défense 
de la loge fut présentée par Elie de Beaumont qui 
commença par déclarer, sur l'interpellation du président, 
« au nom de la totalité des membres de la susdite loge et 
de chacun d'eux en particulier, qu'ils avouent et recon- 
naissent le mémoire justificatif dont il s'agit, dans tout son 
contenu, comme ayant été lu, délibéré et arrêté en loge 
pleine et complète. ï II protesta que les rédacteurs de ce 
mémoire n'avaient eu l'intention de personnaliser aucun 
des respectables frères du Grand Orient, et particulière- 
ment le grand orateur; qu'ils n'avaient point entendu faire 
un crime à un frère de ce qu'il s'était cru obligé de faire 
par droit d'office ou par excès de zèle. Quant au fait de 
l'impression, il dit que les membres de la loge avaient 
ignoré la règle qui soumettait cette impression à l'autori- 
sation préalable, les Neuf Sœurs n'ayant pas reçu commu- 
nication des actes du Grand Orient ayant force de règlement. 
Il désavoua, au nom de la loge, toute distribution du 
mémoire à d'autres personnes que des francs-maçons 
réguliers. Il finit en adjurant la respectable chambre de 
Paris de considérer « moins ce qu'elle pourrait trouver de 
sujet à son animadversion ou à sa sollicitude dans le 
matériel des faits, que la pureté et l'innocence des 
intentions. » 

Après une déclaration du président, remettant à plus 
tard l'affaire principale comme n'étant pas encore en état ; 
après un rapport détaillé sur le mémoire justificatif; l'ora- 
teur de la chambre conclut g à ce que, attendu les décla- 
rations et explications de la L.\ des Neuf Sœurs, il 
convient de passer la truelle fraternelle sur ce qu'il pourrait 
y avoir d'irrégularités, soit dans le mémoire lui-même, soit 
dans l'impression d'icelui. » — Ces conclusions furent 
adoptées d'une voix unanime. 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 127 

Bacon de la Chevalerie ne s'en tint pas pour satisfait et 
fit appel. Mais, à la dale du 8 octobre, la Grande loge du 
Conseil confirma purement et simplement par huit voix 
contre quatre. 

Ce fut seulement le 19 avril 1780 que l'affaire principale 
fut jugée par la chambre de Paris. On avait largement 
laissé aux esprits le temps de se calmer. Dans l'intervalle, 
le continuateur de Bachaumont avait donné une informa- 
tion inexacte en alléguant une poursuite exercée par les 
Neufs Sœurs contre leur accusateur, qui avait reçu du 
Grand Orient l'injonction de faire des excuses à la loge et 
qui, furieux d'avoir succombé, se préparerait à en appeler 
à toutes les loges par un mémoire en forme de manifeste. 
Il n'y a point trace de cela sur les registres du Grand 
Orient. Mais il y a lieu de retenir l'indication finale du 
nouvelliste, à savoir que « cette affaire cause beaucoup de 
rumeur et divise Paris, où l'Ordre a pullullé merveilleu- 
sement (1). » 

Dans cette dernière phase de la lutte, la défense de la 
loge fut présentée par La Dixmerie et Lalande, spéciale- 
ment accrédités à cet effet, qui intervinrent à la séance du 
19 avril et furent honorablement placés à l'orient. Après 
qu'ils eurent été entendus et que les membres de la chambre 
eurent échangé leurs observations, l'orateur conclut 
« qu'aucun des reproches allégués contre laL.\ des Neuf 
Sœurs et le F.*, de Lalande ne paraissant suffisamment 
prouvé, elle doit être justifiée et rétablie dans ses fonctions. » 
Seul, Cordier de Saint-Firmin fut tenu pour reprochable : 
et, relativement à lui, l'orateur conclut : « Attendu qu'il 
résulte contre lui un grand sujet de reproches dans le 
moyen qu'il employa dans la tenue du 9 mars pour déter- 
miner la néophyte à se rendre à ses instances, il doit être 

(1) Mémoires secrets, t. XV, 9 janvier 1770. 



128 LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 

interdit de toutes fonctions maçonniques pendant 81 jours.» 
On vota au scrutin sur ces conclusions, qui furent adoptées 
à l'unanimité. 

Donc la loge elle-même et tous ses membres, sauf un 
seul, étaient entièrement exonérés de l'accusation qui avait 
semblé, à l'origine, devoir motiver de si grandes rigueurs. 
L'abbé Cordier de Saint-Firmin était le bouc émissaire ; 
mais il s'en tirait avec une condamnation anodine, com- 
parativement à celle qu'on lui avait infligée tout d'abord. 
Cette fois, Bacon de la Chevalerie n'interjeta pas appel, et 
l'acquittement devint définitif. Mais l'abbé se pourvut 
contre la condamnation qui le frappait. La Grande loge du 
Conseil eut à connaître de ce recours dans sa séance du 
12 septembre 1780, où l'appelant fut entendu dans ses 
défenses. Le procès-verbal porte que, « le temps ne per- 
mettant point de terminer l'affaire, l'assemblée a été 
remise. » Mais les procès-verbaux postérieurs n'en font 
nulle mention ; la truelle fraternelle passa sans bruit ; la 
seconde condamnation s'évanouit comme la première, et 
le bon abbé sortit indemne de l'épreuve judiciaire. 

Ainsi finit cette lutte mémorable, dont le vaincu apparent 
fut Bacon de la Chevalerie. Il dut faire d'amères réflexions 
sur les inconvénients qu'il peut y avoir, par extraordinaire, 
à servir la vindicte d'un potentat. 

Les Neuf Sœurs avaient donné un salutaire exemple de 
fermeté et de courage. Elles avaient pris en main la cause 
même de l'institution maçonnique et l'avaient fait triom- 
pher. L'arbitraire avait été désavoué. Une minorité trop 
complaisante ou timorée, après avoir été la majorité d'un 
jour, était venue à résipiscence. Le Grand Orient, comme 
la loge dont il avait été l'adversaire apparent, sortit fortifié 
de la lutte. 

Mais la majesté royale en sortit amoindrie. Le monarque 
franc-maçon se trouva n'avoir lancé qu'un trait sans force 



LOUIS XVI ET LES NEUF SŒURS 129 

et sans pénétration, comme dit le poète, telum imbelle sine 
ictu. Si Louis XVI lut le mémoire des Neuf Sœurs et le 
poétique discours de l'Ambition, plus tard, prisonnier 
dans la tour du Temple, il dut méditer la prophétique 
ironie de ces trois vers : 

Tu peux être coupable, et non pas condamnée, 
L'impunité, voilà le premier de tes droits ; 
Et ce droit est sacré, car c'est celui des rois. 



CHAPITRE IV 



LES NEUF SŒURS 

JUSQU'A LA RÉVOLUTION 



SOMMAIRE. 

Troisième année du vénéralat de Lalande. — Franklin élu vénérable 
(mai 1779). Ce qu'il était et ce qu'il avait fait. Sa carrière ma- 
çonnique. — Une solennité littéraire et artistique : triple triomphe 
de Roucher, Dupaty e t Garât. — Glorification d'un héros de l'in- 
dépendance américaine : Paul Jones. — Vénéralat du marquis de 
La Salle (1781-1783). — Le comte de Milly élu vénérable (mai 1783). 
Sa mort en septembre 1784. Son éloge par Condorcet à l'Académie 
des sciences. — Vénéralat de Dupaty (1784). Sa carrière antérieure 
comme magistrat. — Vénéralat d'Elie de Beaumont. Lacune de trois 
ans dans la chronologie du vénéralat. — Lettres sur l'Italie, de 
Dupaty. — Départ de Franklin pour l'Amérique (septembre 1785). 
Sa fin. — Vénéralat de Pastoret (1788, 1789). Sa carrière comme 
franc-maçon, comme écrivain, comme savant et comme homme 
politique, couronnée par la dignité de chancelier. — Après 1789, la 
loge se transforme en Société nationale des Neuf Sœurs. Faits nota- 
bles de cette Société jusqu'à sa disparition en 1792. 

En mai 1778, Lalande avait été réélu vénérable pour une 
troisième année. Par le premier tableau imprimé du per- 
sonnel de la loge, nous savons que les autres principaux 
officiers élus en même temps étaient : le président de 
Meslay et l'abbé du Rouzeau, surveillants ; Le Changeux, 
l'abbé Remy et La Dixmerie, orateurs ; Court de Gebelin, 
secrétaire ; le graveur Bernier, trésorier ; le marquis de Lort, 
député au Grand Orient. L'un des deux directeurs des 



132 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

concerts était d'Alayrac, garde du Roi, qui allait bientôt 
quitter le service militaire et acquérir une grande réputa- 
tion par ses compositions musicales. 

Cette troisième année de la loge et du vénéralat de 
Lalande fut marquée, comme on l'a vu dans les chapitres 
précédents, par l'achèvement du règlement particulier, par 
la pompe funèbre en l'honneur de Voltaire, par la fête 
d'adoption, par les premiers épisodes de la lutte avec le 
Grand Orient et par le mémoire justificatif. Il reste peu 
de' chose à dire pour en compléter l'historique. 

En juillet 1778, les Neuf Sœurs célébrèrent à Passy leur 
fête de la Saint-Jean d'été, en l'honneur de Franklin qui 
s'était fait affilier à la suite de l'initiation de Voltaire et qui 
habitait cette localité suburbaine. Le fait est mentionné 
dans une note du mémoire de La Dixmerie (1). Il est aussi 
enregistré, à quelques jours de distance, par le continua- 
teur de Bachaumont (2), qui s'étonne de voir un homme 
chargé des affaires les plus graves, passer une journée 
entière « parmi un tas de jeunes gens et de poétereaux qui 
« l'ont enivré d'un encens fade et puéril. » A cette occasion 
on lui offrit le tablier symbolique ayant appartenu à 
Helvétius et qu'av T ait porté Voltaire. La fête eut lieu dans 
l'établissement du Ranelagh, où il y avait une salle de 
danse et de théâtre que l'on aménagea pour la circonstance. 

Le 30 septembre suivant, jour de la Saint-Jérôme, les 
Neuf sœurs offrirent un banquet à leur président, dont 
c'était la fête onomastique. Le héros de la fête fut chan- 
sonné au dessert, et les couplets en son honneur furent 
reproduits par le continuateur de Bachaumont quelques 
jours plus tard (3) comme pleins de sel et de gaîté. Il 



(1) Au bas de la page 54, où il est parlé aussi des deux fêtes de 1776 et 
de 1777 qui avaient eu lieu à Auteuil chez M me Helvétius. 

(2) Mémoires secrets, t. XII, 17 juillet 1778. 

(3) Mémoires secrets, t. XII, 18 octobre 1778. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 133 

convient, en effet, de mêler le plaisant au sévère, selon 
le précepte de Boileau; mais, à la fin d'un repas entre 
amis, c'est le plaisant qui domine. Ce fut le brave 
champion La Dixmerie qui, en cette circonstance, fit 
vibrer la lyre légère d'Erato. Ses vers, relevés par une 
pointe de malice, sont un témoignage de l'affectueuse 
cordialité qui unissait le chef élu à ceux qui étaient 
heureux d'avoir à leur tête, en même temps qu'un 
savant illustre, un philosophe d'une société douce et 
aimable. 

Connaissez-vous dans le canton 
Certain savant, bon compagnon, 
Qui, de Copernic, de Newton, 

Fournit le second tome ? 

On devine son nom : 
C'est Monsieur Jérôme. 

Comme un chantre lit au lutrin, 
Dans les cieux il nous lit en plein : 
Qu'une comète aille son train, 
: Crac, vite il vous l'empaume; 
Ce n'est qu'un tour de main 
Pour Monsieur Jérôme. 

L'astre qu'il observe le plus 
Est la planète de Vénus (1) ; 
Tous ses aspects sont bien connus 

De ce grand astronome : 

Les cieux sont toujours nus 
Pour Monsieur Jérôme. 

Quand il parle ou quand il écrit, 
En grand chorus on l'applaudit. 



(1) Lalande avait préparé et coordonné les observations auxquelles le 
double passage de Vénus sur le soleil, en 1761 et 1769, avait donné lieu 
sur plusieurs points du globe, observations qui fournirent le moyen de 
déterminer la distance, du soleil à la terre. D'autre part, il n'était pas 
indifférent au beau sexe, s'il faut en croire le continuateur de Bachau- 
mont. 



134 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

L'innocente Lise se dit : 
Cela vaut un royaume ; 
Ah! quêtons de l'esprit 
Chez Monsieur Jérôme. 

Il raisonne comme un Platon ; 
Il n'agit point comme un Caton. 
Moi je trouve qu'il a raison. 

Caton fut trop sauvage ; 

C'était un furibond; 
Jérôme est un sage (1). 

Le 16 janvier 1779, la loge s'agrégea deux personnalités 
marquantes de l'art et de la littérature, le célèbre peintre 
Claude-Joseph Vernet, membre de l'Académie royale de 
peinture, et l'estimable versificateur Lemierre, qui devait 
entrer, deux ans plus tard, à l'Académie française. Celui- 
ci avait donné au public, dix ans auparavant, un poème 
didactique sur la peinture. Cette double réception fut 
signalée le jour-même par le continuateur de Bachau- 
mont (2) avec l'impromptu suivant qu'elle avait inspiré au 
chevalier de Cubières. 

Muses, ouvrez-leur votre temple, 

A ces deux artistes chéris. 
L'un imite Linus, l'autre égale Zeuxis : 
L'un donne le précepte en ses savants écrits; 
Dans ses brillants tableaux l'autre donne l'exemple. 

Lorsque survint deux mois plus tard, l'orage déchaîné 
par la rancune royale, la loge n'en continua pas moins de 
fonctionner, malgré l'inique sentence qui venait de pro- 
noncer sa démolition; et son recrutement ne se ralentit 
point. « Ce prétendu signal de dispersion a été pour nous 

(1) Quatre couplets de cette chanson (les trois premiers et le cin- 
quième) sont reproduits dans l'Almanach des muses de 1780, p. 123. 

(2) Mémoires secrets, t. XIII, 16 janvier 1779. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 135 

(( un signal de ralliement (lit-on à la page 11 du mémoire 
« de La Dixmerie). Des hommes distingués dans lalittéra- 
« ture, un magistrat qui joint à ce titre celui d'orateur 
« illustre, sont venus partager avec nous la gloire de lutter 
« contre l'orage qui nous assiège. D'autres aspirants se 
« présentent. » Nous ne savons pas au juste quels sont les 
littérateurs que vise ce passage. L'orateur-magistrat est 
l'avocat général Dupaty que nous retrouverons plus loin 
comme vénérable, puis comme champion de l'innocence 
injustement condamnée et comme réformateur de la loi 
générale. 

Au terme de la troisième année de son vénéralat, Lalande 
déclina une réélection nouvelle et voulut être remplacé 
par un homme encore plus éminent que lui. Ayant suffi- 
samment payé sa dette, il entra dans le rang sans vouloir 
désormais reprendre la direction de l'atelier dont il avait 
été le principal fondateur. Il ne dut ni déserter la loge ni 
se désintéresser de ses travaux, mais seulement se refuser 
à une tâche trop abondante, afin de se consacrer davan- 
tage à son enseignement, à ses multiples travaux scienti- 
fiques et littéraires. Nous l'avons vu continuer la lutte 
contre l'arbitraire royal caché sous des dehors maçon- 
niques. Nous le retrouverons dans la période postérieure à 
la Révolution. Mais, dans l'intervalle, les renseignements 
font défaut sur sa participation à l'œuvre collective : il 
paraît n'avoir eu qu'un rôle effacé, sans être pour cela un 
collaborateur inutile. Il fut probablement pour ses jeunes 
frères ce qu'il était pour ses disciples au Collège de France, 
un bon instituteur. 

La loge voulut lui donner une marque durable de recon- 
naissance et d'affection. Il existait un portrait gravé le 
représentant tel qu'il était à quarante-trois ans, portrait 
au bas duquel se trouvait un quatrain de Dorât daté de 
1775. On en fit faire une édition nouvelle en remplaçant 
les vers de Dorât par ceux d'un membre fondateur de la 



136 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

loge. Le nouveau quatrain est signé : « le ch r de Cubières 
a M. de la L. des Neuf Sœurs. » La date de 1779 pour ce 
quatrain est donné par un portrait postérieur où il est 
reproduit et où cette date est inscrite à la suite du nom de 
l'auteur (1). Dorât avait écrit : 

Des mondes étoiles il nous transmit l'histoire; 

A ses calculs savants le ciel même est soumis; 

Mais, cherchant le bonheur qui vaut mieux que la gloire, 

Pour jouir sur la terre il s'est fait des amis. 

Cubières avait été, en poésie, l'élève de Dorât : il lui avait 
même emprunté son nom, se faisant appeler pendant long- 
temps Dorat-Cubières. Pour honorer Lalande au nom de 
la loge, il reprit l'idée du premier quatrain, mais d'une 
manière plus heureuse ; et l'on peut dire qu'ici l'élève a 
surpassé le maître : 

Du ciel devenu son empire 
Son génie a percé les vastes profondeurs; 

Mais il règne encor dans nos cœurs, 
Et nous l'aimons autant que l'univers l'admire. 

Franklin fut élu vénérable le 21 mai 1779, c'est-à-dire le 
lendemain même du jour où avait été rétractée la décision 
arbitraire rendue contre la loge (2). 

La nouvelle en fut donnée peu de jours après par le 
continuateur de Bachaumont (3) annonçant que la loge 

(1) Les reproductions de ces deux portraits par la photogravure, ainsi 
que celle du buste de Lalande par Houdon, accompagnent l'étude inti- 
tulée Le franc-maçon Jérôme Lalande, par l'auteur de la présente mono- 
graphie (Paris, Charavay frères, 1889). V. ce qui en est dit à la p. 35, 
et aussi l'appendice D, Iconographie de Lalande, p. 43-44. 

(2) Cette date précise résulte de ce que l'élection est annoncée dans 
les Mémoires secrets, à la date du 26 mai, comme ajant eu lieu le jeudi 
précédent. Par la comparaison de différents passages de ce recueil on 
sait que le 26 mai était un mardi. 

(3) Mémoires secrets, t. XIV, 26 mai 1779. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 137 

avait envoyé à Passy, pour faire part au nouveau véné- 
rable de son élection, une députation de quatre membres 
qui étaient : le comte de Milly et Court de Gebelin, nouvel- 
lement élus premier et second surveillants ; La Dixmerie, 
orateur ; l'abbé Cordier de Saint-Firmin, agent général de 
la loge. A cette occasion le nouvelliste raillait quelque 
peu, en déclarant merveilleux de voir Franklin, a malgré 
oc les grandes et nombreuses affaires dont il est chargé, 
« trouver encore assez de temps pour jouer à la chapelle 
« et suivre les assemblées de francs-maçons comme le 
« frère le plus oisif. » Mais il reconnaissait aussi que le 
ministre plénipotentiaire des États-Unis, ainsi porté à la 
présidence au milieu de l'orage qui sévissait sur les 
Neuf Sœurs, pouvait en détourner les coups les plus 
funestes. L'inventeur du paratonnerre devait, ici encore, 
écarter la foudre. 

Cette élection est faite très à propos, dans un moment cri- 
tique où il s'élève une persécution violente contre la loge, à 
l'occasion du mémoire en sa faveur répandu depuis quelques 
jours. M. le garde des sceaux a écrit à M. Le Noir d'en empê- 
cher la distribution et de faire faire des recherches sévères pour 
en découvrir l'imprimeur. Comme il est souscrit de quelques 
frères, il est à craindre qu'on ne les inquiète pour tenir d'eux 
au moins le nom du délinquant; et voilà matière de quoi exer- 
cer le zèle du nouveau vénérable. 

Ce fut un grand honneur pour la loge des Neuf Sœurs, 
d'avoir à sa tête un tel homme, l'un de ceux qui ont mérité 
le titre de bienfaiteurs de l'humanité. 

Benjamin Franklin (1) n'avait reçu, dans son enfance, 
qu'une instruction des plus rudimentaires. Obligé, très 
jeune encore, de gagner sa vie par le travail manuel, mais 
animé d'un goût très vif pour l'étude, il s'instruisit seul 
en prenant sur le temps de son repos, acquit des connais- 

(1 Né à Boston le 6 janvier 1706, mort à Philadelphie le 17 avril 1790. 



138 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

sances très variées et très étendues, apprit le latin et plu- 
sieurs langues vivantes, devint enfin un savant dans les 
sciences physiques. Ses découvertes et ses inventions, en 
électricité principalement, suffiraient à l'illustrer. Simple 
ouvrier typographe, il passa une première fois en Angle- 
terre où il put, tout en se perfectionnant dans son art, pro- 
duire des essais littéraires qui le firent admettre dans la 
société de plusieurs hommes célèbres. — Revenu en Amé- 
rique, il put s'établir maître imprimeur à Philadelphie en 
1729 et ne tarda pas à prospérer. « Il avait observé en 
ce Angleterre — dit son premier biographe (1) — les avan- 
ce tages des papiers-gazettes, des associations connues sous 
ce le nom de club et des souscriptions volontaires : il se 
ce proposa d'en faire jouir sa patrie. » Il commença par 
publier un journal, la Pensylvania Gazette, qu'il rédigeait 
lui-même; et il fit l'éducation politique de ses concitoyens 
en discutant les intérêts de la colonie. Ce fut un homme 
de bien, habile à écrire, comme on a dit de l'orateur, vir 
bonus dicendi peritus. 

Jamais il ne permit que cette gazette fût souillée par des incul- 
pations personnelles. Ce moyen facile d'attirer la haine popu- 
laire sur ceux à qui l'on veut nuire lui paraissait aussi vil que 
dangereux. Il n'y voyait qu'une arme perfide dont les hypocrites 
et les factieux se servent avec adresse pour appeler la défiance 
sur les talents et les vertus, rendre incertaines toutes les répu- 
tations, détruire l'autorité de la renommée, guide nécessaire à 
un peuple encore peu éclairé qui se prépare ou nait à la liberté, 
et livrer ainsi la confiance publique aux obscurs intrigants qui 
sauront bien la surprendre (2). 

Une autre publication de lui, qui eut un immense succès, 
fut YAlmanach du bonhomme Richard, à l'usage des classes 
moins éclairées, allant chercher les pionniers du nouveau 

(1) Condorcet, Éloge de Franklin (Œuvres, éd. O'Connor, t III, p. 375). 

(2) Op. cit , p. 376. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 139 

monde jusque dans les solitudes les plus reculées, leur 
apportant des connaissances usuelles, des leçons de justice 
et de bienfaisance, formulées de la manière la plus heu- 
reuse. 

Mettant en pratique le principe d'association, il fonda 
un club composé d'un nombre très restreint de membres, 
société d'études pour les questions de morale, de poli- 
tique et de physique, qui donna naissance à une quantité 
de sociétés semblables. Il organisa par souscription la 
première grande bibliothèque qu'on vit dans les colonies 
de la Nouvelle Angleterre. Puis, par le même moyen, il 
établit une académie, fonda un hôpital et institua une 
compagnie d'assurances contre l'incendie. Condorcet, qui 
fut l'ami et le confident de Franklin, nous apprend que 
l'esprit du jeune imprimeur américain s'était élevé à l'idée 
d'une institution destinée au perfectionnement moral de 
l'espèce humaine. Reprenant le projet que Pythagore avait 
conçu et mis à exécution plus de deux mille ans aupara- 
vant, mais lui donnant une base plus large, il voulait être 
le promoteur d'une association répandue sur toute la terre, 
dont chaque membre, en s'éclairant et se perfectionnant 
lui-même, travaillerait à éclairer et à perfectionner ses 
semblables. Au lieu d'imposer à ses adeptes des efforts 
excessifs et de faire violence à la nature humaine, comme 
l'avait tenté le philosophe grec, le moderne philanthrope 
voulait, par des moyens plus lents, plus sûrs et plus 
durables, activer la réalisation progressive du bonheur des 
hommes (1). Quelle était donc cette institution supérieure, 
cette association mondiale, que Condorcet ne désigne pas 
autrement et sur laquelle il ne donne aucun renseignement 
précis ? C'était la confraternité maçonnique, à laquelle le 
biographe français, franc-maçon lui-même, n'a cru devoir 
faire qu'une discrète allusion. C'est cependant par le rôle 
considérable qui fut celui de Franklin dans la franc-maçon- 

(1) Op. cit., p. 282-283. 



140 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

nerie américaine et par la grande influence qui en résulta 
pour lui, que l'on peut seulement expliquer la multiciplité 
de ses œuvres et son action décisive sur la marche des 
affaires de son pays. 

La franc-maçonnerie moderne (spéculative masonry) ne 
fut introduite dans les colonies anglaises de l'Amérique du 
Nord que peu avant 1730. En cette année, il existait certai- 
nement à Philadelphie une loge régulièrement constituée. 
Pendant son séjour à Londres, il eût été malaisé à l'ouvrier 
typographe de pénétrer dans le temple symbolique, ne fut- 
ce qu'à raison des charges pécuniaires qu'il aurait fallu 
assumer. A Philadelphie il en allait tout autrement pour le 
maître-imprimeur en train de faire fortune. Au mois de 
février 1731 il était initié au premier degré. En 1734, à l'âge 
de vingt-huit ans, il devenait vénérable de la loge, et en 
même temps grand-maître pour la Pensylvanie. La même 
année il réimprimait fidèlement le Book of Constitutions de 
1723, dont quelques-uns des textes principaux furent adul- 
térés quatre ans plus tard, dans la seconde édition de 
Londres, sous l'influence du courant d'idées illibérales qui 
s'était formé parmi les dirigeants de la franc-maçonnerie 
britannique. En 1754 fut érigé à Philadelphie le premier de 
ces édifices consacrés aux réunions maçonniques, qui se 
voient aujourd'hui dans toutes les villes de quelque impor- 
tance aux Etats-Unis et que l'on appelle des masonic halls. 
En 1760, étant allé remplir une mission à Londres, Franklin 
assista à une séance de la Grande Loge d'Angleterre, dont 
le procès-verbal lui donne encore le titre de grand-maître 
provincial à Philadelphie (1). 

(1) Ces renseignements sur la carrière maçonnique de Franklin en 
Amérique sont empruntés au grand ouvrage historique de Gould, 
the History of Frecmasonrg, Londres et New- York, 1887, 3 vol. in-4 en 
6 tomes, III e vol., p. 428-435. — Gould mentionne ensuite l'affiliation de 
Franklin à la loge des Neuf Sœurs, ainsi que sa participation à l'initiation 
de Voltaire et à la pompe funèbre en son honneur. Mais il semble avoir 
ignoré son vénéralat de 1779-1781. — En revanche, l'historien anglais dit 
que la loge fit frapper une médaille en l'honneur du grand Américain, 
assertion que n'a pu vérifier l'auteur de la présente monographie, 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LÀ RÉVOLUTION 141 

Ecrivain, savant, philanthrope, Franklin fut aussi un 
philosophe. Nous savons par Condorcet que les ouvrages 
de Collins et de Shaftesbury lui avaient inspiré « les prin- 
cipes de ce scepticisme qui, dans les écoles grecques, 
avait dégénéré en une ridicule charlatanerie, mais qui, 
chez les modernes, dégagé de ces subtibilités pédan- 
tesques, est devenu la véritable philosophie, et qui con- 
siste, non à douter de tout, mais à peser toutes les 
preuves en les soumettant à une rigoureuse analyse, non 
à prouver que l'homme ne peut rien connaître, mais à 
bien distinguer et à choisir pour objet de sa curiosité ce 
qu'il est possible de savoir (1). » Par cette méthode, qui 
prend son point de départ dans celle de Descartes, notre 
philosophe arriva à reconnaître qu'il existe une morale 
« fondée sur la nature de l'homme, indépendante de toutes 
les opinions spéculatives, antérieure à toutes les conven- 
tions. » Sur les questions d'origine et de fin (pour parler 
le langage plus moderne des positivistes) « il pensait que 
nos âmes recevaient, dans une autre vie, la récompense 
de leurs vertus et la punition de leurs fautes; il croyait 
à l'existence d'un dieu bienfaisant et juste, à qui il ren- 
dait, dans le secret de sa conscience, un hommage libre 
et pur. 7) Ce convaincu ne prétendait point imposer aux 
autres sa croyance, et voulait surtout faire régner la tolé- 
rance, cette vertu qui est un des principes essentiels de la 
franc-maçonnerie. « Il ne méprisait pas les pratiques exté- 
rieures de religion, les croyait même utiles à la morale ; 
mais il s'y soumettait rarement. Toutes les religions lui 
paraissaient également bonnes, pourvu qu'une tolérance 
uuiverselle en fût le principe, et qu'elles ne privassent 
point des récompenses de la vertu ceux qui, en la prati- 
quant, suivaient une autre croyance ou n'en professaient 
aucune (2). » 

(1) Op. cit., p. 374. 

(2) Op. cit., p. 416. 



142 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

Franklin prit part à la gestion des affaires publiques 
comme représentant de ses concitoyens, comme adminis- 
trateur, puis comme diplomate et législateur. Il fut enfin 
un homme d'État dans le sens le plus élevé. Il siégea dans 
l'assemblée de Pensylvanie après en avoir été le secrétaire. 
Il fut directeur des postes de cette colonie, puis fut nommé 
par le gouvernement de la métropole gênerai post master 
pour l'ensemble des colonies américaines. En 1744, alors 
que l'Angleterre avait besoin de toutes ses troupes pour la 
guerre continentale, il fut le promoteur de la création 
d'une milice pour repousser les incursions des Indiens. On 
lui offrit le commandement du corps formé par la ville de 
Philadelphie, il désigna un autre commandant et tint à 
servir comme simple milicien. Cette organisation fournit 
plus tard le noyau de l'armée de l'indépendance. En 1754 
il fut chargé de traiter avec les Indiens et conclut avec 
eux d'équitables arrangements. 11 fut de uxfois député à 
Londres par la colonie dont il était concitoyen, en 1757 et 
1764, pour défendre les droits de tous contre la famille de 
Penn qui prétendait se soustraire aux charges publiques. 
Pendant cette seconde mission, il eut l'adresse de faire 
rapporter, en 1766, l'acte du timbre que le gouvernement 
avait résolu d'imposer à l'Amérique. Lorsque la tentative 
d'imposer les colonies américaines sans leur consente- 
ment fut renouvelée par l'établissement de la taxe sur le 
thé que les colons se refusèrent à subir, il retourna encore 
à Londres, mais sans succès. Les mesures de rigueur 
prescrites par le gouvernement provoquèrent la résis- 
tance armée des citoyens; et l'insurrection se généralisa 
dans les colonies, soulevées pour la défense de la liberté 
dont elles avaient joui jusque là. Franklin fut l'un des 
promoteurs et des organisateurs de la résistance. En juillet 
1776, membre du congrès réuni à Philadelphie, il fut l'un 
des rédacteurs de la déclaration d'indépendance. Quelques 
jours après, se réunissait dans la même ville la conven- 






LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 143 

tion convoquée pour élaborer la constitution de l'état de 
Pensylvanie. Cette assemblée l'élut pour président, et la 
constitution fut en grande partie son œuvre. A la fin de la 
même année, il fut choisi par le congrès pour aller négocier 
avec le gouvernement français et obtenir son appui en 
faveur des treize états confédérés. 

Il était désigné pour cette mission par les aptitudes dont 
il avait fait preuve, par la noblesse et l'aménité de son 
caractère, par sa célébrité, par les relations qu'il avait en 
France. Il était le seul homme de l'Amérique qui eût alors 
en Europe une grande réputation. Il avait déjà fait un 
séjour à Paris en 1767, à la suite de sa seconde mission à 
Londres, et y avait été recherché avec empressement par 
les savants. Il était, au titre d'associé étranger, membre de 
cette Académie des sciences où son éloge, après sa mort, 
fut prononcé par Condorcet. Il était populaire avant d'être 
arrivé : à l'annonce de sa venue, toutes les cheminées s'or- 
nèrent de son portrait (1). Au commencement de février 
1777, le continuateur deBachaumont(2) le présente ainsi à 
ses lecteurs : 

Le docteur Franklin, arrivé depuis peu des colonies anglaises 
dans ce pays, est très connu, très fêté des savants. Il a une belle 
physionomie, peu de cheveux et un bonnet de peau qu'il porte 
constamment sur sa tête. Il est fort réservé en public sur les nou- 
velles de son pays qu'il vante beaucoup : il dit que le ciel, jaloux 
de sa beauté, lui a envoyé le fléau de la guerre. Nos esprits 
forts l'ont adroitement sondé sur sa religion, et ils ont cru 
entrevoir qu'il était de la leur, c'est-à-dire qu'il n'en avait 
point. 

De ce témoignage il convient de rapprocher celui de 
Condorcet (3), qui constate et explique le succès de l'illustre 
Américain dans la société parisienne. 

(1) Mémoires secrets, t. X, 17 janvier 1777. 

(2) Mémoires secrets, 4 février 1777 . 

(3) Op. cit., p. 406. 



144 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

La célébrité de Franklin dans les sciences lui donna pour amis 
tous ceux qui les aiment ou les cultivent, c'est-à-dire tous ceux 
qui exercent sur l'opinion publique une influence réelle et durable. 

A son arrivée, il devint un objet de vénération pour tous 
les hommes éclairés, et de curiosité pour les autres. Il se 
prêtait à cette curiosité avec la facilité naturelle de son carac- 
tère, et la conviction que par là il servait la cause de sa patrie. 
On se faisait honneur de l'avoir vu; on répétait ce qu'on lui 
avait entendu dire. Chaque fête qu'il voulait bien recevoir, 
chaque maison où il consentait à aller, répandait dans la société 
de nouveaux admirateurs qui devenaient autant de partisans de 
la révolution américaine. 

Les hommes que la lecture des livres philosophiques 

avait disposés en secret à l'amour de la liberté se passionnaient 
pour celle d'un peuple étranger, en attendant qu'ils pussent 
s'occuper de recouvrer la leur, et saisissaient avec joie cette 
occasion d'avouer publiquement leurs sentiments que la pru- 
dence les avait obligés de tenir dans le silence. 

Trois mois après l'arrivée de Franklin à Paris, La Fayette 
s'embarquait pour l'Amérique, malgré l'opposition de sa 
famille et du gouvernement, et apportait un précieux 
secours à Washington. Le 6 février de l'année suivante, 
le représentant des treize états signait à Versailles deux 
traités avec le gouvernement français, l'un d'amitié et de 
commerce, l'autre d'alliance éventuelle et défensive. Quatre 
jours après, arrivait Voltaire. Franklin s'empressa d'aller 
le voir (1). Il lui présenta son petit-fils, en le priant de 
donner à celui-ci sa bénédiction. Voltaire, qui venait de 
causer en anglais avec le grand'père, bénit l'enfant en disant : 
God and liber ty (2). 

(1) Cette visite est signalée, dans le t. XI des Mémoires secrets, à la 
date du 18 février, comme a} r ant eu lieu le lundi précédent. 

(2) L'anecdote est rapportée ainsi par Condorcet dans sa Vie de Vol- 
taire (éd. Beuchot, t. I, p. 289-290). — Dans sa lettre du 15 mars 1778, 
adressée au marquis de Florian, Voltaire dit lui-même : « J'ai vu 
« M. Franklin chez moi, étant très malade : il a voulu que je donnasse 
« ma bénédiction à son petit-fils. Je la lui ai donnée en disant Dieu et la 
« liberté en présence de vingt personnes qui étaient dans ma chambre. » 
(Ed. Beuchot, t. LXX, p. 455.) — Le nouvelliste des Mémoires secrets, à la 
date du 22 février, revenant sur la visite de Franklin et racontant la scène 
de la bénédiction, dit que Voltaire prononça avec emphase ces trois 
mots : Dieu, Liberté, Tolérance. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 145 

Il est à croire que l'exemple de Franklin ne fut pas sans 
influence sur la résolution prise par le coryphée de la 
philosophie, de se faire recevoir franc-maçon ; et d'autre 
part il est certain que l'initiation de Voltaire détermina 
l'illustre Américain à se faire affilier aux Neuf Sœurs (1). 
Ce fut précisément à l'époque de cette initiation que cir- 
cula un très beau vers latin (2), propre à caractériser 
Franklin et à servir d'inscription à son portrait : 

Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tyrannis. 

La précieuse acquisition ainsi faite par la loge est consta- 
tée par le passage suivant du mémoire de La Dixmerie (3), 
qui résume et apprécie fort justement la brillante carrière 
jusque là parcourue par Franklin : « Des noms fameux 
« sont venus se joindre au grand nom de Voltaire et enri- 
« chir le catalogue des Neuf Sœurs. Nous vîmes bientôt 
« accourir au milieu de nous cet homme célèbre, ami du 
» grand homme que nous regrettons, ce philosophe que 
« le monde ancien envia longtemps au monde nouveau; 
« qui sut déconcerter à la fois les effrayants mystères de 
« la nature et de la politique ; utile à l'univers entier par 
« ses travaux, protecteur et législateur de sa patrie par son 
(.(. courage et ses lumières. » 

Franklin fut vénérable des Neuf Sœurs pendant deux 
ans, son mandat lui ayant été renouvelé en 1780. 

Le commencement de son vénéralat fut marqué par une 
fête à laquelle la loge voulut donner un éclat exceptionnel, 
en réjouissance du succès qu'elle avait remporté le 20 mai, 



(1) Le nom de Franklin vient un peu après celui de Voltaire sur la 
liste imprimée en 1779. 

(2) Ce vers, qui a toujours été attribué à Turgot, est relaté en avril 
1778 dans la Correspondance de Grimm. On ne le trouve que plus tard, 
à la date du 8 juin, dans le t. XII des Mémoires secrets . 

(3) Page 6. 

10 



146 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

veille de ses dernières élections annuelles. Il fallait, natu- 
rellement, attendre l'époque habituelle de la Saint-Jean 
d'été, c'est-à-dire la fin de juin. Puis il y eut quelques 
retards occasionnés par les préparatifs à faire. Enfin la 
fête eut lieu le lundi 16 août ; et le continuateur de Bachau- 
mont en donna à ses lecteurs un récit circonstancié (1). 

On avait loué, pour la circonstance, le Vaux-hall de la 
foire Saint-Germain, qui pouvait contenir une nombreuse 
assistance. Il n'y eut ni travaux maçonniques proprement 
dits, ni travaux d'adoption. Les dames furent conviées pour 
participer à des plaisirs purement intellectuels ; car cette 
fois la danse était exclue du programme. Ce fut une solen- 
nité littéraire et artistique, que présida le comte de Milly, 
premier surveillant, en l'absence de Franklin empêché. 

La première partie fut une séance académique, entre- 
mêlée de musique et de lectures. Les principales produc- 
tions littéraires furent : 

1° un Eloge de Montaigne, par l'infatigable La Dixmerie ; 

2° un chant du poème de Roucher, Novembre ; 

3° un Eloge de Voltaire, en vers, par un des plus jeunes 
membres de la loge, et tout nouvellement admis, Carbon 
de Flins des Oliviers ; 

4° la préface d'un ouvrage d'Hilliard d'Auberteuil, 
intitulé Essais historiques et politiques sur les Anglo-Améri- 
cains, où l'auteur avait tracé les portraits des principaux 
chefs de la nouvelle confédération, entre autres celui de 
Franklin, ce qui donnait lieu de célébrer le chef de la 
loge; 

5° un drame de Garnier, le Repentir de Pygmalion, que 
l'auteur venait de faire recevoir à la Comédie italienne. 

Le grand succès fut pour le poète des Mois. Le commen- 
cement de novembre étant l'époque de la rentrée des tribu- 
naux, Roucher en prenait occasion pour rappeler leurs 
devoirs aux « prêtres de Thémis. » Jurez, leur disait-il : 

(1) Mémoires secrets, t. XIV, 25 août 1779. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 147 

Qu'équitables et purs comme les immortels 
Vous n'égarerez point dans la nuit de l'intrigue 
La vérité, qui marche étrangère à la brigue ; 
Jurez que, sans oreille à la voix du puissant, 
Vous lui refuserez le sang de l'innocent ; 
Jurez que la beauté, plus forte dans les larmes, 
Trouvera votre cœur armé contre ses charmes; 
Enfin que dans vos mœurs, ainsi qu'en vos arrêts, 
Vous n'offrirez de vous que de nobles portraits. 

A la leçon un peu voilée que renferment ces vers succéda 
la note franchement satirique : 

Mais c'est peu, flétrissez, couvrez d'ignominie 

L'orateur magistrat qui de la tyrannie, 

En des temps orageux, flatta les vils suppôts 

Et trop tard pour l'honneur déserta leurs drapeaux. 

D'un pareil défenseur la vérité s'indigne. 

Quels que soient ses talents, ce mortel n'est pas digne 

De conduire à vos pieds l'orphelin gémissant 

Ni de vous présenter les pleurs de l'innocent. 

A ces extraits, les auditeurs reconnurent Antoine-Louis 
Séguier, avocat général au Parlement de Paris, membre de 
l'Académie française, qui s'était toujours signalé par sa 
haine contre les philosophes ; qui, vingt ans auparavant, 
avait requis contre l'Encyclopédie ; et qui, ensuite, s'était 
fait remarquer par sa louche attitude lors du coup d'Etat 
parlementaire du chancelier Maupeou. Les huit vers qui 
viennent d'être reproduits étaient, d'ailleurs, d'autant plus 
intéressants à entendre que la censure ne les avait pas 
laissé subsister dans le poème livré à l'impression et dont 
le travail typographique était achevé depuis quelques 
semaines (1). Il en résulta une seconde lacune dans le livre, 

(1) Les Mois, dont l'apparition en librairie eut lieu en février 1780, 
avaient été imprimés en deux éditions originales, l'une in-4, l'autre in-12, 
datées de 1779, que des mentions finales constatent avoir été respective- 
ment achevées le 30 juin et le 12 juillet. 



148 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

compensée comme la première par la publicité d'audition 
que lui donnèrent les Neuf Sœurs (1). 

A l'orateur magistrat stigmatisé de la sorte, Roucher en 
opposait aussitôt un autre qu'il glorifiait, tout en lui mar- 
quant sa gratitude personnelle (2) : l'illustre Dupaty, alors 
avocat général au Parlement de Bordeaux, « non moins 
« célèbre parmi les patriotes que parmi les orateurs », que 
nous retrouverons plus loin et qui nous arrêtera plus 
longuement. 

Je ne veux confier ce sacré ministère 

Qu'à l'homme vertueux dont l'éloquence austère 

N'adopte, pour tonner contre l'oppression, 

Ni mot injurieux, ni lâche passion : 

Qu'à l'inflexible honneur il soit resté fidèle, 

Et qu'enfin Dupaty lui serve de modèle. 

Peut-être à ce seul nom, Dupaty, rougis-tu ? 

Mais à notre amitié, bien moins qu'à ta vertu, 

Je devais aujourd'hui ce solennel hommage. 

Ah ! si ces faibles vers qu'ennoblit ton image, 

Peuvent franchir des ans l'espace illimité 

Et consacrer ma muse à l'immortalité, 

On saura que j'avais pour ami véritable 

Un homme incorruptible, intrépide, équitable, 

Qui, sensible aux malheurs par le peuple soufferts, 

Sut braver, jeune encor, et l'exil et les fers. 

Le public applaudit avec transport, nous apprend le 
nouvelliste des Mémoires secrets. Dupaty était présent. On 



(1) La lacune se trouve au t. II, p. 136, de la grande édition, et au 
t. III, p. 170, de la petite : elle y est marquée par l'espace laissé blanc 
pour huit vers. Ces vers ont été rétablis dans les deux dernières impres- 
sions du poème (Paris 1826, in-18, t. II, p. 144 — Paris, 1827, in-32, t. II, 
p. 12). 

(2) Le continuateur de Bachaumont dit ici que « le poète, lui ayant 
« obligation du bonheur dont il jouit, a cru devoir lui en témoigner 
« ainsi sa reconnaissance. » — Antérieurement (t. XI, 19 janvier 1778) les 
Mémoires secrets remarquent que la protection de Dupaty auprès de 
Turgot avait fait obtenir à Roucher la place de receveur des gabelles qui 
l'avait mis à l'abri du besoin. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 149 

lui mit sur la tête une couronne, à la mode du temps. Le 
magistrat franc-maçon prit le laurier et en couronna lui- 
même Garât, qu'on savait avoir obtenu de l'Académie 
française, pour son Eloge de Sager, un prix qui devait être 
proclamé quelques jours plus tard, à la séance solennelle 
de la Saint-Louis. Il y eut ainsi, pour trois adeptes des 
Neuf Sœurs, un triple triomphe. 

Il est intéressant de noter, en quelque sorte comme un 
pressentiment prophétique, le rapprochement du blâme et 
de la louange pour deux magistrats qui devaient, sept ans 
plus tard, se trouver antagonistes dans une grande lutte 
judiciaire. Nous y verrons Dupaty mériter une fois de plus 
l'élogieuse appréciation de Roucher, et Séguier se faire 
l'apologiste de l'arbitraire, le champion de l'injustice, le 
persécuteur de l'innocence. 

On avait espéré que Dupaty contribuerait encore d'une 
autre façon à l'intérêt de la séance académique. Il avait 
composé un éloge de Montesquieu, dont il devait donner 
lecture. Mais il déclara, quelques jours auparavant, n'avoir 
pas terminé cet ouvrage. « On croit plutôt, dit le nouvelliste 
« des Mémoires secrets, que les morceaux hardis dont il est 
« plein, dit-on, ont engagé ses amis à le détourner de se 
« donner ainsi en spectacle. » La séance, d'ailleurs, était 
abondamment remplie. 

Quand elle eut pris fin, les assistants montèrent à l'étage 
supérieur où l'on avait préparé une galerie d'oeuvres artis- 
tiques et scientifiques. Les exposants des Neuf Sœurs avaient 
fait merveille, et les visiteurs n'avaient pas à regretter le 
salon carré du Louvre. Houdon, pour la sculpture, Greuze, 
comme peintre, brillaient entre les autres. Parmi les inven- 
tions des physiciens on remarquait surtout le baromètre 
enregistreur de Le Changeux, qui n'avait pas encore été 
produit en public. 

En terminant son récit, le nouvelliste contemporain 
nous apprend que « cette longue assemblée, trouvée trop 



150 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

courte par les frères et même par les dames, s'est ter- 
minée, selon l'usage, par un banquet simple et spirituel, 
qui a prolongé les plaisirs jusque bien avant dans la nuit. » 

Vers le milieu du vénéralat de Franklin, au printemps 
de 1780, la loge s'agrégea un héros de l'indépendance amé- 
ricaine, Paul Jones, qui s'était illustré dans la guerre 
maritime contre l'Angleterre. 

C'était un écosssais, alors âgé de trente deux ans (1), qui, 
dès le commencement des hostilités, s'était engagé au ser- 
vice des Anglo-Américains. En 1777, il osa débarquer en 
Angleterre et forcer le port de Witehaven. En 1779, il battit, 
avec un seul navire, deux frégates anglaises qui convoyaient 
une flotte marchande. A la suite de cet exploit, il vint en 
France, au commencement de 1780, et fut reçu avec éclat 
par le Roi. La Correspondance de Grimm et de Diderot, en 
mars (2), annonce qu'il est à Paris depuis quatre semaines 
et mentionne sa présentation à Versailles, ajoutant qu'il a 
été applaudi avec transport dans tous les spectacles où il 
s'est montré, particulièrement à l'Opéra. En même temps, 
le rédacteur de la Correspondance informe ses lecteurs que 
l'intrépide marin est membre de la loge des Neuf Sœurs ; 
que cette loge a engagé Houdon à faire son buste ; et que 
ce portrait est un nouveau chef-d'œuvre, digne du même 
ciseau qui semble destiné à consacrer à l'immortalité les 
hommes illustres en tout genre. 

Le lundi 1 er mai il y eut fête aux Neuf Sœurs en l'honneur 
de Paul Jones. La Dixmerie, en qualité de premier orateur 
en exercice, lui adressa un discours que la loge fit im- 
primer et dont il fut rendu compte par le continuateur 
de Bachaumont (1), avec mention de la circonstance où il 
avait été prononcé : 

(1) Paul Jones, né à Arbiglam le 6 juillet 1747, mort à Paris le 18 juil- 
let 1792. 

(2) Ed. Taschereau, t. X. p. 283 

(3) Mémoires Secrets, t. XV, 18 juillet 1780. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 151 

Dans ce discours très bien composé, serré de faits et dénué de 
toute adulation basse et outrée, ce qui est fort rare dans les 
éloges, grâce, il est vrai, au mérite rare et extraordinaire du 
héros, dont le panégyriste pour intéresser n'avait besoin d'aucun 
merveilleux : dans ce discours, en outre court et rapide, frère 
La Dixmerie relève l'origine de la Maçonnerie, qu'il rapporte à 
l'ancienne chevalerie, laquelle tirait elle-même la sienne des 
anciens initiés. 

La loge des Neuf Sœurs a voulu imiter cette mère illustre qui 
accueillait, avec autant de joie que d'appareil, celui d'entre ses 
preux qui venait de mettre fin à quelque grande aventure. 

Le nouvelliste remarque, d'après ce discours, que le 
héros avait courtisé Apollon avant de s'enrôler sous les 
drapeaux de Mars. Le fait avait déjà été signalé, en mars, 
dans la Correspondance de Grimm, où on lit « que ce brave 
« corsaire, qui a donné des preuves si multipliées de l'àme 
« la plus ferme et du courage le plus déterminé, n'en est 
« pas moins l'homme du monde le plus sensible et le plus 
« doux; qu'il a fait beaucoup de vers pleins de grâce et de 
« mollesse ; que le genre de poésie qui paraît même avoir 
« le plus d'attrait pour son génie, c'est l'élégie et l'églogue.» 
Il convenait donc de le louer en vers comme en prose. 
Aussi lit-on dans les Mémoires secrets qu'à la suite du dis- 
cours se trouvait un quatrain, œuvre également de La 
Dixmerie, d'un goût original qui le rendait digne d'être 
conservé : 

Jones, dans les combats en ressources fertile, 

Agit envers ses ennemis 
Comme agit envers nous une coquette habile : 

On croit le prendre et l'on est pris. 

Paul Jones se remit à faire la guerre contre l'Angleterre 
jusqu'à la paix de 1783. A cette époque, il fit un nouveau 
séjour en France pour régler les prises faites en commun 
avec la marine française. En 1784, il entra au service de^la 
Russie. En 1790, il revint à Paris, où il mourut deux ans 



152 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

après. L'Assemblée législative envoya une députation à ses 
obsèques. 

La seconde année du vénéralat de Franklin fut marquée 
par la formation de la Société Apollonnienne, qui fut, en 
quelque sorte, un dédoublement de la loge. Cette société 
fonda un établissement libre d'enseignement supérieur, 
sous le nom de Musée de Paris, lequel donna naissance au 
Lycée, dont l'existence se prolongea jusqu'au milieu du 
dix-neuvième siècle sous le nom d'Athénée. L'historique 
de cette œuvre d'utilité publique, due à l'initiative privée, 
comporte des développements qui trouveront leur place 
dans un chapitre spécial. 

En mai 1781, le marquis de La Salle remplaça Franklin 
au poste de vénérable. Il figure comme tel au tableau alpha- 
bétique des loges arrêté à la fin de cette même année, 
imprimé dans YÉtat du Grand Orient (tome III, 6 e partie). 
Il avait déjà d'importants états de services maçonniques. 
Sur le tableau des officiers du Grand Orient arrêté en 
août 1776 il est porté comme second surveillant de la 
chambre d'Administration; et l'on y voit qu'il avait été 
auparavant officier adjoint du G.\ 0.\, qu'il était premier 
surveillant de l'importante loge Saint-Jean-d'Ecosse-du- 
Contrat-Social à l'orient de Paris, qu'il était aussi député 
d'une autre loge parisienne, la Parfaite Egalité. Il avait été 
ensuite vénérable du Contrat Social. Au tableau imprimé 
des Neuf Sœurs, qui fut arrêté au commencement de 1779, 
il est inscrit parmi les associés libres. Voici sa désignation 
au tableau des officiers du Grand Orient en août 1776 ■ « Le 
« T. V. F. Adrien-Nicolas, marquis de La Salle, chevalier, 
« seigneur "de Carrière-sous-Bois-Badonville-Broué, comte 
« d'Offémont, major d'infanterie. » Son domicile est indi- 
qué rue Chapon, aux Marais. 

Le marquis de La Salle (1) avait quarante-six ans quand 

(1) Né à Paris le 11 février 1735, — mort à Charenton le 23 octobre 1816. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 153 

il devint vénérable des Neuf Sœurs. Fils d'un conseiller au 
Chàtelet, il avait pris part, comme officier de cavalerie, à 
la guerre de Sept-Ans, où il se produisit avec assez d'éclat 
pour être fait chevalier de Saint-Louis et commandeur de 
Malte. Au tableau de la loge pour 1783, où il est porté 
comme ex-vénérable, il a le titre de lieutenant-colonel, 
commandant le bataillon de la garnison de Vermandois. 
Mais il eut surtout une grande notoriété comme auteur 
dramatique pendant les vingt-cinq dernières années de 
l'ancien régime. En 1765, il avait fait représenter Eudoxe, 
tragédie en cinq actes avec musique de Gossec; en 1766, 
les Pêcheurs, comédie en un acte et en prose, mêlée 
d'ariettes mises en musique par le même compositeur ; en 
1780, l'Officieux, comédie en trois actes et en prose; enfin, 
au mois de mars 1781, Chacun sa folie, comédie en deux 
actes et en vers. Plus tard, il donna Sophie Francourt, 
comédie en quatre actes et en vers, jouée pour la première 
fois en 1783; et, en 1786, V Oncle et les deux tantes, comédie 
en trois actes et en vers. Mêlé au mouvement révolution- 
naire, il fut, au 14 juillet 1789, acclamé commandant en 
second de la garde nationale, dont La Fayette prenait le 
commandement en chef. En 1790, il était promu maréchal 
de camp. En 1792, il partit pour Saint-Domingue, où il 
remplit par intérim les fonctions de gouverneur général. 
Il fut élevé ensuite au grade de général de division, titre 
qui lui est donné au tableau de la loge en 1806, car il avait 
concouru au réveil de 1805. 

D'un militaire adonné à la littérature, le vénéralat des 
Neuf Sœurs passa, en 1783, à un militaire adonné aux 
recherches scientifiques. Le successeur du marquis de 
La Salle fut le comte de Milly, mestre de camp de dragons, 
membre de l'Académie des sciences, qui avait été affilié le 
jour de la pompe funèbre en l'honneur de Voltaire, et qui 
était devenu premier surveillant lors de la première élec- 
tion de Franklin comme vénérable. 



154 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

Nicolas-Christien de Thy, comte de Milly (1), était alors 
dans sa cinquante-cinquième année. Appartenant à une 
famille noble mais peu riche du Beaujolais, il était entré 
au service militaire dès l'âge de quatorze ans. Il servit avec 
distinction dans les campagnes de Flandre et d'Allemagne. 
N'ayant qu'une fortune médiocre et point de parents à la 
Cour, il ne pouvait, dit Condorcet, porter ses espérances 
au-dessus de l'avancement tardif et borné que l'on peut 
attendre du temps et des services. C'est pourquoi, en 1760, 
après la bataille de Minden, il passa au service du duc de 
Wurtemberg, allié de la France ; et, en moins d'une année, 
il devint colonel, adjudant général, chambellan, chevalier 
de l'Aigle rouge. La guerre finie, il eut tout le loisir de 
développer et d'exercer son amour pour les sciences. « Le 
goût des arts et le désir de servir l'humanité le conduisirent 
à l'étude de la chimie. Lorsqu'il revint dans sa patrie, en 
1771, il y rapporta un ouvrage très détaillé sur les procédés 
employés dans la fabrication de la porcelaine de Saxe; et 
l'Académie jugea cet ouvrage digne d'entrer dans sa 
collection des arts (2). » 

L'année suivante, il fit paraître VAnti- syphilitique ou la 
Santé publique; puis, en 1778, un mémoire sur la manière 
d'essuyer les murs nouvellement faits. Il fit en outre insérer 
des mémoires dans le Journal de physique et dans les 
recueils de plusieurs académies. Ce fut lui qui introduisit 
en France l'art du poëlier, qui permit de chauffer les habi- 
tations d'une manière bien autrement efficace qu'on ne 
faisait auparavant. La Dixmerie eut donc raison de louer, 
dans la note à la suite de son mémoire justificatif, « ce 
physicien profond, occupé sans cesse du soin de rendre 

(1) Né à Bcaujeu le 18 juin 1728, — mort à Paris le 17 septembre 1784. 

(2) Éloge de M. le comte de Milly, prononcé par Condorcet à l'Aca- 
démie des sciences (éd. O'Connor, t. III, p. 181). — L'ouvrage mentionné 
est l'Art de la porcelaine, in-folio, avec 8 planches, Paris, 1771 . Traduc- 
tion allemande, Kcenigsbcrg, 1774, in-4. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 155 

utile une science que tant d'autres ne cherchent qu'à 
rendre curieuse. » Ses travaux et ses publications lui valu- 
rent une place d'associé libre à l'Académie des sciences. 
Plusieurs autres académies de France et de l'étranger 
tinrent aussi à honneur de l'inscrire sur leurs listes. 

Le tableau des Neuf Sœurs en 1783 ayant été préservé de 
la destruction (1), nous savons que les principaux élus de 
cette année, avec le comte de Milly, furent : — comme 
premier surveillant, Girault, avocat au Parlement; — 
comme second surveillant, Le Changeux, déjà connu ; — 
comme premier orateur, Pastoret, conseiller à la cour des 
Aides ; — comme second orateur, Guillaumot, architecte, 
intendant général des bâtiments du Roi. — Comme député 
au Grand Orient, le célèbre avocat Elie de Beaumont ; — 
comme secrétaires, le graveur Gaucher, l'ancien oratorien 
Le Blanc de Guillet, l'avocat Bonhomme de Commeyras. 





Le comte de Milly mourut en septembre 1784, ayant été 
remplacé comme vénérable par Dupaty au mois de mai 
précédent. D'après Besuchet, il fut victime de ses labo- 
rieuses recherches. Ne se méfiant pas assez des remèdes 
secrets, il les analysait et en faisait l'expérience sur lui- 
même : c'est ainsi qu'il altéra gravement sa santé et hâta 
la fin de sa vie. La loge voulut l'honorer et perpétuer son 

(1) Voir, au commencement du chapitre VII ci-après, ce qui est dit de 
ce document. 



156 LES NEUF SŒURS JUSQU A LA RÉVOLUTION 

souvenir en faisant frapper une médaille d'argent (1) dont 
la page 155 donne la reproduction (2). 

L'année suivante, à la séance publique de l'Académie des 
sciences pour sa rentrée d'après la Saint-Martin, c'est-à- 
dire un peu avant le milieu de novembre, Condorcet, en 
qualité de secrétaire perpétuel de cette académie, donna 
lecture de Y Éloge du comte de Milly, qu'il avait composé (3). 
Le continuateur de Bachaumont, en relatant le fait (4), dit 
que l'auteur du discours s'est étendu sur l'attrait du comte 
de Milly pour les secrets dont il était l'investigateur et dont 
il est devenu la victime ; car, quoiqu'il fût d'une constitu- 
tion très robuste, à force de vouloir tàter de tous, il en a 
rencontré un qui l'a fait périr encore à la fleur de l'âge. Et 
le nouvelliste ajoute : 

Par ce goût pour les choses mystérieuses, le comte de Milly 
avait donné avec enthousiasme dans la franc-maçonnerie, où il 
possédait des dignités éminentes. Le secrétaire a profité de cette 
circonstance pour se livrer à une digression intéressante sur 
cet ordre innocent, qu'il a vengé des calomnies du fanatisme et 
des persécutions de l'autorité alarmée mal à propos. 

Cette digression était d'autant plus intéressante qu'elle 
provenait d'un adepte de la franc-maçonnerie, et que, 
parmi les membres de l'Académie, il y avait tout au moins 

(1) Précis historique, t. II, p. 200. 

(2) Cette médaille, dont l'auteur de la présente monographie possède 
un exemplaire, a 31 millimètres de diamètre. De face elle représente le 
personnage avec cette inscription en exergue : N as CH e de thy c te de 
milly. de LACAD' e ROY le des sgiences. Au dessous de la figure sont les 
lettres tri-ponctuées : v.\ D.\ L.\ L. - . d.\ N.\ s. - . (Vénérable delà loge 
des Neuf Sœurs). Au revers se voit un temple dont la forme rappelle celui 
de Vesta à Tivoli, et à l'édification duquel travaillent neuf figurines. Au 
dessous on lit : des neuf sœurs. Dans l'exergue supérieure est cette 
devise : de leurs travaux naîtra leur gloire. 

(3) Cet éloge occupe six pages et demie dans les Œuvres de Condorcet, 
édition O' Connor (t. III, p. 189 et suiv.) 

(4) Mémoires secrets, t. XXX, 12 novembre 1785. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 157 

trois autres francs-maçons éminents, Franklin, Lalande et 
Pingre. Voici la teneur du morceau : 

Il s'était attaché particulièrement à cette société dont l'origine 
est inconnue, ou du moins obscurcie par des fables; qui, répan- 
due dans l'Europe depuis plusieurs siècles, tantôt ignorée et 
tantôt l'objet d'une curiosité inquiète, a essuyé souvent des persé- 
cutions sans avoir jamais mérité de reproches; qui, en cherchant 
à cacher le véritable esprit de son institution sous un langage 
bizarre et sous une foule de cérémonies burlesques, a cepen- 
dant toujours compté des sages parmi ses membres ; qui enfin 
ne se faisant connaître au dehors que par des actions de bien- 
faisance, eût mérité peut-être que la calomnie respectât ses 
mystères. S'il arrive un jour qu'ils soient dévoilés, on n'y 
trouvera sans doute que les précautions nécessaires, dans les 
siècles d'ignorance, à des hommes réunis par le besoin d'exer- 
cer librement leur raison (1). 

En 1784, les Neuf Sœurs mirent à leur tête le président 
Dupaty. Le fait est attesté par un exemplaire imprimé du 
tableau de la loge pour cette année, conservé dans la 
famille de cet homme illustre (1), où l'on voit qu'il eut 
pour principaux assistants : — comme premier surveillant, 
Girault, avocat au parlement ; — comme second surveillant, 
le marquis de Marnésia ; — comme premier orateur, Pas- 
toret, qui l'était déjà l'année précédente ; — comme second 
orateur, Ginguené; — comme député au Grand Orient, 
Elie de Beaumont, maintenu en ce poste ; — comme secré- 
taires le poète Roucher, Le Changeux et Marie, avocat. Le 
célèbre compositeur Piccinni ligure sur le même document 
comme l'un des trois directeurs des concerts. 

Le nouveau vénérable nous est déjà apparu comme 
affilié en 1779, portant encore le titre d'avocat général au 
parlement de Bordeaux. Sur le tableau de 1783 il figure 
comme président au même parlement. Au commencement 

(1) Ce document est reproduit à la fin du volume (appendice B). 



•158 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

de 1784 il put, tout en conservant cette situation de magis- 
trat, avoir à Paris sa résidence habituelle et, conséquem- 
ment, être porté à la présidence de la loge dont il était un 
des membres les plus éminents. Dans la note finale du 
mémoire de La Dixmerie il est ainsi mentionné : « ce magis- 
« trat respectable (F. du Paty), aussi connu par son cou- 
ce rage que par ses lumières, digne à la fois d'être cité pour 
« un modèle de conduite et d'éloquence. » Quoiqu'il n'eût 
pas plus de trente-huit ans lors de son élection au vénéralat, 
il avait déjà de longs et beaux états de services, qu'il devait 
rendre plus brillants encore pendant le peu d'années qui 
lui restaient à vivre. Il fut un grand magistrat, un précur- 
seur de la Révolution, un bienfaiteur de l'humanité. 

Charles -Marguerite -Jean -Baptiste Mercier -Dupaty (1) 
était issu d'une famille de négociants de La Rochelle qui 
s'étaient enrichis à Saint-Domingue. Son grand-père et son 
père avaient rempli des fonctions publiques qui compor- 
taient la noblesse. A dix-huit ans, il devint trésorier de 
France à La Rochelle, en survivance de son père. Après 
avoir occupé ce poste pendant trois ans, il alla prendre 
place au barreau de Bordeaux et ne tarda pas à traiter d'une 
charge d'avocat général au parlement. Il fut admis en cette 
qualité le 10 février 1768, n'ayant pas encore accompli sa 
vingt-deuxième année. Quand il prit place au parquet devant 
la cour assemblée, il prononça ces paroles dans l'allocution 
de remerciements qu'il adressa au Parlement : « Je pourrai 
donc aussi être utile aux hommes ! Je no vous cacherai pas, 
messieurs, que j'ai vu les avantages de votre état avant les 
périls. C'est assez la marche de l'esprit humain, qui voit le 
terme avant de voir les écueils, et qui désire toujours 
avant de craindre. En jetant d'abord les yeux sur la car- 
rière, je n'aperçus que des malheureux, une source inépui- 
sable de jouissance pour la conscience. Mon cœur a séduit 

(1) Né à La Rochelle le 19 mai 1746, — mort à Paris le 17 septembre 
1788. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 159 

ma raison, et j'ai osé me présenter à mes devoirs (1). » C'est 
pourquoi, un siècle plus tard, un autre avocat général, 
prononçant son éloge devant la cour d'appel qui a remplacé 
le Parlement de Guyenne, a pu dire que le débutant de 
1768 traçait, dès le premier jour, le programme auquel fut 
consacré sa vie. C'est pour faire le bien qu'il a voulu être 
magistrat : il entend se dévouer à la défense des malheu- 
reux et faire triompher les droits méconnus. Jamais pro- 
messes ne furent mieux remplies (2). 

Le jeune avocat général ne tarda pas à prendre, par sa 
fermeté, son érudition et son éloquence, une situation im- 
portante dans le Parlement. Sa réputation franchit les por- 
tes du palais et les limites de la province. Un an après son 
entrée en fonctions, il recevait une lettre de Voltaire lui 
disant : « Un beau siècle se prépare ; vous en serez un des 
plus rares ornements ; vous ferez servir vos grands talents 
à écraser le fanatisme, qui a toujours voulu qu'on le prît 
pour la religion ; vous délivrerez la société des monstres 
qui l'ont si longtemps opprimée en se vantant de la con- 
duire (3). » Un peu plus tard, écrivant à d'Alembert, le 
patriarche de Ferney désignait Dupaty en l'appelant « mon 
jeune Socrate de Bordeaux (4). » Mais un pouvoir tyran- 

(1) Cette citation et d'autres renseignements sont empruntés au discours 
de rentrée, consacré à Dupaty, prononcé à la cour d'appel de Bordeaux 
le 3 novembre 1874 par M. l'avocat général Fortier-Maire (Bordeaux, 
Gounouilhou, imprimeur de la cour d'appel, 58 pages in-8). — M. For- 
tier-Maire a pu utiliser des documents inédits, conservés dans des archi- 
ves publiques ou particulières de la région bordelaise. — Plus récem- 
ment, la Revue Britannique (numéros d'avril et de mai 1896) sous le titre 
Un Magistrat philosophe — le président Dupaty, a publié une étude d'in- 
formation insuffisante et ne donnant aucune indication de source. L'au- 
teur de ce travail parait avoir ignoré le discours de M. Fortier-Maire. 

(2) Fortier-Maire, op. cit., p. 13. 

(3) Lettre du 27 mars 1769 (Œuvres de Voltaire, éd. Beuchot, t. LXV, 
p. 399.) 

(4) Lettre du 5 novembre 1770 (éd. Beuchot, t. LXVI, p. 474). Faisant 
allusion à la récente incarcération de Dupaty dont il va être parlé, 
Voltaire dit dans cette lettre : « Je m'attriste en songeant qu'il suffit d'une 
demi-feuille de papier pour ôter la liberté à un magistrat plein de vertu 
et de mérite. » 



160 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

nique devait bientôt lui donner l'auréole de la persécution. 

Une information avait été ouverte par le Parlement de 
Bretagne contre le duc d'Aiguillon, ancien gouverneur de 
cette province, à raison de ses agissements envers le pro- 
cureur général La Chalotais, dont il avait provoqué la dis- 
grâce et qu'il avait même fait mettre en jugement en dehors 
des formes ordinaires. L'ancien procureur général s'était 
particulièrement signalé dans la grande manifestation des 
parlements qui avait abouti à l'abolition des jésuites : 
d'Aiguillon était un des fauteurs de la fameuse compagnie. 
Une décision du Conseil du Roi avait arrêté la procédure 
suivie à Rennes et saisi de l'affaire le Parlement de Paris. 
Ce procès suivait son cours depuis trois mois lorsque, sur 
les instances du chancelier Maupeou, Louis XV le trancha 
brusquement par lettres-patentes du 27 juin 1770, annu- 
lant tout ce qui avait été fait et imposant silence aux tribu- 
naux sur les faits reprochés au duc d'Aiguillon, déclaré 
irréprochable. Par arrêt du 2 juillet suivant, le Parlement 
déclara, contrairement aux lettres-patentes, que les infor- 
mations contenaient des commencements de preuves gra- 
ves de plusieurs délits compromettant l'honneur du duc 
d'Aiguillon, et que le duc devait s'abstenir de faire aucune 
fonction de pairie jusqu'à ce qu'il se fût purgé par juge- 
ment : c'était jeter le gant à l'absolutisme royal. Le Con- 
seil cassa cet arrêt ; mais les autres Parlements se pronon- 
cèrent dans le même sens que celui de Paris, par des 
remontrances adressées au Roi. Entre toutes, celles du 
Parlement de Guyenne, arrêtées le 13 août 1770, produisi- 
rent sur l'esprit public une impression profonde. 

Il y était dit que les lettres-patentes du 27 juin anéan- 
tissaient la loi fondamentale à l'abri de laquelle reposent 
l'honneur et la sûreté de la nation entière; que la justice 
seule peut statuer sur une inculpation, sous peine de 
remettre en liberté la force enchaînée par les lois ; que les 
troubles qu'on n'apaise pas par les voies légales peuvent 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 161 

s'assoupir, mais ne s'éteignent jamais et finissent toujours 
par se réveiller plus terribles. L'auteur principal en était 
Dupaty qui, dans l'assemblée du parlement, avait, par sa 
parole éloquente, vaincu les résistances de quelques-uns, 
enhardi les timidités de beaucoup d'autres, et réuni dans 
un vote unanime les suffrages de collègues qu'il avait su 
émouvoir et entraîner (1). 

Ce fut donc sur lui que tomba la vengeance royale ; mais 
la mesure de rigueur dont il fut la victime donna, du 
moins, une nouvelle force à la solennelle protestation dont 
il s'était fait le promoteur. Nous avons, à cet égard, le 
témoignage de Bachaumont. « L'enlèvement de M. Dupaty, 
avocat général au parlement de Bordeaux, fait rechercher 
l'arrêté de cette cour qu'on attribue à ce jeune magistrat, 
et qu'on dit être un chef-d'œuvre d'éloquence (2). » 

Pendant les vacances judiciaires, le 25 septembre, Dupaty 
fut arrêté à l'improviste chez sa mère, au château de Clam, 
en Saintonge ; et il fut conduit sous nombreuse escorte au 
château de Pierre-Encise, près de Lyon, qui servait de 
prison aux criminels d'État. Le 8 décembre il était, non pas 
mis en liberté, mais envoyé en exil à Roanne. Le parlement 
dont il faisait partie protesta, d'abord, par une délibération 
prise dans sa première réunion après les vacances, le 
16 novembre ; puis par des remontrances nouvelles, déli- 
bérées le 16 janvier 1771, dans lesquelles ses collègues décla- 
raient n'avoir vu en lui, n'avoir entendu que le magistrat 
dévoué sans réserve au souverain, aux lois, à la patrie, 
capable par des talents rares de les servir utilement, mais 
incapable aussi, par une fermeté d'âme à toute épreuve, de 
se prêter à jamais trahir leur cause commune (3). Libéré 
enfin après huit mois d'internement, il ne revint à Bordeaux 

(1) Fortier-Maire, op. cit., p. 15-16. 

(2) Mémoires secrets, t. V, 23 octobre 1770. 

(3) Fortier-Maire, op. cit. p. 19-20. 

11 



162 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

que pour être obligé d'en repartir immédiatement pour un 
plus long exil. 

Maupeou accomplissait alors son coup d'État judiciaire. 
Après avoir brisé le parlement de Paris, il faisait successi- 
vement disparaître les autres cours souveraines en les rem- 
plaçant par des tribunaux composés d'hommes à sa dévo- 
tion. L'heure était venue pour le parlement de Guyenne ; 
et Dupaty devait être frappé avant tous les autres membres 
de cette compagnie. Arrivé à Bordeaux le 2 septembre 1771, 
n'ayant pu voir encore aucun de ses amis, il recevait, dès 
le lendemain matin, une lettre de cachet lui enjoignant 
d'avoir à sortir de la ville sur le champ. Le surlendemain, 
le parlement était solennellement dissous, et la plupart de 
ses membres partaient en exil. Ce nouvel éloignement 
dura, pour Dupaty, trois années pendant lesquelles il fut 
interné à Muret. La mort de Louis XV, survenue en 1774, 
entraîna la disgrâce de Maupeou et le rappel des parle- 
ments. Celui de Guyenne fut réinstallé en février 1775. 
Dupaty, réintégré dans ses fonctions, prononça le discours 
de rentrée, qui produisit la plus vive impression sur ses 
auditeurs et fut ensuite recherché par de nombreux lec- 
teurs. Le continuateur de Bachaumont (1) en salue ainsi 
l'apparition. 

Le discours de M. du Paty, prononcé à la rentré du parlement 
de Bordeaux, était attendu avec impatience dans ce pays-ci. On 
en faisait les plus grands éloges : et il paraît les mériter à bien 
des égards. On y remarque beaucoup de nerf dans les idées, des 
vérités lumineuses et hardies, mais surtout un patriotisme qui 
doit rendre ce magistrat à jamais recommandable. Son discours 
plaît d'autant plus que sa conduite s'accorde avec son langage, 
et qu'il a prouvé dès sa plus tendre jeunesse son attachement 
aux lois et aux grands principes de la liberté nationale. On peut 
critiquer dans son style des métaphores trop outrées, un luxe 
d'expressions qui annonce plus d'imagination que de goût, mais 
qui sont les défauts ordinaires de l'enthousiasme de la jeunesse. 

(1) Mémoires secrets, t. VIII, 24 avril 1775. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 163 

Les théologiens ne sont point contents de voir cet avocat 
général associant indistinctement les Marc-Aurèle, les Titus, les 
Louis XII, les Henri IV, et les plaçant ensemble au sein de la 
gloire éternelle. 

De constitution peu robuste et de santé médiocre, Dupaty 
ne put pas supporter longtemps les fatigues du ministère 
public et voulut, pour rester au parlement, prendre rang, 
comme président à mortier, dans la magistrature assise. 
Mais il se heurta à des résistances imprévues ; et lui qui, 
pendant près de dix ans, avait été entouré par ses collègues 
de sympathies qui paraissaient unanimes, lui qui avait été 
leur organe autorisé, qui avait eu en eux tous des défen- 
seurs contre l'injustice et l'arbitraire de l'autorité royale, il 
trouva parmi eux une majorité d'adversaires acharnés, de 
haineux contempteurs, de magistrats injustes, et il dut, par 
un singulier retour, provoquer contre eux l'intervention de 
cette même autorité pour faire prévaloir son droit méconnu. 

Après avoir reçu les encouragements du premier président 
Le Berthon, auquel il s'était ouvert de son désir, il traita, 
en décembre 1778, avec le président de Gascq pour l'acqui- 
sition de sa charge et chercha un acquéreur à qui trans- 
mettre celle d'avocat général. Les deux traités une fois 
conclus et approuvés par la chancellerie, des provisions au 
nom du Roi furent délivrées aux deux nouveaux titulaires. 
Mais un temps assez long s'était écoulé, pendant lequel il 
s'était formé une cabale ne visant à rien de moins qu'à 
écarter Dupaty du parlement par le refus de l'admettre en 
sa nouvelle qualité, cabale qui eut pour chef ce même Le 
Berthon, dont les dispositions avaient été complètement 
retournées (1). Il est difficile de démêler les multiples et 
secrets mobiles qui incitèrent les opposants : le prétexte 
mis en avant fut l'insuffisance de la noblesse de celui qui 
avait pourtant été jugé digne de prendre place au parquet. 
Cette opposition ne dura pas moins de trois ans et se 

(1) Fortier-Maire, op. cit. p. 26-2S. 



164 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION* 

traduisit en un conflit qui troubla profondément le cours 
de la justice dans une grande province. Les péripéties en 
sont notées dans de nombreux passages de la correspon- 
dance Bachaumont, par où Ton voit que cette affaire pas- 
sionna l'opinion publique à Paris et dans tout le royaume. 
A la suite d'une démarche de courtoise déférence, par 
lui faite auprès du premier président en mars 1779, démarche 
qui n'eut d'autre résultat que d'amener une rupture plus 
complète, Dupaty se rendit à Paris pour solliciter l'appui 
de la chancellerie. Sa présence y est signalée à la date du 
2 mai par le nouvelliste, annonçant qu'il est venu pour 
vaincre les misérables difficultés qui lui sont faites. De 
retour à Bordeaux après avoir obtenu ses provisions, il se 
vit longtemps refuser l'assemblée des chambres pour en 
prendre acte. Cette assemblée eut lieu enfin le 16 février 1780, 
trente-sept magistrats étant sur le siège : à la majorité de 
21 contre 16, ils décidèrent qu'il serait mis « néant » sur sa 
requête, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas lieu de statuer sur 
l'enregistrement des provisions (1). Quelques jours après, 
l'avocat général Dufaure de Lajarlhe se plaignit, dans un 
discours public, de l'outrage fait aux avocats généraux par 
cette décision et se répandit en éloges magnifiques des 
talents et des mœurs de Dupaty : il fut, à son tour, mis en 
interdit par les chambres assemblées (2). Il fallut une 
solennelle intervention gouvernementale pour rendre jus- 
tice à l'un et à l'autre. Le parlement fut prorogé, c'est-à- 
dire retenu à son siège à l'époque des vacances; un 
conseiller d'Etat, porteur d'ordres royaux, fut envoyé à 

(1) Op. cit. p. 30. M. Fortier-Maire précise ainsi d'après un document 
inédit. — Le fait est relaté dans le t. XV des Mémoires secrets, à la date 
du 28 février; mais le nouvelliste dit que la décision aurait été prise par 
25 magistrats contre 15. Il ajoute qu'on aurait fait ensuite un arrêt de 
règlement prescrivant qu'à l'avenir personne ne serait reçu président 
sans prouver sa noblesse, ou sans avoir au moins trois générations de 
magistrature. 

(2) Mémoires secrets, t. XV. 15 mars 1780. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 165 

Bordeaux; le 21 septembre 1784, le maréchal de Mouchy, 
gouverneur de la province, assisté du commissaire royal, 
vint, en séance extraordinaire, faire enregistrer les pro- 
visions de Dupaty et rétablir Dufaure de Lajarthe dans son 
poste (1). Aussitôt après, les magistrats partirent en 
vacances. Mais ensuite, dès la messe rouge de la rentrée, 
Dupaty se vit en butte à toutes sortes de vexations de la 
part de ses collègues, qui adressèrent des remontrances au 
Roi sur son admission forcée, et qui allèrent jusqu'à suivre 
une information contre lui pour des pamphlets imprimés 
et répandus sur son affaire, pamphlets dont on affectait de le 
soupçonner l'auteur ou l'instigateur (2). Une députation du 
parlement, conduite parle premier président Le Berthon, alla 
présenter les doléances au Roi, qui la reçut le 27 février 1781, 
mais lui répondit par un blâme énergique, défendant qu'on 
donnât aucune suite à toutes les procédures et mauvais 
procédés contre Dupaty, et déclarant au premier président 
qu'il le rendrait personnellement responsable (3). Mais 
alors le parlement se mit en grève ; on s'arrangea de manière 
à être toujours en nombre insuffisant pour tenir audience, 
et pendant plus d'un an le cours de la justice fut inter- 
rompu (4). Le premier président fut mandé à Versailles, 
de nouveau réprimandé, exilé à Meaux et ensuite à Chàlons- 
sur-Marne (5). En même temps, une nouvelle prorogation 

(1) Mémoires secrets, t. XVII, 7 janvier 1781. Ce passage rectifie ceux 
des 6, 18, 20 août, 11 septembre et 5 octobre 1780 (tomes XV et XVI), où 
il est dit que Dupaty avait attaqué la décision du 15 février 1780 en 
recmête civile pour plaider lui-même sa cause et que les ordres royaux 
ne tendaient qu'à obliger le parlement à l'entendre. — La version erro- 
née est cependant admise par M. Fortier-Maire à la p. 32 de son discours. 

(2) Mémoires secrets, t. XVI, 1 er décembre 1780, t. XVII, 7 et 9 janvier, 
18 février, 29 mars 1781. 

(3) Mémoires secrets, t. XVII, 4 mars 1781 . 

(4) Mémoires secrets, t. XVII, 10 mai, 22 juillet 1781. 

(5) Mémoires secrets, t. XVII, 30 juillet, 17 août, t. XVIII, 28 août, 
5 septembre, 11 octobx-e 1781. 



166 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 



immobilisait le parlement à Bordeaux pendant les vacances, 
et injonction lui était faite de rendre la justice : il y répon- 
dit par de nouvelles doléances (1). Enfin une longue lettre 
royale, datée du 22 décembre 1781, fut adressée au parle- 
ment, lui enjoignant une dernière fois d'obéir, et ne lais- 
sant d'autre alternative aux récalcitrants que de se démettre 
contre remboursement. Cette lettre fut présentée par le 
procureur général aux chambres assemblées le 10 février 
1782 : personne ne donna sa démission ; on enregistra les 
lettres patentes qui étaient restées sur le bureau depuis si 
longtemps, et l'on recommença à administrer la justice (2). 
Telle fut la solution de ce mémorable épisode où l'on vit 
une grande compagnie judiciaire, en haine d'un homme 
qui honorait la magistrature, résister obstinément au 
monarque au nom duquel elle rendait ses arrêts. 

Dupaty put donc siéger utilement comme président à 
Mortier. Il ne se montra pas inférieur, comme juge, à ce 
qu'il avait été comme organe du ministère public. Une 
année s'était à peine écoulée, qu'il eut l'occasion de faire 
preuve de fermeté et d'indépendance vis-à-vis du pouvoir. 
C'est ce dont témoigne une lettre de Bordeaux insérée dans 
la correspondance Bachaumont : 

M. Dupaty se trouve aujourd'hui président de Tournelle en 
chef, par l'absence du président de Levi ; la plupart des membres 
sont assez de ses amis, et il a rendu depuis peu un arrêt mémo- 
rable qui va lui concilier plus que jamais le cœur de ses conci- 
toyens. Un particulier ayant été arrêté par un ordre d'un grand 
prévôt de la maréchaussée et constitué prisonnier, le détenu 
s'est pourvu au parlement, qui l'a fait élargir en insérant dans 
l'arrêt une défense à toutes personnes, même aux commandants 
gouverneurs de la province, d'attenter à la liberté de tout domi- 
cilié, à peine de punition. 

(1) Mémoires secrets, t. XVIII, 15 et 16 septembre 1781. 

(2) Mémoires secrets, t. XX, 15 mars 1782. — Dans le même tome, aux 
dates des 16 avril et l or mai 17.S2, on peut lire une analyse détaillée de 
la lettre royale, puis le texte même de ce document et celui de l'acte de 
soumission. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 167 

M. le maréchal de Mouchy est furieux de cet arrêt. On dit qu'il 
est allé chez M. le Garde des sceaux s'en plaindre amèrement, 
et lui a déclaré qu'il ne pouvait retourner en Guyenne que cet 
arrêt ne fut cassé. On a demandé en effet au parlement l'apport 
de la procédure (1). 

Néanmoins le président sentait autour de lui de sourdes 
antipathies. Elles suscitèrent contre lui une sorte d'insur- 
rection des procureurs et avocats (2). Le séjour de Bor- 
deaux lui devint pénible. Ses relations avec le garde 
des sceaux Miromesnil, qui avait été lui aussi une victime 
de Maupeou, lui permirent de s'éloigner, sans paraître 
déserter la place, et de se vouer à l'œuvre réformatrice qui 
était sa vocation. C'est ce qu'explique une nouvelle lettre 
de Bordeaux dans la correspondance Bachaumont : 

M. le Garde des sceaux, pour tirer M. Dupaty, qu'il soutient, 
de la position fâcheuse où il était ici, a imaginé de lui faire 
donner par le Roi une commission de travailler à la réforme de 
la justice criminelle; de comparer la jurisprudence des divers 
parlements en cette matière; et de mettre ses observations sous 
les yeux de Sa Majesté afin de rédiger un nouveau code criminel 
où l'on réforme les abus de l'ancien. M. Dupaty travaillera ou ne 
travaillera pas à cet ouvrage, mais en gardant sa charge et son 
hôtel ici : c'est un prétexte pour n'y pas revenir et rester à 
Paris (3). 

Telle avait été la carrière de l'homme de grand talent et 
de beau caractère qui, vers le milieu de l'année 1784, pre- 
nait la direction des travaux des Neuf Sœurs, en même 
temps qu'il assumait la tâche de préparer la réforme de la 
législation criminelle. On verra, dans un autre chapitre, 
comment il s'acquitta de la seconde de ces deux tâches et 
comment il lutta pour la défense des innocents. 

Les renseignements font défaut, malheureusement, sur 
son rôle comme vénérable, qui prit fin au printemps de 

(1) Mémoires secrets, t. XXXII, 31 mars 1783. 

(2) Mémoires secrets, t. XXV, 6 avril 1784. 

(3) Mémoires secrets, t. XXV, 4 mai 1784. 



168 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

1785, lorsqu'il partit pour l'Italie où il passa plusieurs 
mois. Il fut remplacé à la présidence de la loge par Elie de 
Beaumont, qui lui-même tint le premier maillet pendant 
moins d'un an, puisqu'il mourut le 9 janvier 1786. Le fait 
de cette présidence est attesté par une note qui, dans 
VAlmanach des Muses de 1787, accompagne le chant 
funèbre composé et prononcé par Roucher lors de la 
cérémonie que la loge célébra en l'honneur du défunt. Mais 
ensuite aucun document ne révèle qui succéda à Elie de 
Beaumont et dirigea les travaux jusqu'au milieu de 1788, 
époque où nous verrons Pastoret à la tète de la loge. Les 
deux calendriers du Grand Orient, qui donnent, en petit 
format, la liste des loges pour 1785 et 1787, laissent en 
blanc la désignation du vénérable des Neuf Sœurs. Il en 
est de même au tableau pour 1786, qui forme la 4 e partie 
du tome V de l'État du Grand Orient. Il y a ainsi une 
lacune dans la chronologie du vénéralat. La loge, cepen- 
dant, n'avait pas suspendu ses travaux; et l'on verra, 
pendant cette période, diverses manifestations de son acti- 
vité, simplement devenue moins exubérante. Le tableau 
cité en dernier lieu établit qu'elle était représentée au 
Grand Orient, à titre de député, par un des officiers d'hon- 
neur de l'état-major maçonnique, le marquis de Vichy, 
qui remplaçait Elie de Beaumont; et l'adresse de la loge 
était rue de l'Éperon, chez le poète Roucher, demeuré 
le principal secrétaire. Il est à croire que l'on s'abstint, 
pendant ces trois années, de communiquer officiellement 
à l'administration du Grand Orient le résultat des élections 
pour le renouvellement des officiers. 

Le 7 mars 1785, la loge célébra une pompe funèbre en 
l'honneur de Court de Gebelin et du comte de Milly, 
décédés dans le courant de l'année précédente. Cette céré- 
monie, à laquelle assistèrent quatre ou cinq cents frères, 
fut présidée par Lalande, en remplacement de Dupaty, qui 
n'était pas encore parti pour l'Italie, mais qui fut proba- 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 169 

blement empêché par l'état de sa santé. Elle fut l'occasion 
d'une nouvelle production de Rouclier, de son ode intitulée 
V Immortalité de l'homme (1), qui marque une évolution 
dans la pensée du poète. A la fin des Mois, il avait présenté 
comme chimérique la croyance à une existence immaté- 
rielle, survivant à la dissociation des éléments ayant com- 
posé le corps humain : 

Mais ce qu'on cèle à l'homme et ce qu'il doit connaître, 
C'est qu'il faut se résoudre à voir finir son être 
Sans chercher, dans la nuit d'un douteux avenir, 
Un glaive impitoyable affamé de punir (2). 

Maintenant, en présence des symboles funéraires, il ne 
peut se résoudre à la séparation définitive, et il affirme la 
survivance par delà le tombeau. Les deux premières 
strophes de son ode sont une rétractation : 

« De ses livides mains quand la mort nous embrasse 

Tout en nous est anéanti : 

Avec le corps l'âme s'efface, 
Et tout l'homme est rentré d'où l'homme était sorti. » 

L'impie élevait ce blasphème ; 

Nos passions l'ont adopté, 
Nos passions ont fait notre incrédulité. 
Malheureux ! Et comment nous mentir à nous-même ! 
Une secrète voix accusant ce système, 

Nous dit notre immortalité. 

Et par une sorte d'intuition, à laquelle l'échafaud sur 
lequel il périt avec André Chénier donne un caractère 

(1) M. Antoine Guillois, arrière petit-fils de Roucher, atteste le fait et 
reproduit la pièce de poésie, d'après des papiers de famille, dans le 
livre qu'il a consacré à son aïeul : Pendant la terreur, le poète Roucher 
(Paris, Calmann Lévy, in-12, 2 e édition, 1890), p. 98 et 318-321, — L'ode 
avait déjà été reproduite dans l'Almanach des Muses de 1786, p. 227-231, 
avec une note qui atteste pareillement la circonstance où elle fut 
prononcée. 

(2) Les Mois, chant XII (grande édition, t. II, p. 332). 



170 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA REVOLUTION 

prophétique, il termine en exaltant la mort comme généra- 
trice de l'immortalité : 

Moi, je veux à la mort consacrer un cantique, 

Je bénirai son dard, j'adorerai sa faux. 

En triomphe, à sa gloire, au milieu des tombeaux, 

J'élève un radieux portique, 

Et je l'anime de ces mots : 

« En vain l'homme, dès qu'il respire, 

Se sent né pour la royauté. 
Si l'homme veut régner, il faut que l'homme expire; 
Au delà de la tombe est placé son empire. 
C'est la mort qui l'enfante à l'immortalité. » 

Lalande avait voyagé en Italie vingt ans avant Dupaty, 
et avait ensuite publié un ouvrage considérable qui donne 
la description la plus complète et la plus intéressante de 
ce pays (1). Notre président trouva encore à glaner dans le 
champ où son prédécesseur avait recueilli une si ample 
moisson. Il voyagea en philosophe, en criminaliste, en 
admirateur de la nature et des arts. Ses observations, 
écrites au fur et à mesure pour quelques parents ou amis, 
eurent un tel succès qu'il ne put se défendre de les réunir, 
de les retoucher et de les publier pour l'instruction et 
l'agrément d'un grand nombre de lecteurs. Ses Lettres sur 
l Italie en 17S5, formant deux volumes in-8, parurent au 
milieu de l'année 1788, peu de temps avant sa mort : elles 
sont pour lui un titre littéraire qui le classe parmi les bons 
écrivains de l'époque. Le livre, dès son apparition, fut 
signalé par la correspondance de Grimm comme renfermant 
« une foule d'idées ingénieuses, d'observations fines et 
« profondes, de sentiments délicats, exprimés trop souvent 
« sans doute avec recherche, mais quelquefois aussi avec 
« l'originalité la plus énergique et la plus heureuse (2). » 

(1) Voyages d'un Français en Italie. — l re édition, 1769, 8 vol. in-12 
avec atlas — 2 e édition, augmentée d'un volume, 1786. 

(2) Ed. Taschereau, t. XIV, p. 129 (août 1788). 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 171 

Après la mort de l'auteur, la valeur en fut attestée par de 
nombreuses éditions (1). Il n'est peut-être pas hors de 
propos d'en détacher deux passages datés de Rome, qui ont 
une saveur particulière en raison de la personnalité de 
l'écrivain et de la vogue de l'ouvrage. 

Après avoir observé et décrit les mœurs dissolues du 
clergé et des diverses classes de la société dans la ville 
papale, Dupaty conclut : 

Deux choses ajoutent singulièrement au bonheur des Romains. 
La religion, par ses absolutions, leur couvre toujours le passé, 
et, par ses promesses, leur colore toujours l'avenir. C'est le 
peuple qui craint le moins et qui espère davantage. Il a la reli- 
gion la plus aveugle, et en même temps la plus commode. Qu'il 
assiste régulièrement à des cérémonies religieuses, c'est-à-dire 
à des spectacles, et qu'il prononce certaines paroles, il a 
le ciel (2). 

La basilique de Saint-Pierre l'a transporté d'admiration. 
Voici la prédication qu'il y voudrait entendre : 

Quel théâtre pour l'éloquence de la religion ! Je voudrais 
qu'un jour, au milieu de l'appareil le plus pompeux, tonnant 
tout d'un coup dans la profondeur de ce silence, roulant de 
tombeau en tombeau et répétée par toutes les voûtes, la voix 
d'un Bossuet éclatât ; qu'elle fit tomber alors, sur un auditoire 
de rois, la parole souveraine du roi des rois, qui demanderait 
compte aux consciences réveillées de ces monarques pâles, 
tremblants, de tout le sang et de toutes les larmes qui coulent, 
en ce moment, par eux, sur la surface de la terre (3). 

Quelle satire de la théocratie, et quelle imprécation contre 
la royauté, à la veille de 1789 ! 

(1) Quérard, dans le deuxième volume de la France littéraire, qui est 
de 1828, constate que ces Lettres ont été « souvent et partout réimpri- 
mées. » Il en cite sept réimpressions principales, dont la dernière (Paris, 
Verlière, 1824, 2 vol. in-18) est la plus belle, la plus correcte et la plus 
complète. 

(2) Lettre 81 e . — « Le rite peut ainsi devenir l'anesthésique de la cons- 
cience » comme le remarque M. Albert Réville dans ses Prolégomènes de 
l'histoire des religions, p. 286. 

(3) Lettre 86*. 



172 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION' 

En 1785, les Neuf Sœurs furent privées de leur adepte le 
plus éminent. Benjamin Franklin repartit pour l'Amérique 
au mois de septembre de cette année, ayant fait un séjour 
de huit ans et demi en France, au cours duquel il avait 
accompli une des plus belles et des plus fécondes missions 
diplomatiques qui se soient vues. Après avoir fait obtenir 
a son pays l'appui moral, l'alliance formelle et enfin le 
concours armé de la France, il avait fait reconnaître la 
nouvelle république fédérative par l'Europe monarchique, 
par l'Angleterre elle-même qui, en concluant la paix de 1783, 
avait traité d'égal à égal avec ses anciennes colonies. C'était 
lui qui. témoignant ses sentiments envers notre pays, avait 
dit que tout homme a deux patries : la sienne d'abord, la 
France ensuite. Il s'était mêlé intimement à l'élite de la 
société française et lui avait donné le plus précieux concours. 
En quittant sa seconde patrie pour ne plus la revoir, il lui 
laissait la semence qui devait bientôt germer dans le vieux 
sol gaulois et produire la déclaration des droits de l'homme 
et du citoyen. 

Le mouvement émancipateur de l'Amérique du Nord 
s'était traduit en des actes publics ayant les caractères de 
pactes fondamentaux, précisant les principes de la légis- 
lation et déterminant les bases de l'organisation des 
pouvoirs. Les constitutions de six des anciennes colonies, 
devenues états autonomes, contenaient des articles groupés 
sous l'intitulé de « déclarations des droits, » La plus remar- 
quable de ses déclarations était, peut-être, celle de la Pen- 
sylvanie, qui portait la marque de Franklin. En vertu d'une 
résolution du Congrès, le recueil des constitutions, aux- 
quelles on avait joint la déclaration d'indépendance, les 
articles de confédération et les traités jusque-là conclus, 
avaient été imprimés à Philadelphie en 1781. La traduction 
française en fut faite par un duc et pair, par un franc- 
maçon, vieil ami de Franklin, avec qui il s'était lié à 
Londres lors de sa seconde mission, par Louis-Alexandre, 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 173 

duc de la Rochefoucauld d'Anville, membre de l'Académie 
des Sciences. Nous savons, par le livre de Thomas Paine (1), 
que le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, 
résista longtemps aux instances de Franklin pour en auto- 
riser la publication : il fut enfin obligé de céder à l'opinion 
publique, et aussi à une espèce de nécessité de paraître 
conséquent en permettant de rendre public ce qu'il avait 
entrepris de défendre. Le livre parut en 1783(2). Il fournit à 
la fois l'exemple et la formule dont s'inspirèrent les consti- 
tuants de quatre-vingt-neuf. Suivant la remarque de Paine, 
les constitutions américaines furent pour la liberté ce 
qu'une grammaire est pour les langues, en définissant les 
parties du discours et les construisant selon les règles de 
la syntaxe. Les américains, d'ailleurs, ne sauraient con- 
tester que, pour rédiger les premières déclarations, leurs 
pères mirent à profit les résultats du mouvement philo- 
sophique qui s'était produit de ce côté-ci de l'Atlantique. 

Avec Franklin s'éloigna aussi, mais momentanément, un 
autre membre de la loge, le grand sculpteur Houdon, appelé 
par le Congrès pour faire la statue dn général victorieux, du 
franc-maçon émérite qui, quatre ans plus tard, devait être 
le premier président de la république définitivement cons- 
tituée. Il fixa dans le marbre les traits du héros qui fut 
aussi un grand homme d'État et qui devait finir comme 
Cincinnatus. Aujourd'hui encore, après plus d'un siècle, 
l'œuvre d'Houdon est le principal ornement de l'édifice où 
siège la représentation fédérale dans la ville qui porte le 
nom de Washington. 

Six mois après le départ de son ancien vénérable, la loge 
institua en son honneur un double concours, pour lequel 

(1) Les Droits de l'homme, traduit de l'anglais par Soûlés (Paris, 
Buisson, mai 1891, in-8), p. 120-121. 

(2) Constitutions des treize états de l'Amérique du Nord (de l'imprimerie 
de Pierres, imprimeur ordinaire du Roi, in-4 et in-8) . Le nom du traduc- 
teur n'y figure pas, mais Quérard, dans la France littéraire, à l'article 
sur La Rochefoucauld (Louis -Alexandre, duc de), l'indique comme tel. 



174 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

un appel fut adressé aux littérateurs et aux artistes, francs- 
maçons ou autres. L'avis en fut communiqué aux nouvel- 
listes et fut relaté par le continuateur de Bachaumont (1) 
en ces termes : 

A Benjamin Franklin vivant, prix proposé par la loge des Neuf 
Sœurs. Depuis longtemps on n'en parlait plus ; elle réveille 
aujourd'hui l'attention par un programme académique dont voici 
l'énoncé : 

« La société connue sous le nom des Neuf Sœurs, composée 
« de savants, d'artistes et de littérateurs, et présidée par Benjamin 
« Franklin l'année qui suivit celle où elle eut le malheur de 
a perdre Voltaire, voulant aujourd'hui décerner un hommage 
« public au célèbre Américain dont elle n'ose plus espérer la 
« présence, propose aux Arts et à l'Éloquence deux prix qui 
« seront deux médailles d'or, chacune de la valeur de 600 livres. 

« Le prix d'éloquence sera donné à un éloge en prose de 
s Benjamin Franklin vivant, d'une demi-heure de lecture au 
« moins. 

« Le prix des arts sera donné à un dessin allégorique, hauteur 
« de deux pieds et largeur d'un pied et demi, représentant les 
« services rendus par Benjamin Franklin aux sciences et à la 
« liberté de l'Amérique. 

« Toutes personnes, excepté les membres de la société des 
« Neuf Sœurs, peuvent concourir. 

« Le concours n'est ouvert que jusqu'au dernier jour de 
« février 1787, et les prix seront distribués dans une assemblée 
« solennelle le premier lundi du mois de mai 1787 (2). » 

Franklin fut accueilli en triomphateur dans la ville où 
il s'était établi comme maître-imprimeur plus d'un demi- 
siècle auparavant, et où il voulait terminer paisiblement 
son existence. Il était dans sa quatre-vingtième année et 
souffrait d'une infirmité douloureuse : il avait bien gagné 
de prendre quelque repos avant celui de la tombe. Il devait, 
pourtant, rendre encore des services à son pays. Il avait été 

(1) Mémoires secrets, t. XXXI, 29 mars 1786. 

(2) Il n'est pas fait mention dans les Mémoires secrets, en mai 1787, des 
résultats de ce concours. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 175 

nouvellement élu membre de l'assemblée de Pensylvanie : il 
ne put en refuser la présidence. Deux ans après, en 1787, 
ses concitoyens le firent siéger à la Convention des treize 
états, réunie à Philadelphie pour réviser les articles de la 
confédération et en faire la constitution des États-Unis, Sur 
sa désignation, Washington fut élu président de cette 
assemblée. Là le grand veillard fit entendre la voix même 
de la sagesse et fit conclure le nouveau pacte fédéral qui 
subsiste encore aujourd'hui. Il mourut trois ans plus tard, 
environné de la gloire la plus pure qu'il soit donné à 
l'homme d'acquérir. Le 11 juin 1790, sur une motion du 
franc-maçon Mirabeau, l'Assemblée constituante, présidée 
par le franc-maçon Sieyès, décréta un deuil de trois jours 
pour honorer sa mémoire (1). 

En 1786, la grande préoccupation des francs-maçons 
groupés sous le vocable des Neuf Sœurs, l'objet principal 
de leurs efforts, fut la défense de trois malheureux injuste- 
ment condamnés au plus cruel supplice. Trois membres 
de la loge furent surtout les champions de l'innocence dans 
cette cause mémorable, qui n'eut sa solution dernière qu'à 
la fin de l'année suivante, et dont le récit trouvera sa place 
dans un autre chapitre. 

Le 3 avril de cette même année, il y eut une pompe 
funèbre en l'honneur d'Elie de Beaumont, décédé le 9 jan- 
vier précédent. Ce fut l'occasion d'une nouvelle poésie de 
Roucher : les Leçons de la mort, chant funèbre (2). 

Ce fut encore dans une circonstance semblable que 
Roucher composa et lut, vers la fin de 1788, son ode à la 
mémoire du président Dupaty (3). 

(1) V. Correspondance de Grimm, éd. Taschereau, t. XV, p. 102-103. 

(2) Cette pièce est à l'Almanach des Muses, année 1787, p. 255-266. — 
La note qu'on lit au bas de page 255 renseigne sur la cérémonie où le 
chant funèbre fut prononcé, cérémonie consacrée à la mémoire de son 
président par « la société » connue dans Paris « sous le titre des Neuf 
Sœurs. » 

(3) V. Guillois, op. cit., p. 98. 



176 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

En 1788 et 1789 le poste de vénérable fut occupé par un 
homme qui n'avait que trente-et-un ans lors de sa première 
élection, mais que ses écrits avaient déjà signalé à l'atten- 
tention publique, qui était magistrat d'un rang supérieur, 
membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres, et 
qui, après avoir parcouru la plus brillante carrière, devait 
être élevé, quarante ans plus tard, à la plus haute charge 
de l'État. Sur les calendriers du Grand Orient donnant la 
liste des loges pour ces deux années, il est ainsi désigné : 
« Pastorel, conseiller à la cour des Aides, de l'Académie 
des belles lettres. » Cette forme du nom patronymique n'a 
pas prévalu : il s'agit de l'illustre Pastoret. 

A la différence des autres vénérables dont il a été ques- 
tion précédemment, il était venu à la vie maçonnique sous 
les auspices des Neuf Sœurs, comme il appert de son diplôme, 
retrouvé par un franc-maçon qui est un érudit et un collec- 
tionneur entérite (1) et qui a bien voulu en autoriser la repro- 
duction pour le présent ouvrage. Cette œuvre remarquable, 
due à des artistes francs-maçons, ce précieux document, 
signé par Lalande, par Élie de Beaumont, par Joseph Ver- 
net, par Cailhava, par les graveurs Gaucher, Choffard et 
Godefroy, par le compositeur de musique Dezède, est daté 
du 19 juin 1782 (2). Il prouve que Pastoret avait été initié 
dans la loge, à une date qui malheureusement n'est pas 
indiquée. Nous avons déjà vu qu'il était devenu premier 
orateur en 1783 et qu'il avait été maintenu dans ce poste 
l'année suivante. 

Claude-Emmanuel-Joseph-Pierre de Pastoret (3) était 

(1) M. Etienne Charavay, archiviste-paléographe, connu des amateurs 
d'autographes dans le monde entier. 

(2) Le diplôme de Pastoret a figuré dans l'exposition historique de la 
Révolution française qui eut lieu au Louvre, dans la salle des États, en 
1889, organisée par le comité directeur de la Société de l'histoire de la 
Révolution. 

(3) Né à Marseille le 25 octohre 1756, — mort à Paris le 28 sep- 
temhre 1840. 









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LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 177 

d'origine provençale. Un de ses ancêtres fut premier prési- 
dent du parlement de Paris et fit partie du conseil de régence 
sous Charles VI. Son père était, à Marseille, lieutenant 
général de l'amirauté des mers de Provence. Venu jeune à 
Paris, il se fit inscrire au barreau et s'adonna à la littéra- 
ture. Sa première production livrée au public fut un Éloge 
de Voltaire, présenté en 1779 au concours ouvert par l'Aca- 
démie française et imprimé la même année. En 1781, à 
l'âge de vingt-cinq ans, il devint conseiller à la cour des 
Aides. En 1783, il publia un discours en vers sur l'union 
qui doit régner entre la magistrature, la philosophie et les 
lettres. La même année, il fit paraître une traduction en 
vers des élégies de Tibulle. En 1784, l'Académie des ins- 
criptions et belles-lettres lui décerna un prix pour son 
mémoire sur l'influence des lois maritimes des Rhodiens, 
sur la marine des Grecs et des Romains, et l'influence de 
la marine sur la puissance de ces peuples. En 1785 il 
adressa à la même académie un mémoire sur Zoroastre, 
Confucius et Mahomet considérés comme législateurs et 
comme moralistes; il fut appelé à faire partie de ce corps 
savant lorsque le concours n'était pas encore jugé; et il fut 
ensuite reconnu que son mémoire avait mérité le prix. Ce 
mémoire fut publié en 1787, et, l'année suivante, parut un 
autre écrit du même genre sur Moïse, considéré également 
comme législateur et comme moraliste. 

Depuis l'année 1784, à la suite du prix que lui avait valu 
son mémoire sur les lois rhodiennes, il faisait partie d'un 
comité qui se tenait chez le garde des sceaux, pour rassem- 
bler en un corps toutes les ordonnances des rois de France 
et en former un code de jurisprudence, comité composé de 
quatre magistrats, de quatre membres de l'Académie des 
inscriptions et de quatre bénédictins (1). Il devint ensuite 
l'un des collaborateurs de Dupaty pour préparer la réforme 

(1) Mémoires secrets, t. XXXII, 15 novembre 1784. 

12 



178 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA. RÉVOLUTION 

de la législation criminelle ; et, après la mort de celui-ci, il 
fut chargé de diriger cet important travail. En 1788, après 
son élection comme vénérable, il se démit de sa charge de 
conseiller à la cour des Aides pour devenir maître des 
requêtes, changement qui semblait préparer son élévation 
aux grands emplois. Des études et des recherches auxquelles 
il s'était livré sortit son traité des Lois pénales, auquel l'Aca- 
démie française décerna le prix Montyon en 1790 (1). Cet 
ouvrage eut un immense retentissement. Les principes 
qu'il exposait ont servi de bases à presque toutes les réformes 
introduites peu de temps après dans la législation crimi- 
nelle, et en impliquaient d'autres qui, aujourd'hui encore, 
attendent leur réalisation dans notre pays. Le prestige de ce 
grand succès lui fit proposer par le roi Louis XVI le minis- 
tère de la justice et celui de l'intérieur qu'il déclina succes- 
sivement parce que le monarque ne lui offrait pas une 
suffisante liberté d'action pour l'exercice de ces hautes 
fonctions. Et il n'avait encore que trente-quatre ans ! 

Il va sans dire que, dès le début, Pastoret s'était montré 
favorable à l'instauration du régime issu de la Révolution. 
Vers la fin de 1790, il fut appelé à présider les électeurs de 
Paris, élus eux-mêmes au premier degré et chargés de 
choisir les nouveaux magistrats. Comme président de l'as- 
semblée électorale, il eut occasion de faire allusion à la 
franc-maçonnerie dans la séance du 21 décembre, où un 
autre adepte des Neuf Sœurs, l'avocat Guyot des Herbiers 
venait d'être élu juge suppléant et avait rappelé avec émo- 
tion le souvenir du président Dupaty. Pastoret lui répondit 
en le félicitant d'avoir, en des temps difficiles, défendu 
l'empire de la philosophie, alors obligée de se cacher sous 
des formes mystérieuses. « La fraternité, dit-il, qui devrait 
lier tous les hommes, se voyait exilée dans quelques de- 
meures écartées, justement sans doute nommées temples, 

(1) Paris, Buisson, 1790, 2 vol. in-8. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 179 

puisque c'étaient les seuls lieux où il restât des traces de 
l'égalité primitive, où on pût, au sein de l'amitié, se conso- 
ler de l'aristocratie des rangs et du despotisme du pou- 
voir (1). » On peut dire aussi qu'il avait fait à certains 
égards œuvre maçonnique dans son livre sur Zoroastre, 
Confucius et Mahomet, en glorifiant le plus lointain ancêtre 
auquel se rattache la chaîne des initiations qui se continue 
de nos jours, en faisant ressortir la supériorité, comme 
législateur, de ce personnage historique dont l'existence 
est certaine, bien que ses traits demeurent incertains. 

En 1791, Pastoret fut procureur-syndic du département 
de la Seine. Comme tel, il fit rendre le décret qui trans- 
forma l'église Sainte-Geneviève en Panthéon et il composa 
l'inscription qui se lit toujours au fronton du monument. 
La même année, il fut élu député de Paris à l'Assemblée 
législative, dont il occupa, le premier, la présidence. Après 
le 10 août 1792, il se réfugia en Provence, puis passa en 
Savoie, où il resta jusqu'au 9 thermidor. Lors de la forma- 
tion de l'Institut de France, à la fin de 1795, il fut élu dans 
la classe des sciences morales et politiques, section de 
science sociale et législation, par les quarante membres 
que le Directoire avait nommés pour former le premier 
noyau; et quelques jours après, le 1 er pluviôse an IV 
(21 janvier 1796), Lacépède, au nom de tous, vint prêter, 
devant le Conseil des Cinq-Cents, le serment de haine à la 
royauté. Pastoret reçut lui-même ce serment, comme 
membre de ce même Conseil, où il avait pris place quelque 
mois auparavant en qualité de député du Var. Il fut pros- 
crit au 18 fructidor, comme royaliste, et se réfugia en 
Suisse. Il put revenir à Paris en 1800, fut nommé adminis- 
trateur des hôpitaux l'année suivante, reprit sa place à 
l'Institut en 1803, et devint en 1804, professeur du droit de 
la nature des gens à la faculté de droit de Paris. En 1809, 

(1) V. Etienne Charavay, Assemblée électorale de Paris en 1790, p. 277 
et 278. 



180 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

Napoléon le fit sénateur et comte de l'Empire. Louis XVIII 
le fit pair de France en 1814, et marquis en 1817. En 1820, 
il devint membre de l'Académie française en remplacement 
de Volney. En 1821, le Roi lui donna la plus insigne 
marque de confiance en le nommant tuteur des enfants du 
duc de Berry. En 1826, il eut le titre de ministre d'État et 
devint membre du conseil privé. En 1828, il fut nommé 
vice-chancelier ; et enfin chancelier en 18°9 C'était la plus 
haute dignité de l'ancienne monarchi Avant 1789, le 
chancelier faisait habituellement fonctions de ministre de 
de la justice; mais quelquefois aussi la fonction était 
dévolue à un simple garde des sceaux. Sous la restauration, 
le titulaire de cette dignité n'avait d'autre rôle que la 
présidence de la chambre des Pairs. La dignité disparut 
après la révolution de Juillet. Pastoret a donc été le 
dernier chancelier de France. 

Son principal ouvrage a été V Histoire générale de la légis- 
lation des anciens peuples, en 11 volumes in-8°, qu'il a 
publiée de 1817 à 1837. 

Il se montra fidèle à l'association maçonnique, quand 
elle se reconstitua après la tourmente révolutionnaire. 
Nous le retrouverons membre de la loge lors du réveil 
de 1805. 

Après 1789, la loge des Neuf Sœurs subit le sort commun 
de presque tous les ateliers maçonniques, dont les mem- 
bres furent alors trop occupés par l'accomplissement de 
leurs devoirs civiques de leurs fonctions publiques, et trop 
absorbés par les événements qui se succédaient, pour 
continuer leurs paisibles travaux dans l'intérieur des 
temples. Les clubs et les sociétés populaires remplacèrent 
les réunions rituéliques. Les Neuf Sœurs abattirent donc 
leurs colonnes; mais une transformation précéda la dispa- 
rition complète. A la loge proprement dite se substitua, 
dans les premiers mois de 1790, la « Société Nationale des 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 181 

Neuf Sœurs », transformation qui nous est attestée par le 
descendant de Roucher d'après des papiers de famille (1). 
Dans les instants que le poète pouvait dérober aux devoirs 
de la vie publique, il aimait à venir y retrouver ses anciens 
amis. On parlait politique, comme partout; mais la litté- 
rature n'avait pas perdu ses droits ; et, un jour, Roucher y 
reçut ce « tribut » qui lui était dédié : 

Quand il peint les saisons l'une à l'autre enchaînées, 
Sa muse du printemps emprunte les couleurs, 
De l'automne les fruits, de l'été les chaleurs : 
Il a chanté les Mois pour vivre des années. 

La Société nationale avait son siège au quai des Mira- 
mionnes, dans l'hôtel de Clermont-Tonnerre. Elle tenait 
séance, au moins dans les commencements, tous les 
dimanches. Certaines de ces réunions étaient publiques ; 
c'est-à-dire que, indépendamment des membres de l'asso- 
ciation, on y admettait des invités. Comme à la loge et au 
Musée de Paris, les vers y alternaient avec la prose, et la 
musique avec la littérature. Les dames y étaient admises. 
On y voyait fréquemment la comtesse Fanny de Beauhar- 
nais, l'amie de Cubières, la tante par alliance de la future 
impératrice Joséphine. La Société avait pour devise ce 
distique de Voltaire, qui avait été l'une des inscriptions de 
la pompe funèbre : 

Qu'il ne soit qu'un parti parmi nous, 

Celui du bien public et du salut de tous. 

Ici encore, nous retrouvons l'infatigable Cordier de 
Saint-Firmin avec le titre d'agent général, comme à la loge 
et au Musée de Paris. Il avait été un des plus actifs 
pamphlétaires du début de la Révolution. Lors de la convo- 
cation des États-Généraux, il répandit ses idées dans une 
dizaine de brochures patriotiques; ce qui n'empêcha pas 

(1) Antoine Guillois, Pendant la Terreur, p. 137. 



182 LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 

que, le 16 juillet 1789, au milieu des émotions populaires 
qui suivirent la prise de la Bastille, pris pour un autre et 
dénoncé comme traître à la foule, il eut été pendu sans 
l'intervention de La Fayette. Peu de temps après la forma- 
tion de la Société, il fut chargé de se présenter en son nom 
à l'Hôtel-de-Ville et d'exercer une action judiciaire pour 
avoir raison de l'attaque d'un journal. 

L'Observateur, dans son numéro du 27 avril 1790, avait 
publié une prétendue information présentant la Société 
nationale des Neuf Sœurs comme une de ces assemblées 
d'aristocrates où l'on ourdissait quelque complot nouveau, 
et ce à propos d'une réunion prochaine pour laquelle on 
distribuait des cartes d'entrée. Le surlendemain 29 avril, 
l'abbé Cordier, introduit devant l'assemblée des représen- 
tants de la commune de Paris, se plaignit des couleurs 
défavorables d'aristocratie sous lesquelles un folliculaire 
avait peint cette association; il la présenta comme une 
société purement littéraire, composée de patriotes reconnus 
pour tels; il en cita plusieurs, entre autres le président 
même de l'assemblée à laquelle il parlait, qui était l'abbé 
Mulot (1), chanoine de Saint- Victor, futur député de Paris 
à la Législative. L'assemblée communale prit, séance 
tenante, un arrêté déclarant injustes les imputations 
relevées, reconnaissant la pureté des sentiments des mem- 
bres de la Société des Neuf Sœurs, ainsi que le patriotisme 
de M. Cordier, invitant enfin MM. du département de la 
police à protéger la personne de celui-ci et à veiller à ce 
que la Société ne fut pas troublé. — L'abbé Cordier de 
Saint-Firmin ayant ensuite cité l'imprimeur et l'éditeur du 
journal devant le tribunal municipal de police, le follicu- 
laire se déclara prêt à rétracter le paragraphe incriminé. 

(1) François-Valentin Mulot, né à Paris en 1749, — mort en 1804, avait 
de la réputation comme prédicateur avant la Révolution. Plus tard il 
renonça à la prêtrise et fut un zélé théophilantrophe. Sous le Directoire, 
il fut commissaire à Mavence. 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 183 

Par jugement du 8 mai 1790 il fut donné acte de cette 
déclaration ; le paragraphe fut supprimé « comme conte- 
nant des imputations fausses et calomnieuses envers les 
membres de la Société nationale des Neuf Sœurs » ; et injonc- 
tion fut faite au journaliste d'être plus circonspect à 
l'avenir.— L'Observateur s'exécuta le 11 mai en insérant la 
rectification suivante : 

La Société nationale des Neuf Sœurs, dont nous avons parlé 
dans notre n° 113, n'est point aristocrate; elle nous a prouvé, 
d'une manière authentique, qu'elle étatt patriote; et nous lui 
faisons avec plaisir la réparation d'honneur qu'elle mérite (1). 

Après avoir été calomnieusement attaqué, le groupe 
maçonnique transformé fut, par un autre journal, dénigré 
comme inutile. C'est ce que firent les Révolutions de Paris 
(n° du 27 novembre au 4 décembre 1790) par une note ainsi 
conçue : 

Le club des Jacobins est très utile. On ne peut pas dire tout 
à fait la même chose de certain autre club, ou Société des Neuf 
Sœurs, dont les membres promettent en entrant de s'interdire 
toute opinion sur la conduite des ministres et autres objets du 
pouvoir exécutif, sur le commandant, sur l'état-major de la 
garde nationale, en un mot sur tous les gens en place. 

La Société nationale prospéra jusqu'au point de pouvoir, 
au milieu de l'année suivante, réaliser ce qu'on avait désiré 
en vain au Musée de Paris, une publication périodique 
reproduisant les travaux de ses membres et donnant le 
compte rendu de ses principales séances. Cette publication 
eut pour titre : Tribut de la Société nationale des Neuf Sœurs, 
ou Recueil de mémoires sur les sciences, belles-lettres et arts, 
et d'autres pièces lues dans les séances de cette société. Sous le 

(1) Ce qui vient d'être relaté au sujet de l'Observateur et plusieurs 
autres renseignements sur la Société nationale sont empruntés à l'excel- 
lent ouvrage de M . Sigismond Lacroix (Actes de la commune de Paris, 
t. V, p. 184, 187-190). Ce recueil ne donne pas seulement les textes offi- 
ciels, mais aussi des éclaircissements très abondants et d'un grand inté- 
rêt. 



184 LES NEUF SŒURS JUSQU A LA RÉVOLUTION 

titre est une lyre surmontée de neuf étoiles rangées en 
forme de couronne, avec des palmes dispersées au-dessous 
de la lyre. Plus bas, et après la date, se lit cette mention : 
« à Paris, de l'imprimerie de la Société nationale des Neuf 
Sœurs, quai des Miramionnes, n° 19. » Le premier numéro 
parut le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise 
de la Bastille et jour de la grande Fédération (1). Les autres 
devaient paraître de mois en mois, toujours à la date du 14, 
en cahiers de quatre feuilles et demie d'impression. Il en 
existe à la Bibliothèque nationale (Z 10 400) une collection 
de six cahiers, dont le dernier est du 14 décembre 1791. 

On y trouve des productions signées par quelques-uns 
des principaux membres de la loge. De La Dixmerie, dans 
les trois premiers cahiers, sont trois dialogues : 1° entre 
Casimir et Stanislas-le-Bienfaisant, tous deux rois de 
Pologne ; 2° entre Philippe I er roi de France, et Guillaume- 
le-Conquérant, roi d'Angleterre; 3° entre Esope et Platon. 
Le deuxième cahier, dans le compte-rendu de la séance 
publique du 21 juillet 1791, qui fut présidée par de Jussieu 
et se termina par une symphonie à grand orchestre, men- 
tionne la lecture par M. de Cubières de son poème des 
États généraux du Parnasse, et par M. Cordier d'un extrait 
de son éloge de Racine. Le cinquième cahier contient une 
énigme en vers, signée La Dixmerie. Le sixième reproduit 
un Discours sur la constitution française, lu à la séance 
publique du 20 novembre 1791, signé Edmond Cordier. — 

(1) Ce renseignement nous est fourni par le passage suivant du 
procès-verbal de l'Assemblée nationale, à la date du 30 janvier 1790, 
lequel nous fournit aussi le nom de deux des présidents de la Société : 

« Le président (Riquetti, ci-devant comte de Mirabeau) annonce que 
MM. de la Société nationale des Neuf Sœurs, ci-devant présidée par 
M. Raugeard. membre de cette Assemblée, et depuis quelque temps par 
M. Jussieu, de l'Académie des Sciences, font bommage à l'Assemblée des 
six premiers recueils périodiques de leurs ouvrages, lus dans des 
séances publiques. Il en est plusieurs relatifs à la Révolution présente, 
et les membres qui composent cette Société se font un devoir d'y mani- 
fester leur attachement à la Constitution nouvelle de l'Empire et aux 
sages décrets qui l'établissent. » 



LES NEUF SŒURS JUSQU'A LA RÉVOLUTION 185 

Mais dans aucun des six cahiers il n'y a trace d'un autre 
opuscule de Cordier de Saint-Firmin, mentionné dans la 
France littéraire de Quérard comme publié en 1791 sous ce 
titre : Essai sur Véloge de François de Salignac de Lamothe- 
Fénelon, lu à la séance publique de la Société nationale des 
Neuf Sœurs. Il est donc à croire que la publication en est 
antérieure au Tribut. 

En janvier 1792 une Ode à la Révolution fut lue par son 
auteur, Legrand de Laleu. Le descendant de Roucher men- 
tionne cette pièce comme attestant l'esprit sagement libéral 
de la société, respirant à la fois l'enthousiasme pour la 
régénération de la France et répudiant toute tendance 
démagogique (1). Il en cite les vers suivants, qui sont, 
en quelque sorte, le développement de l'adage sub lege 
libertas : 

Mais si l'abus de la puissance 
A ramené l'égalité, 
Souvenons-nous que la licence 
Tue à son tour la liberté. 
Redoutons l'orateur perfide 
Dont l'éloquence légicide 
Par des sophismes nous trahit. 
La loi n'a ni parti, ni secte, 
Et le sage qui la respecte 
Est libre quand il obéit. 

Au moment où la patrie va être en danger et où la sta- 
tue de la liberté va se voiler, restons sous l'impression de 
cette leçon formulée dans le langage préféré des Neuf 
Sœurs. La Société nationale n'a pas dû survivre aux tra- 
giques événements qui marquèrent la seconde moitié de 
cette année 1792. Pendant les années suivantes ce fut, poul- 
ie groupe fondé par Lalande et transformé par Cordier de 
Saint-Firmin, un sommeil léthargique qui devait durer 
jusqu'en 1808. 

(1) Op. cit., p. 170. 



CHAPITRE V 



LE MUSÉE DE PARIS 

ET LE LYCÉE 



SOMMAIRE. 

Société Apollonienne fondée par des membres de la loge (novembre 
1780). — Son président Court de Gebelin. — L'établissement prend 
le nom de Musée de Paris (1781) et dure jusqu'à la fin de 1785. — 
Musée scientifique de Pilatre de Rozier, donnant des cours (fin de 
1781). Il devient aussi littéraire (fin de 1784). — Le Lycée remplace 
les deux Musées (fin de 1785). Importance de son enseignement. — 
Sa durée de 1803 à 1848 sous le nom d'Athénée. 

L'enseignement supérieur avait brillé d'un vif éclat en 
France, eu égard aux connaissances du temps, pendant 
une partie du moyen âge et à l'époque de la Renaissance ; 
mais, depuis lors, il avait bien déchu. Louis XIV, dans 
toute sa gloire, n'avait rien fait pour le raminer. Sous 
Louis XVI, en dehors des écoles de droit et de médecine, 
et sans parler de la Sorbonne, exclusivement vouée à la 
théologie, le seul établissement public où l'on pût suivre 
quelques cours littéraires et scientifiques était le Collège 
Royal, où avait enseigné Budé, où professait Lalande. Il 
n'y avait rien qui correspondit à nos actuelles facultés de 
sciences et de lettres. Les corporations cléricales, qui 
détenaient l'enseignement secondaire, n'avaient garde de 
se prêter à des investigations plus hautes dans ce double 
domaine. Le gouvernement, indifférent ou hostile, ne 



188 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

songeait point à relever le niveau des études où à activer 
la diffusion des connaissances nouvelles. L'initiative indi- 
viduelle, paralysée par mille entraves, ne pouvait tenter 
rien de sérieux. Et cependant l'enseignement écrit, consigné 
dans tant de livres remarquables, comme aussi les efforts 
pour le développement des connaissances techniques, qui 
tiennent une si large place dans l'Encyclopédie, faisaient 
plus vivement sentir le besoin de la propagande et de la 
vulgarisation orale. 

Le premier essai d'une telle propagande vint de la loge 
des Neuf Sœurs, et se produisit vers la fin de l'année 1780. 
On y reconnaît facilement l'influence de Franklin, alors 
son vénérable, qui renouvela, en quelque mesure, ce qu'il 
avait fait dans un autre milieu, un demi-siècle auparavant. 
Un certain nombre de membres de cette loge, auxquels se 
joignirent d'autres francs-maçons et peut-être aussi quel- 
ques non-initiés, formèrent une société académique devant 
avoir des séances hebdomadaires, auxquelles seraient 
admis, comme auditeurs, des invités de l'un et de l'autre 
sexe et des abonnés payants. Ce groupement, dont l'appa- 
rition fut signalée par le continuateur de Bachaumont, prit 
tout d'abord le nom caractéristique de Société Apollo- 
nienne. Il eut pour président Court de Gebelin. La plupart 
des associés, qui prirent une part active à la séance inau- 
gurale, étaient comme lui des adeptes des Neuf Sœurs : 
Cordier de Saint-Firmin, La Dixmerie, Fontanes, Legrand 
de Laleu. 

Antoine Court de Gebelin (1), à qui était échu le prin- 
cipal rôle dans cette entreprise, avait été secrétaire de la 
loge en 1779. Il est qualifié, sur la première liste imprimée, 
comme membre de la Société économique de Rome ainsi 
que des académies de la Rochelle, de Dijon et de Rouen. 
Il était fils d'un pasteur protestant qui avait quitté Nimes 

(1) Né à Nîmes en 1725, — mort à Paris le 10 mai 1784. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 189 

pour se fixer à Lausanne. Lui-même y exerça le ministère 
évangélique. Il rentra en France en 1760, après la mort de 
son père, et vint se fixer à Paris pour se livrer entièrement 
aux recherches érudites et aux travaux littéraires. Pendant 
douze ans, il prépara un grand ouvrage qui devait avoir au 
moins trente volumes in-4°, et dont il ne put faire paraître 
que les neuf premiers (1) : le Monde primitif analysé et 
comparé avec le monde moderne. A la lecture du prospectus 
qui l'annonçait, d'Alembert ne put dissimuler son extrême 
surprise, et demanda s'il y avait quarante hommes pour 
exécuter le plan de l'auteur. Cet ouvrage valut à Court de 
Gebelin une telle réputation qu'il pût devenir censeur royal, 
quoique protestant. Le mémoire de La Dixmerie lui donne 
la quatrième place parmi les illustrations de la loge, après 
Voltaire, Franklin et Lalande, en le présentant comme 
« un savant infatigable, aussi hardi dans ses projets que 
prompt et habile à les remplir; qui fouille d'une main 
ferme et sûre dans les débris du monde et des temps ; qui 
nous fait jouir de ce qui a cessé d'exister, nous familiarise 
avec ce qui n'est plus et nous fait mieux connaître ce qui 
nous environne. » En 1780, quelques mois avant la forma- 
tion de la Société Apollonienne, l'Académie française, 
ayant à décerner pour la première fois le prix fondé par le 
comte de Valbelle, l'attribua à Court de Gebelin, comme 
ayant produit l'œuvre la plus méritante et la plus utile. — 
Cet écrivain, d'un savoir encyclopédique, était un franc- 
maçon extrêmement zélé. Dès avant la fondation des Neuf 
Sœurs, faisant partie d'une autre loge parisienne, celle des 
Amis réunis, il avait été l'un des principaux fondateurs du 
régime ou rite des Philalèthes, ou chercheurs de la vérité, 
établi au sein de cet atelier, régime qui eut un rôle impor- 
tant dans la franc-maçonnerie de l'époque et dont l'in- 
fluence s'étendit même en dehors du territoire français (2). 

(1) Ces volumes parurent de 1773 à 1782. 

(2) Voir le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 77 et 260. 



190 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

En 1777, il fit, en sept leçons, un « Cours des allégories les 
plus vraisemblables des grades maçonniques », qui eut 
pour auditeurs les francs-maçons les plus distingués de 
Paris. 

La Société Apollonienne se constitua le 17 novembre 
1780 (1). Elle eut sa séance inaugurale, six jours après, le 
jeudi, 23 novembre, « séance nombreuse et composée de 
spectateurs choisis (2). » Court de Gebelin l'ouvrit par un 
discours « sur la nécessité où est l'homme de vivre en 
société. » Fontanes donna lecture de la traduction d'un 
chant du poème de Pope sur l'homme, où l'on a trouvé, dit 
le narrateur, des morceaux hardis. Legrand de Laleu 
déclama un morceau de « poésie noire » dans le genre des 
-Nuits d'Young. L'abbé Cordier de Saint-Firmin lut un 
morceau intéressant sur les sacrifices que les gens de lettres 
et les artistes sont obligés de faire pour parvenir à la 
gloire. La Dixmerie finit par la lecture de quelques frag- 
ments intéressants de son Eloge de Montaigne et par des 
réflexions sur le style. — Trois autres sociétaires, qui 
n'appartenaient pas aux Neuf Sœurs, communiquèrent 
aussi des productions de leur plume. L'abbé Rozier, franc- 
maçon émérite, dignitaire du Grand Orient, lut une très 
savante dissertation sur la musique des anciens. M. Lefèvre 
de Villebrune produisit la traduction d'une ode ou Irymne 
inédite, attribuée à Homère, qu'il prétendit avoir été 
trouvée en Russie. Un M. Maréchal égaya l'auditoire par 
des odes galantes et anacréontiques. 

Le compte rendu de la séance dans les Mémoires secrets 
se termine par cette remarque : « Il paraît que l'objet de 
ces messieurs serait de faire un journal, composé des 
pièces qu'ils liraient; et les souscriptions leur fourniraient 

(1) Cette date précise est constatée rétrospectivement clans les Mémoires 
secrets, t. XXI, 29 novembre 1782. 

(2) Les renseignements sur cette séance se trouvent dans le t. XVI des 
Mémoires secrets, aux dates des l- 1 et 4 décembre 1780. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 191 

des fonds pour d'autres entreprises qu'ils méditent. » Le 
projet de publication périodique ne fut pas mis à exécu- 
tion, et les autres entreprises furent renvoyées à des temps 
meilleurs. La société académique continua, pendant l'année 
1781, à se réunir, chaque jeudi, sous la présidence de 
Court de Gebelin, pour lire des pièces de vers et de prose, 
quelquefois aussi des morceaux scientifiques (1). La mu- 
sique y avait aussi son rôle, et parfois la séance de lecture 
et de déclamation était suivie d'un véritable concert. Dans 
l'intervalle, la dénomination primitive fut remplacée par 
celle de Musée de Paris, qui rappelait encore l'origine de 
l'association, tout en évoquant le souvenir de l'établisse- 
ment scientifique et littéraire, qui avait contribué, pendant 
plusieurs siècles, à l'illustration de la grande ville égyp- 
tienne fondée par Alexandre. Vers la fin de cette même 
année 1781, apparut un autre établissement dénommé à 
peu près de même, mais plus particulièrement scientifique 
et technologique, et où l'enseignement proprement dit avait 
le rôle principal. Il y eut donc, en présence, pendant un 
certain temps, deux musées qui se partageaient les préfé- 
rences des personnes désireuses de s'instruire, en mêlant 
plus ou moins l'agréable à l'utile. Le premier en date était 
l'œuvre de simples particuliers, n'existant que par une 
tolérance de police, et dont les gazetiers n'osaient pas faire 
mention. Le second se produisait, comme on le verra plus 
loin, sous un puissant et auguste patronage et avec l'auto- 
risation formelle du gouvernement. 

Nous savons, par les Mémoires secrets, qu'en 1782, le 
Musée par excellence (qualification qu'il méritait parce 
qu'il était plus spécialement consacré aux Muses), se sou- 
tenait, sous la présidence de Court de Gebelin, et par l'acti- 
vité infatigable de l'abbé Cordier de Saint-Firmin, toujours 



(1) C'est ce qui est constaté dans les Mémoires secrets (t. XVIII, 2 dé- 
cembre 1781;, à propos de la création du Musée de Pilatre de Rozier. 



192 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

occupé de recruter des membres et des spectateurs (1). 
Mais les séances n'étaient plus hebdomadaires et n'avaient 
lieu que le premier jeudi de chaque mois. Elles attirèrent 
toujours une grande affluence, et pour y trouver place, il 
fallait arriver de très bonne heure (2). 

Cette vogue incita l'association à faire construire pour 
son usage, rue Dauphine (3), un édifice sur la façade duquel 
fut mise cette inscription : Musée de Paris, institué le 
17 novembre 1780, la septième année du règne de Louis 
Auguste. L'honneur en revient surtout à l'abbé Cordier de 
Saint-Firmin, que le rédacteur des Mémoires secrets qua- 
lifie : « le promoteur, l'àme et l'agent de cette société. » 
L'inauguration de ce nouveau local eut lieu le jeudi 21 no- 
vembre 1782, de la manière la plus brillante et avec le 
concours des personnages les plus distingués de la littéra- 
ture. Il y eut de jolies femmes. On y entendit des poètes 
aimables, des orateurs éloquents, une musique enchante- 
resse. La séance dura plus de cinq heures. Ce fut un évé- 
nement parisien dont le Mercure de France rendit compte 
à ses lecteurs en donnant la longue notice des ouvrages 
lus (4). 

Trois mois plus tard, l'association donnait une très bril- 
lante fête pour célébrer la paix qui consacrait la naissance 
de la nouvelle république des États-Unis et pour honorer 
Franklin. Le lundi 6 mars 1783, le Musée de Paris tint une 
nouvelle assemblée publique et générale plus solennelle 
que toutes celles qui avaient eu lieu jusque-là. Franklin 
était présent. L'indépendance américaine fut exaltée en 

(1) En janvier 1782 eut lieu une assemblée publique du Musée de Paris, 
avec lecture par Bourignon (de Saintes), qui est constatée par un docu- 
ment imprimé, conservé dans la Bibliothèque de la ville de Paris, n° 18520, 
n»37. 

(2) Mémoires secrets, t. XX, 10 mars 1782. 

(3) D'après un Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, 
de l'époque, le Musée de Paris avait siégé d'abord rue Saint-André-des- 
Arts, puis rue Dauphine, à l'Hôtel impérial. 

(4) Mémoires secrets, t. XXI, 17 et 23 novembre. 7 décembre 1782. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 193 

vers et en prose. On inaugura le buste du héros de la fête, 
œuvre d'Houdon, aux acclamations de tous les spectateurs. 
Puis il y eut concert. Enfin un souper fut offert à Franklin 
et, au dessert, on le couronna de lauriers et de myrtes (1). 

Au cours de l'année 1783, des compétitions se produi- 
sirent dans le sein de la société, et une fâcheuse scission 
s'ensuivit. En juillet, l'abbé Cordier de Saint-Firmin fut 
contraint de donner sa démission; et Court de Gebelin, 
qui relevait à peine d'une grave maladie, fut, par un vote 
de surprise, évincé de la présidence au profit de Cailhava(2). 
Mais l'ancien président était titulaire de la location et 
resta en possession du local. Il fit renouveler ses pouvoirs 
par une élection nouvelle, et fit prononcer l'exclusion de 
Cailhava et de ses partisans, au nombre d'une douzaine. 
Dès le mois d'août, les séances publiques redevinrent heb- 
domadaires, avec le concours d'un improvisateur italien 
qui attirait la foule par son remarquable talent. Le 1 er sep- 
tembre, une fête extraordinaire fut donnée en l'honneur de 
la sœur du roi de Pologne, qui était présente (3). 

Court de Gebelin mourut le 10 mai de l'année sui- 
vante (4). 11 était devenu l'ami et l'hôte du docteur Mesmer, 
par qui il croyait avoir été rappelé à la vie et à la santé au 
printemps de 1783. Il avait, à cette occasion, publié une 
enthousiaste apologie du magnétisme animal, sous forme 
de lettre aux souscripteurs du Monde primitif (5). Les témoi- 
gnages de regret et d'admiration se multiplièrent pour 
honorer sa mémoire. On les trouve, d'abord, dans deux 
écrits imprimés l'année même de sa mort, dont l'un est un 

(1) Mémoires secrets, t. XXII, 11 mars 1783. 

(2) Mémoires secrets, t. XXIII, 27 juillet 1783. 

(3) Mémoires secrets, t. XXIII, 7, 9, 10, 13, 21 août et 2 septembre 1783. 

(4) En relatant sa mort, le rédacteur des Mémoires secrets remarque 
qu'il était censeur royal, quoique protestant (t. XXV, 15 mai 1784). 

(5) Mémoires secrets, t. XXIII, 1 er septembre 1783. — Cette lettre, datée 
du 31 juillet précédent, n'avait pas moins de 46 pages in-4°. 

13 



194 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

discours pour son éloge, prononcé au Musée de Paris par 
Quesnay de Saint-Germain, conseiller à la cour des Aides, 
et dont l'autre est une lettre sur sa vie et ses écrits, adressée 
au Musée de Paris par le futur constituant Rabaut Saint- 
Etienne. Son ami le comte d'Albon, qui lui avait donné la 
sépulture dans son parc de Franconville, publia, l'année 
suivante, un éloge plus développé. En 1789, ses amis et 
admirateurs firent paraître un ouvrage posthume de lui, 
dont la publication eût été probablement malaisée aupara- 
vant et qui était une contribution à l'œuvre de rénovation 
politique alors en cours de réalisation : Devoirs du prince et 
des citoyens. En 1820, un poète franc-maçon, Guerrier de 
Dumast, rappela ses titres à l'estime de la postérité et lui 
paya un juste tribut de reconnaissance fraternelle dans les 
notes de son poème La Maçonnerie (1). Enfin Besuchet, le 
biographe franc-maçon de 1829, lui a consacré une ample 
notice, tout à la fois émue etadmirative (2). 

C'est à l'occasion d'une cérémonie commémorative en 
l'honneur de Court de Gebelin qu'il est pour la dernière 
fois fait mention du Musée de Paris dans les Mémoires 
secrets. — Cailhava et les autres dissidents avaient émigré, 
vers la fin de 1783, dans le local du Musée de Pilatre de 
Rozier (3). Dans le courant de l'année 1785, les transfuges 
revinrent à l'établissement de la rue Dauphine et y furent 
accueillis comme l'enfant prodigue dans la maison de son 
père. On ne crut pouvoir mieux célébrer l'accord rétabli 
que par un concert dans lequel la poésie s'unirait à la 
musique pour rendre hommage aux mânes du président 
Gebelin (4). Ce concert eut lieu le 17 décembre 1785. Le 

(1) Paris, Artus Bertrand, in-8°. — Ce poème, en trois chants, est illus- 
tré de 9 gravures. 

(2) Précis historique, t. II, p. 71-79. 

(3) Mémoires secrets, t. XXV, V' janvier 1784. 

(4) Mémoires secrets, t. XXX, 18 décembre 1785. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 195 

morceau funèbre fut une cantate à quatre voix, qui se 
terminait ainsi : 

Sous le poids du chagrin, le malheureux succombe : 
Tu n'es plus, cher objet d'amour et de douleurs; 
Gebelin ! Gebelin ! la pierre d'une tombe 
Renferme ton corps et nos cœurs. 

L'exemple du Musée littéraire suscita, au bout d'un an, le 
Musée scientifique, dont le fondateur fut Pilatre de Rozier, 
chimiste et physicien, qui devait se passionner pour la 
découverte des frères Montgolfier et périr en essayant de 
traverser la Manche en ballon. Pilatre appartenait à l'entou- 
rage de Monsieur, frère du Roi, le futur Louis XVIII ; il 
était même attaché au service de Madame. Grâce à la pro- 
tection de ces deux hauts personnages, il obtint l'autorisa- 
tion du gouvernement pour son établissement, qu'il installa 
rue Saint- Avoye. L'ouverture en eut lieu le mardi 11 dé- 
cembre 1781. Elle avait été annoncée au public par un 
prospectus dont le continuateur de Bachaumont rendit 
compte aussitôt à ses lecteurs (1). 

Le nouveau Musée était « particulièrement consacré à 
favoriser les progrès de plusieurs sciences relatives aux arts 
et au commerce. » Il avait deux objets. Le premier était 
d'offrir aux savants et aux amateurs des laboratoires pour 
leurs expériences. Le second était d'enseigner aux commer- 
çants à faire usage des machines, et de leur démontrer les 
applications pour la fabrication de toutes choses néces- 
saires à la vie. C'est la mise en pratique de la pensée utili- 
taire qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclo- 
pédie. En conséquence le programme d'enseignement 
comprenait : 

1° Un cours physico-chimique servant d'introduction aux 
arts et métiers, dans lequel on ferait connaître l'histoire 
naturelle des substances qu'on y emploie; 

(1) Mémoires secrets, t. XVIII, 2 et 3 décembre 1781. 



196 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

2° Un cours physico-mathématique expérimental, dans 
lequel on s'appliquerait spécialement aux arts mécaniques ; 

3° Un cours sur la fabrication des étoffes, les teintures et 
les apprêts ; 

4° Un cours d'anatomie, dans lequel on démontrerait 
son utilité dans la sculpture et la peinture, auquel on 
joindrait les connaissances physiologiques nécessaires à un 
amateur ; 

5° Un cours de langue anglaise ; 

6° Un cours de langue italienne. 

Le prix de la souscription était de trois louis par an; 
mais il y avait des admissions gratuites pour « les ama- 
teurs. » Les femmes étaient admises sur le même pied que 
les hommes. 

A peine son établissement était-il ouvert, que Pilatre 
recevait des encouragements de l'Académie des sciences, 
de l'Académie française, de l'Observatoire, de la Société 
royale de médecine, de l'École royale vétérinaire. Il y 
répondait en instituant de nouveaux cours sur les mathé- 
mathiques, l'astronomie, l'électricité, les aimants (1). 

La clientèle de Pilatre de Rozier se développa si bien 
que la maison de la rue Sainte-Avoye devint bientôt insuf- 
fisante et qu'il fallut, au bout de trois ans, installer le 
nouveau Musée dans un local plus vaste. Le duc d'Orléans 
y affecta un immeuble lui appartenant, situé tout près du 
Palais -Royal. A cette occasion, Pilatre voulut intéresser 
davantage les souscripteurs au succès de l'établissement en 
les associant, par des délégués, à l'administration. Il les 
convoqua donc en assemblée générale pour élire des admi- 
nistrateurs et un secrétaire perpétuel. Ce dernier poste, le 
plus important, échut à un adepte des Neuf Sœurs qui 
devait être plus tard vénérable de la loge, à Moreau de 
Saint-Méry, futur constituant et futur conseiller d'État. Il 

(1) Mémoires secrets, t. XX, 3 janvier 1782. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 197 

reste de lui le discours inaugural qu'il prononça pour cette 
installation nouvelle (1) ; on y trouve des renseignements 
pleins d'intérêt sur l'extension qui fut alors donnée au 
Musée scientifique. 

Les sciences mathématiques, physiques et naturelles sont 
désormais enseignées d'une manière plus large. Une expo- 
sition publique est organisée en permanence pour les arts 
et les inventions utiles. Un cours d'espagnol est ajouté à 
ceux des autres langues étrangères. En outre, par une inno- 
vation qu'explique le concours des dissidents du Musée 
littéraire qui t ne sont pas encore retournés à la rue Dau- 
phine, la littérature prend place dans l'enseignement à 
côté des sciences ; on voit figurer au programme des cours 
l'étude de la langue française, l'histoire littéraire, l'histoire 
proprement dite et la géographie. 

Nous savons, par le continuateur de Bachaumont (2), 
que l'inauguration qu'on en fit le 1 er décembre 1784 donna 
lieu à une fête qui se manifesta au dehors par une illumi- 
nation en feux de couleurs. Buffon, alors presque octogé- 
naire, fut le héros de la soirée. Son buste fut solennellement 
couronné par un autre personnage illustre, le bailli de 
SufTren. Une cantate en son honneur, spécialement com- 
posée pour la circonstance, fut chantée avec beaucoup 
de goût par un musicien de Notre-Dame. 

Quelques jours après, le 9 décembre, on fêta un jeune 
prince nègre, héritier présomptif d'un royaume de la côte 
d'Afrique. Moreau de Saint-Méry lui adressa une allocu- 
tion, et Pilatre de Rozier l'émerveilla par des expériences 
de physique (3). 

(1) Moreau de Saint-Méry, étant conseiller d'État, fut chargé de l'admi- 
nistration des états de Parme, Plaisance et Guastalla. Il résida à Parme, 
en cette qualité, de 1801 à 1805. Il y fit imprimer son discours de 1784, 
dont un exemplaire est à la Bibliothèque nationale, dans la réserve, 
catalogué X 3819/E. Le discours est précédé d'un avant-propos contenant 
des détails historiques sur le Musée. 

(2) Mémoires secrets, t XXVII, 9 décembre 1784. 

(3) Mémoires secrets, t. XXVIII, 31 janvier 1785. 



198 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

La mort tragique de Pilatre, survenue le 15 juin 1785, ne 
causa qu'un trouble passager dans l'établissement qu'il 
avait créé. Le comité d'administration délégua quatre 
commissaires pour pourvoir aux mesures nécessaires, et 
adressa à tous les souscripteurs une circulaire les invitant 
à donner leur avis (1). Trois mois et demi étaient à peine 
écoulés, une nouvelle circulaire leur annonçait que les 
deux frères du Roi, Monsieur, comte de Provence, et le 
comte d'Artois, consentaient à être inscrits en tête des 
nouveaux fondateurs ; que le sieur Bontemps était nommé 
directeur du Musée; que les exercices recommenceraient 
au mois de décembre et s'étendraient par le secours de 
professeurs nouveaux; qu'enfin la souscription était por- 
tée à quatre louis (2). 

Ce fut l'occasion d'un profond remaniement et d'un chan- 
gement considérable. Les nouveaux fondateurs organi- 
sèrent un haut enseignement, à la fois scientifique et litté- 
raire ; et, pour le faire professer, ils s'adressèrent aux sa- 
vants et aux littérateurs les plus qualifiés. Pour bien 
marquer le changement, on remplaça le nom de Musée 
par celui de Lycée, rappelant la grande école ouverte dans 
Athènes par Aristote. L'événement parut assez important 
pour être signalé dans la correspondance de Grimm, jus- 
que-là restée muette sur les deux musées qui cependant 
avaient beaucoup fait parler d'eux dans Paris. Cette cor- 
respondance fournit les détails qui ont été omis dans 
celle de Bachaumont (3). 

En décembre 1785 fut répandu à profusion dans le public 
un prospectus très ample et très bien fait, ayant pour titre : 
« Programme du Lycée établi sous la protection immédiate 

(1) Mémoires secrets, t. XXIX, 20 juin 1785. 

(2) Mémoires secrets, t. XXX, 12 octobre 1785. 

(3) Correspondance de Grimm, éd. Taschereau, t. XIII, p. 42. février 178G. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 499 

de Monsieur et de Monseigneur le comte d'Artois (1). » Ce 
prospectus était l'œuvre du marquis de Montesquiou, ma- 
réchal de camp, premier écuyer de Monsieur, membre 
de l'Académie française, qui avait travaillé avec le plus 
grand zèle à la nouvelle organisation. Il faisait ressortir 
les avantages que l'un et l'autre sexes devaient trouver 
à l'enseignement qu'on leur offrait. Il respirait, d'ailleurs, 
la philosophie la plus aimable, le patriotisme le plus sage 
et le plus éclairé. 

Quelques jours après, paraissait la « Liste de messieurs 
les Professeurs » ; et c'était dans le public un émerveille- 
ment d'y voir figurer, pour le cours d'histoire, Marmontel, 
secrétaire perpétuel de l'Académie française et historio- 
graphe de France ; pour les mathématiques, Condorcet, 
secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences et membre 
de l'Académie française (2). Parmi les autres professeurs, 
on remarquait : comme adjoint à Marmontel pour l'his- 
toire, Garât, qui était un adepte des Neuf Sœurs comme 
Condorcet ; Laharpe, pour la littérature ; Fourcroy, pour la 
chimie et l'histoire naturelle ; Déparcieux, pour la physique. 
La vogue fut aussitôt très grande pour des cours aussi 
brillants. Un mois après son ouverture, le Lycée comptait 
plus de sept cents souscripteurs ; et de ce nombre étaient 
les femmes les plus distinguées de la Ville et de la Cour. 

Le Lycée éclipsa définitivement le Musée de Paris. 
Toutefois celui-ci ne disparut pas (3). Le Guide des amateurs 
et des étrangers vogageurs à Paris par Thiéry, publié en 
1787, distingue parfaitement les deux établissements : le 
Musée français, non encore transformé en Lycée, séant rue 

(1) Mémoires secrets, t. XXX, 24 décembre 1785. 

(2) Mémoires secrets, t. XXX, 4 janvier 1786. 

(3) Les Mémoires secrets ne signalent plus le Musée de Paris, et Grimm 
l'omet dans la liste, donnée par lui en mai 1786 (éd. Taschereau, t. XIII, 
p. 75-82), des principaux lieux de réunion où se rencontrait la société 
parisienne, notamment les clubs à l'anglaise. 



200 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

Saint-Honoré, près le Palais Royal (1), et le Musée de Paris, 
présidé par Moreau de Saint-Méry et séant chez les Corde- 
liers (2). L'existence du Musée de Paris est encore attestée 
en 1790, car, le 12 mars, le procès-verbal de l'Assemblée 
des représentants de la commune constate que MM. du 
Musée de Paris demandent à être admis à prêter le lende- 
main le serment civique (3). 

(1) Tome I, p. 232. Voici le passage : « Le Musée français est sous la 
protection de Monsieur et de Ma r le comte d'Artois. Il y a des cours 
de physique, chimie, mathématiques, astronomie, anatomie, langues 
allemande, anglaise, italienne et espagnole. On se propose d'ajouter la 
botanique, belles-lettres, histoire et géographie. — Salles de conversation 
et de lecture. — Souscription: 4 louis par an — Adresse: rue Saint- 
Honoré, près le Palais Royal. — Bontemps, directeur. — Abbé Roy, 
bibliothécaire, inspecteur et garde des cabinets. » 

Dans le supplément du tome I, p. 728, le Guide insère la rectification 
suivante : « Le Musée est connu actuellement sous la dénomination de 
Ljcée français. Le changement a eu lieu pendant l'impression. — Les 
cours sont faits par les professeurs suivants : Histoire : Marmontel ; 
Garât, adjoint. — Littérature : De la Harpe. — Mathématiques : de 
Condorcet ; de La Croix, adjoint. — Physique : Monge. — Chimie, histoire 
naturelle, botanique : de Fourcroy. — Anatomie, physiologie : Sue. — 
Directeur : M, Bontemps. » 

(2) Le tome II du Guide de Thiéry contient, à la page 376, le passage 
suivant : 

« La Société, connue sous le nom de Musée de Paris, est composée de 
savants, de gens de lettres et d'artistes, et divisée en quatre classes, 
savoir : 1° celle des membres ; 2° celle des associés ; 3° celle des musé- 
ennes ou associées honoraires ; 4° celle des correspondants. La 2 e et la 4 e 
sont illimitées ; la l" 5 est fixée à soixante, la 3 e à dix-huit. — Cette Société 
s'est assemblée, pour la première fois, le 17 novembre 1780, rue Saint- 
André-des-Arts, et ensuite à l'Hôtel impérial, rue Dauphine ; mais l'em- 
ploi divers de ce dernier local l'a porté à se retirer chez les RR. pp. 
Cordeliers, dont les salles vastes et tranquilles conviennent mieux aux 
assemblées du Musée. — La Société s'assemble tous les mardis soirs, de 
5 à 9 heures du soir; elle a six assemblées publiques par an. — L'em- 
blème du Musée est une ruche autour de laquelle on voit voltiger des 
abeilles, avec cette devise : Labor intus et extra. — Les officiers actuels 
sont Moreau de Saint-Méry, président; Le Gendre, vice-président... » 

Nous devons ces indications et les précédentes à l'obligeance de 
M. Sigismond Lacroix. 

(3) Cf. S. Lacroix, Actes de la commune de Paris, t. IV, p. 387. — Le 
13 mars 1790 la députation du Musée de Paris vint, sous la conduite de 
Ponce, prêter serment, et les discours signalèrent que la liste des 
membres du Musée comprenait plusieurs représentants de la nation, 
parmi lesquels Moreau de Saint-Méry et l'abbé Mulot. (Cf. S. Lacroix, 
t. IV, p. 397-399). 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 201 

La chaire de mathématiques du Lycée fut inaugurée avec 
éclat par un discours où Condorcet, après avoir indiqué à 
grands traits le développement historique de ce groupe de 
sciences, traça magistralement le programme de son ensei- 
gnement (1). Ce fut un des principaux éléments d'appré- 
ciation qui permirent à Grimm de louer le nouvel établis- 
sement comme digne des plus grands encouragements : 

C'est une véritable académie pour les femmes et pour les 
gens du monde, et qui pourrait contribuer, ce semble, très 
heureusement, à réparer les défauts sans nombre de nos édu- 
cations publiques et particulières. L'esprit philosophique qui a 
présidé à la formation actuelle du Lycée, les connaissances 
qu'on y professe, le choix des hommes de lettres chargés de 
les enseigner, l'intérêt qu'ils ont su répandre sur leurs instruc- 
tions, en laissent concevoir les plus grandes espérances. Il n'y 
a point de collège public qui puisse lui être comparé ; il n'en 
est point qui pût remplir le même objet. On parle à des hommes 
faits avec plus de liberté qu'à des enfants ; et le désir de rendre 
ses leçons agréables aux femmes, aux gens du monde, inspire à 
l'instituteur des ressources qu'il n'eût point trouvées sans un 
pareil motif. C'est surtout dans un pays où l'éducation des 
jeunes gens destinés aux emplois militaires, aux charges de la 
magistrature et de la Cour, finit, pour ainsi dire, au moment où 
elle devrait commencer, qu'une instruction de ce genre devient 
et plus utile et plus nécessaire. 

En décembre 1786, Condorcet prononça un nouveau dis- 
cours pour la réouverture du cours de mathématiques, qui 
devait être consacré, pendant le nouvel exercice, à l'astro- 
nomie et au calcul des probabilités (2). A propos de ce 



(1) Le texte de ce discours, qui fut imprimé aussitôt après avoir été 
prononcé, a pris place dans les Œuvres de Condorcet, éd. O'Connor, 1. 1, 
p. 453-481. 

(2) Il en est fait mention dans les Mémoires secrets, t. XXXIII, à la date 
du 22 décembre 1786. — Ce discours se trouve dans les Œuvres de Con- 
dorcet, à la suite du discours inaugural (éd. O'Connor, t. I, p. 482-503), 
comme ayant été lu au Lycée en 1787, ce qui est une erreur de date. 



202 LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 

second objet, il crut devoir reprocher aux jurisconsultes 
de son temps d'être tombés dans des erreurs grossières, 
pour avoir voulu résoudre certaines questions sans employer 
le calcul. Il s'éleva contre la prétention, affichée par les 
membres de corporations exerçant certaines fonctions, de 
posséder exclusivement les connaissances nécessaires pour 
les bien remplir. « C'est encore aujourd'hui, ajouta-t-il, la 
principale cause pour laquelle certains hommes, au lieu de 
profiter des progrès rapides que l'esprit humain a faits 
depuis un demi-siècle, nous citent la chute de leurs préven- 
tions et de leurs erreurs comme une preuve de sa décadence 
et de sa dépravation. Ils voient avec peine s'établir l'opinion 
que le titre d'homme suffit pour donner, à celui qui juge 
une vérité utile, la liberté de la croire et le droit de la dire. 
Nous avons encore, par exemple, des jurisconsultes assez 
dignes de ces temps antiques pour savoir mauvais gré à 
quelques philosophes d'avoir regardé la raison et l'expé- 
rience comme des guides plus sûrs que les légistes du Bas- 
Empire et leurs obscurs commentateurs. » 

Le mathématicien faisait allusion plus particulièrement 
à l'avocat général Séguier, son confrère à l'Académie fran- 
çaise et grand contempteur de la philosophie moderne, 
contre lequel il avait eu à lutter tout récemment sur le ter- 
rain judiciaire. Sa hardiesse parut grande. Il en résulta 
beaucoup de fermentation dans le monde judiciaire et ses 
entours. Comme les orateurs du Lycée s'étaient déjà plu- 
sieurs fois permis « des choses très répréhensibles », il fut 
question d'assujettir désormais à l'examen d'un censeur les 
discours qui y seraient prononcés. Mais déjà l'air frémis- 
sait du souffle avant-coureur de 1789, et les antiques 
bastilles vacillaient avec leurs bases. Le projet de censure 
préalable ne fut qu'une velléité. 

Le Lycée traversa la période révolutionnaire, pénible- 
ment parfois, mais sans être obligé de fermer ses portes. 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 203 

Le 12 frimaire an II (2 décembre 1793), il fut nommé Lycée 
Républicain (1). La Harpe y fit son cours avec le bonnet 
rouge sur la tête, sauf, plus tard, à honnir la philosophie 
et la Révolution dont il avait été un ardent panégyriste. 
L'étiquette républicaine était devenue gênante en 1802, alors 
que le consulat à vie se préparait à sa transformation en 
monarchie impériale. Les établissements d'enseignement 
secondaire ayant reçu le nom de lycées, l'ancienne déno- 
mination fut remplacée par celle d'Athénée de Paris le 
9 floréal an X (29 avril 1802) : l'adjectif compromettant 
disparut sans bruit avec le substantif. Sous la Restaura- 
tion, ce fut l'Athénée royal (2), dont l'existence se pro- 
longea jusqu'à ce qu'il disparut définitivement au milieu 
des événements de 1848 (3). 

Ainsi a vécu, pendant plus de soixante ans, cet établis- 
sement libre d'enseignement supérieur, dont l'idée et l'im- 
pulsion première vinrent de la franc-maçonnerie. Après la 
Révolution, ses cours furent souvent professés par les 
hommes les plus éminents, déjà célèbres ou destinés à le 
devenir. Il suffit de citer, pour les sciences proprement 
dites, Cuvier, Thénard, Biot, Chevreul, Magendie, Orfila, 
Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Raspail ; pour les sciences 
morales et pour la littérature, Ginguené, Daunou, J.-B. Say, 
Benjamin Constant, Mignet, Viennet, Auguste Comte, 

(1) Cf. le registre des délibérations des assemblées générales du Lycée, 
conservé dans la Bibliothèque de la ville de Paris. (Renseignement 
communiqué par M. Sigismond Lacroix.) 

(2) Une lettre du ministre de l'intérieur, en date du 1 er octobre 1814, 
autorisa l'Athénée de Paris à prendre le titre d'Athénée royal de Paris. 
(Renseignement communiqué par M. Sigismond Lacroix.) 

(3) Les différentes phases des deux musées, du Lycée et de l'Athénée, 
ont été retracées dans un remarquable travail de M. Dejob, maître de 
conférences à la Faculté des lettres de Paris, qui a paru en juillet 1889, 
dans la Revue internationale de l'Enseignement, et a fait l'objet d'un ti- 
rage à part (Paris, Colin, 1889, in-8°). Il est à regretter, toutefois, pour 
la période antérieure à 1789, que l'érudit écrivain n'ait pas remonté jus- 
qu'à la Société Apollonienne, qu'il n'ait pas connu le discours de Moreau 
de Saint -Méry et qu'il n'ait pas consulté la Correspondance de Grimm. 



204 



LE MUSÉE DE PARIS ET LE LYCÉE 



Legouvé, Jules Janin. Tant sous le nom de Lycée que sous 
celui d'Athénée, ce foyer intellectuel accrut et développa 
dans la société française le goût des hautes études. Il 
contribua largement à répandre les idées nouvelles et à 
faire connaître les découvertes scientifiques. Il stimula 
l'enseignement officiel. Il prépara des auditoires pour le 
Collège de France, pour le Muséum d'histoire naturelle, 
pour la Sorbonne régénérée. Rattachant le siècle actuel à 
celui qui l'a précédé, il a été un anneau de la chaîne du 
progrès dans notre pays. 



CHAPITRE VI 

LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

ET 

LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 

SOMMAIRE. 

Élie de Beaumont et l'abbé Remy. — Dupât}'. Ses premiers efforts pour 
l'amélioration de la jurisprudence. — L'affaire des trois condamnés 
de Chaumont (1785-1787). Intervention de Dupât}-, de Legrand de 
Laleu et de Condorcet, encouragés par la loge. Le premier mé- 
moire de Dupaty condamné au feu par le Parlement, sur le réquisi- 
toire de l'avocat général Séguier. Six autres mémoires. Cassation 
de l'arrêt de condamnation. Triompbe de Dupaty à Rouen. Acquitte- 
ment des trois innocents. — Quatre autres procès contemporains 
faisant ressortir des méfaits judiciaires. — Dupaty prend à partie la 
législation en vigueur : Lettres sur la procédure criminelle (1788). — 
La réforme générale promise et quelques réformes partielles édictées 
par la déclaration royale du 1 er mai 1788. — Mort de Dupaty (sep- 
tembre 1788). — Son œuvre continuée par ses coopérateurs. Traité 
des lois pénales de Pastoret (1790). Législation réformatrice de l'As- 
semblée Constituante. 

Le défenseur des Calas, des Sirven, de La Barre, de Lally- 
Tolendal, de Morangiès et de Montbailli ne pouvait man- 
quer d'avoir des imitateurs dans le temple symbolique.il y 
fut suivi par celui qui l'avait secondé avec éclat, par Elie 
de Beaumont, dont le nom vient peu après celui de Voltaire 
sur le premier tableau imprimé de la loge, et qui, dans le 



206 



LA DEFENSE DES INNOCENTS 



mémoire de La Dixmerie, est ainsi désigné : « ce juriscon- 
sulte profond, éloquent et si légitimement célèbre, qui 
défendit avec autant d'énergie que de bonheur, et l'inno- 
cence injustement flétrie, et l'innocence injustement accu- 
sée. » On a vu précédemment que cet éminent avocat prit 
part à la défense de la loge dans le procès maçonnique 
qu'elle eut à soutenir en 1779, qu'il en fut ensuite le dé- 
puté au Grand Orient et qu'à sa mort il en était le véné- 
rable. 

Jean-Baptiste-Jacques Élie de Beaumont (1), originaire de 
Normandie, fut reçu au barreau de Paris, à l'âge de dix- 
neuf ans, en 1752. Sa timidité et la faiblesse de son organe 
le forcèrent de bonne heure à renoncer à la plaidoirie ; mais 
il ne tarda pas à se distinguer dans la rédaction des mé- 
moires et des consultations, qui était alors une partie fort 
importante de la profession d'avocat. Deux causes célèbres, 
celle des Calas et celle des Sirven, lui valurent une répu- 
tation immense en France et dans toute l'Europe. 

En 1762 le protestant Jean Calas avait été condamné au 
supplice de la roue par le parlement de Toulouse et exécuté, 
comme coupable d'avoir assassiné l'un de ses fils pour 
l'empêcher de se convertir au catholicisme. La veuve et 
les autres enfants, dépouillés par la confiscation des biens 
du père, s'étaient réfugiés à Genève. Le patriarche de Fer- 
ney leur donna tout son appui, après avoir reconnu qu'une 
grande erreur judiciaire venait d'être commise. Il gagna 
leur cause devant l'opinion publique par ses divers écrits 
publiés et par sa correspondance. A sa sollicitation, Élie 
de Beaumont se fit leur défenseur (2), d'abord par une con- 
sultation que signèrent avec lui plusieurs sommités du 
barreau, puis par des mémoires. En 1765 un arrêt du Con- 
seil du Roi réhabilita la mémoire de Jean Calas et rendit 



(1) Né à Carentan en octobre 1732, mort à Paris le 10 janvier 1786. 

(2) Mémoires secrets, t. I, 13 décembre 1762. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 207 

sa fortune à ses héritiers. — En 1764, dans le ressort du 
même parlement, un tribunal inférieur avait condamné à 
mort par contumace les époux Sirven, protestants, pour 
avoir assassiné une de leurs filles, et avait banni à perpé- 
tuité deux autres filles comme complices. Cette famille put 
aussi se réfugier à Genève. En 1769 un arrêt du parlement 
de Toulouse déclara innocents les quatre condamnés et 
leur restitua les biens confisqués. On lit, à ce sujet, dans la 
correspondance Bachaumont : 

Cet événement, qu'on doit principalement aux soins et aux 
réclamations de M. de Voltaire, assure de plus en plus à ce 
poète philosophe une place parmi les bienfaiteurs de l'huma- 
nité. On ne doute pas que M. Élie de Beaumont, avocat célèbre 
au parlement de Paris, et qui a passé plusieurs mois de l'été et 
de l'automne à Ferney, n'ait beaucoup contribué à éclairer et 
à faire juger l'affaire. On ne doute pas non plus que M. de Vau- 
dreuil, le nouveau premier président du parlement de Langue- 
doc, n'ait versé dans ce tribunal l'esprit de tolérance dont est 
animé le magistrat en question, et qu'il n'éteigne tout à fait le 
feu du fanatisme, qui n'avait que trop éclaté dans la malheu- 
reuse affaire Calas (1). 

Un autre avocat, membre de la loge, se fit une spécialité 
de la défense gratuite des opprimés. C'était l'abbé Remy, 
orateur en 1778, auteur de VEloge de VHàpital qu'avait cou- 
ronné l'Académie française et qui valut, à son auteur, des 
démêlés avec la Sorbonne. 

Joseph-Honoré Remy (2) avait été prêtre dans le diocèse 
de Toul avant de devenir avocat au parlement de Paris. Il 
s'adonna principalement à la littérature, qui devint son 
gagne pain. Il se fit connaître, en 1770, par un poème inti- 
tulé les Jours, pour servir de correctif et de supplément aux 
Nuits d'Young, et par le Cosmopolitisme ou l'Anglais à 

(1) Mémoires secrets, t. V , 13 décembre 1769. 

(2) Né à Remiremont le 2 octobre 1738, mort à Paris le 12 juillet 1782. 



208 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

Paris. En 1772, il, donna un Code des Français en deux vo- 
lumes in-12; en 1773, l'Eloge de Colbert, présenté au con- 
cours de l'Académie française sans obtenir le prix: en 
1777, YÉloge de l'Hôpital, imprimé avec deux autres éloges 
non primés ; en 1779, les Hiéroglyphes d'Hiérapolon, tra- 
duits du grec. Il travailla longtemps au Répertoire de juris- 
prudence de Guyot, et fut chargé des articles de jurispru- 
dence dans la nouvelle Encyclopédie méthodique. Dans les 
dernières années de sa vie il était devenu le bras droit du 
libraire Panckoucke et rédigeait le Mercure que publiait 
ce dernier (1). Comme notabilité parisienne, sa mort fut 
signalée, non seulement par le continuateur de Bachau- 
mont, mais aussi par Grimm dans sa correspondance (2). 

« Il était avocat et ne professait guère que gratuitement 
et pour la défense des malheureux », dit de lui le premier 
de ces nouvellistes dans une notice nécrologique (3). Un 
biographe franc-maçon nous apprend que le bon Remy se 
trouvait suffisamment payé par une expression de grati- 
tude : ce La belle monnaie, disait-il, que le grand merci 
d'un malheureux ! » Et cet excellent homme, quoique sans 
fortune, trouvait encore moyen de donner beaucoup aux 
pauvres (4i. 

Il est à croire que l'exemple d'Elie de Beaumont et de 
Remy fut suivi par d'autres avocats appartenant aux Neuf 
Sœurs. On a vu précédemment que La Dixmerie, quoique 
n'étant pas du barreau, avait, par plusieurs mémoires en 
justice, préludé à la défense de la loge. Avec Dupaty. la 
défense des innocents prend un nouvel essor et une plus 
grande portée. 

(1) Mémoires secrets, t. XXI. 13 juillet 1782. 

(2) Ed. Taschereau, t. XI. p. 309, janvier 1783. 

(3) Mémoires secrets, t. XXI. 16 septembre 1782. 

(4) Besuchet. Précis historique . t. II, p. 242. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 209 

Lorsque le garde des sceaux Miromesnil lui fit donner 
par Louis XVI une « commission de travailler à la réforme 
de la justice criminelle », un grand mouvement d'opinion 
existait parmi les amis de l'humanité pour une telle réno- 
vation. Vingt ans auparavant, un petit livre venu de 
l'autre côté des Alpes avait mis en lumière les vices du 
système pénal en vigueur dans toute l'Europe, sauf l'An- 
gleterre et la Toscane, système qui méconnaissait la jus- 
tice et l'humanité. Les châtiments étaient atroces, sans 
proportion avec la gravité plus ou moins grande des 
infractions. La peine de mort était prodiguée et on l'aggra- 
vait souvent par d'horribles supplices! L'arbitraire du juge 
avait toute latitude pour la sévérité, mais non pour l'indul- 
gence. La procédure ne visait qu'à obtenir la confession 
des accusés par la subtilité des interrogatoires et les tour- 
ments de la question, sans aucune garantie pour la dé- 
fense. C'est ce que vit enfin un jeune homme de Milan, 
imbu de la doctrine de nos philosophes. Beccaria n'avait 
que vingt-six ans quand il publia, en 1764, son Traité des 
délits et des peines, pamphlet immortel qui a donné l'im- 
pulsion à toutes les réformes de la législation criminelle, 
et qui a été le point de départ de tous les travaux de la 
science moderne du droit pénal. Voltaire s'en était fait le 
commentateur (1) et en avait chaleureusement appuyé les 
conclusions. Malgré la résistance des légistes, que l'habi- 
tude rendait réfractaires à tout changement, un commen- 
cement de satisfaction venait d'être donné aux amis de 
l'humanité : l'ordonnance du 24 août 1780, due à l'initiative 
de Miromesnil, avait supprimé la question préparatoire, 
mais en laissant subsister encore l'usage de la torture pour 



(1) Le commentaire de Voltaire sur le livre de Beccaria est de 1766 
(éd. Beuchot, t. XLII, p. 418-477). Il finit ainsi : « De quelque côté qu'on 
jette les yeux, on trouve la contrariété, la dureté, l'incertitude, l'arbi- 
traire. Nous cherchons dans ce siècle à tout perfectionner : cherchons 
donc à perfectionner les lois dont nos vies et nos fortunes dépendent. » 

14 



210 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

forcer les condamnés à des aveux complémentaires ou à la 
dénonciation de leurs complices. Il s'agissait, dès lors, de 
préparer une refonte générale de la législation, aussi bien 
pour la pénalité que pour la procédure. 

Malgré les bonnes intentions du monarque et de son 
ministre, Dupaty semblait avoir bien peu de chances de 
réussir dans cette tâche, en raison de l'opposition obstinée 
qu'une telle réforme rencontrait dans les rangs de la haute 
magistrature et parmi les conseillers du Roi. Ses travaux 
et ses efforts devaient rester inefficaces jusqu'à ce qu'un 
procès retentissant lui permit de passionner l'opinion 
publique. Il ne tarda pas à faire l'épreuve de son impuis- 
sance, en essayant d'adoucir, par voie d'interprétation, 
une des cruautés de la pénalité en vigueur. 

Le vol domestique était puni de mort dans tous les cas, 
quel que fût le peu d'importance du larcin, sans considé- 
ration de la jeunesse du coupable, sans que le juge put 
tenir compte des causes d'atténuation de la culpabilité. 
Pendant son exercice à Bordeaux comme « président de 
Tournelle », il s'était vu obligé, trois fois, de prononcer la 
sentence impitoyable ; et trois fois il avait appuyé et fait 
réussir le recours en grâce contre son propre arrêt. Plus 
récemment, il avait eu connaissance d'une lettre du garde 
des sceaux d'Armenonville, écrite en 1724 au conseil sou- 
verain d'Alsace et déposée dans les archives de cette cour, 
lettre par laquelle, interprétant l'ordonnance sur le vol 
domestique, le chef de la justice déclarait que l'intention 
du Roi n'avait pas pu être de punir également le plus léger 
vol et le plus grave, surtout quand les circonstances sont 
en faveur de l'accusé. Dupaty en prit texte pour soutenir 
la même thèse dans une lettre qu'il rendit publique en la 
faisant insérer dans le Journal Encyclopédique et que 
reproduisit la Gazette des Tribunaux. Mal en prit à l'édi- 
teur de cette dernière feuille. Le procureur général au 
parlement de Paris, scandalisé qu'on infirmât une loi en 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 211 

vigueur, fit supprimer la Gazette et interdire le censeur 
qui avait laissé passer l'impression. Tout ce que put faire 
Dupaty, par son influence sur Miromesnil, fut d'obtenir 
que le journal pourrait reparaître et que le censeur serait 
relevé de l'interdiction au bout d'un certain temps (1). 

Cet incident, relaté par le continuateur de Bachaumont 
en janvier 1785, fut suivi d'un épilogue enregistré par le 
même nouvelliste à la date du 5 avril suivant. Il y eut un 
toile de la magistrature contre la lettre de Dupaty. Le 
Conseil du Roi fut saisi et rendit, le 2 mars suivant, un 
arrêt prononçant la suppression de cette lettre ainsi que 
des mentions qu'en avaient faites différents journaux de 
Paris et de province, comme tendant à ébranler une loi 
sur laquelle reposait la sûreté publique. L'arrêt portait, en 
outre, défense à tous journalistes de parler des matières 
de législation et de jurisprudence. Voilà comment la presse 
était encore bâillonnée, quatre ans avant 1789 ! 

La mésaventure ainsi éprouvée par Dupaty ne fut, sans 
doute, pas étrangère à sa résolution de s'éloigner de Paris 
pendant quelques mois et d'aller visiter l'Italie. Ce fut pré- 
cisément en avril 1785 qu'il commença ce voyage. Sur sa 
route, il visita le bagne de Toulon et se fit communiquer 
le registre des galères. La troisième de ses lettres, publiées 
trois ans plus tard, relate certaines constatations faites 
dans cet examen, qui lui permit d'apprécier « la moisson 
sanglante que fait chaque année en France, dans ses diffé- 
rents tribunaux, le glaive exterminateur de la justice cri- 
minelle. » L'écrivain relève des condamnations à perpétuité 
pour filouterie ; pour avoir été, non pas convaincu, mais 
« véhémentement soupçonné d'assassinat » ; une condam- 
nation à cent ans de galères « pour fourberie et avoir 
trompé une foule de gens honnêtes. » Il voit plusieurs 
enfants qui n'avaient encore que treize ans lorsqu'ils furent 

(1) Mémoires secrets, t. XXVIII, 28 janvier 1785. 



212 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

condamnés aux galères perpétuelles « pour avoir été trouvés 
avec leurs pères convaincus de contrebande. » A ce spec- 
tacle, dit-il, « l'indignation s'est allumée dans mon âme, 
et je ne me suis apaisé que dans l'espérance de ne pas 
mourir sans avoir dénoncé tous les crimes de notre légis- 
lation criminelle. » 

A son retour d'Italie, l'occasion s'offrit à lui de faire écla- 
ter au grand jour quelques-uns des vices de cette législation 
en sauvant trois innocents qui venaient d'être condamnés 
au dernier supplice. 

Le 11 août 1785, après une instruction qui avait duré près 
de trois ans, une sentence du bailliage de Chaumont avait 
prononcé la peine des galères à perpétuité contre trois 
paysans des environs de cette ville, Bradier, Simare et 
Lardoise, accusés de vol avec violences sur un sieur Tho- 
massin et sa femme, commis aux environs de Troyes. Un 
quatrième inculpé, Guyot, était mort en prison au cours de 
la procédure. La cause ayant été déférée en appel au parle- 
ment de Paris, comme c'était l'usage, la chambre des vaca- 
tions de cette cour rendit, le 20 octobre suivant, un arrêt 
qui aggravait la condamnation en prononçant contre les 
trois malheureux la peine de mort par le supplice de la 
roue. 

Parmi les magistrats du parlement qui avaient siégé dans 
cette affaire se trouvait le conseiller Fréteau de Saint-Just (1), 
beau-frère de Dupaty (2), et en l'hôtel de qui logeait celui- 
ci. Il avait été d'avis de ne pas aggraver la condamnation 
première : il avait même eu des doutes sur la régularité de 

(1) Fréteau de Saint-Just a été membre de l'Assemblée constituante, 
ayant été élu député aux États généraux par la noblesse du bailliage de 
Melun. 

(2) Dupaty avait épousé Louise Fréteau de Saint-Just le 7 septembre 
1769. Il en eut trois fds, dont un a eu de la réputation comme sculpteur, 
un autre a été membre de l'Académie française, et le troisième est mort 
conseiller à la Cour de Cassation. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 213 

la procédure et sur la culpabilité des condamnés. Pour 
s'éclaircir sur l'arrêt qui le tourmentait, il se fit remettre le 
dossier, l'étudia avec son beau-frère ; et ils se convainqui- 
rent ensemble qu'une grande injustice venait d'être com- 
mise (1). 

Dupaty entreprit d'en poursuivre la réparation, tenant 
ainsi, encore une fois, le solennel engagement qu'il avait 
pris, au début de sa carrière, devant le parlement de Bor- 
deaux. Avec le concours de Fréteau, et grâce à son crédit 
sur Miromesnil, il obtint d'abord un sursis à l'exécution 
et que les trois condamnés fussent retenus à Paris. Puis il 
rédigea un long mémoire adressé au Roi en son conseil, 
pour obtenir que la condamnation fût cassée par cette juri- 
diction extraordinaire. Il fit signer ce factum par les in- 
téressés Bradier, Simare et Lardoise. Mais il fallait l'im- 
primer et le répandre, pour mieux agir sur l'esprit de tous 
les juges et pour gagner l'opinion publique. Or l'impression 
d'un mémoire en justice ne pouvait se faire librement 
qu'avec la signature d'un avocat. Cette assistance, il la de- 
manda à un adepte des Neuf Sœurs, Legrand de Laleu, qui 
rédigea et signa une consultation datée du 14 février 1786, 
mise à la suite du mémoire (2). 

Louis-Auguste Legrand de Laleu (3), originaire de Picar- 
die, avait été pendant quelques mois avocat au parlement 
de Flandre et faisait partie du barreau de Paris depuis la 
fin de 1779. Son nom n'est pas sur le tableau des Neuf 
Sœurs pour 1783 ; mais, dans les calendriers du Grand 
Orient pour 1787 et 1788, l'adresse de la loge est donnée 
chez lui, ce qui indique qu'il remplissait alors l'office de 
secrétaire ; et nous le retrouverons, sur les tableaux de 

(1) Voir Mémoires secrets, t. XXXI, 3, 12 et 18 mars 1786. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXI, 7 mars. 

(3)1 Né à Nouviou-en-Thiérache le 18 mai 1755, — mort à Laon le 13 
juin 1819. 



214 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

1806, membre de la loge après son réveil. Pendant la Révo- 
lution il fut vice-président du tribunal criminel de la 
Seine, puis archiviste de la ville de Paris, puis président 
du tribunal criminel de l'Aisne et professeur de législation 
à l'école centrale de Soissons. En 1810 il devint conseiller à 
la cour d'Amiens. Il était, en outre, correspondant de l'Ins- 
titut. 

Le Mémoire justificatif pour trois hommes condamnés à la 
roue fut répandu dans le public vers la fin de février 1786. 
C'est un imprimé de 251 pages in-quarto. Le continuateur 
de Bachaumont l'annonce à la date du 3 mars. Puis, le 
10 mars, il l'analyse et l'apprécie en ces termes : 

Le mémoire de M. Dupaty est remarquable par une grande 
clarté, par une logique pressante, par une éloquence vigou- 
reuse, par une sainte hardiesse. — Dans un exorde très court, 
il rend compte de son objet d'arracher au supplice trois infor- 
tunés, pendant trois ans traînés dans cinq tribunaux, envoyés 
aux galères par une sentence, à la roue par un arrêt. Il loue 
l'humanité inquiète du chef de la magistrature, qui a retenu le 
glaive de la justice prêt à frapper; il excuse les magistrats as- 
servis aux formalités d'une ordonnance criminelle si rigou- 
reuse; enchaînés, aveuglés par une jurisprudence criminelle si 
barbare; enfin accablés sous le poids excessif d'une justice ci- 
vile et criminelle à distribuer tous les jours à dix millions 
d'hommes. — L'orateur retrace ensuite l'histoire du procès; il 
fait connaître les dénonciateurs, la dénonciation, les accusés, 
la procédure. Il établit une foule de moyens de nullité dans 
cette dernière; il prouve que, même en la légitimant, non seu- 
lement il n'existe au procès aucune preuve que les accusés 
soient coupables, mais qu'il est encore démontré qu'ils sont 
légalement et moralement innocents des délits dont ils ont été 
prévenus. Enfin il se permet des digressions sur plusieurs 
points de l'ordonnance criminelle, dont il fait sentir l'absurdité 
et la barbarie. C'est ici que son éloquence éclate, tonne, fou- 
droie. — Le mémoire est enrichi, en outre, de notes très 
curieuses et très intéressantes. 

Et le nouvelliste ajoute : 

On ne doute pas que M. Dupaty n'ait saisi cette occasion 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 215 

essentielle d'achever de frapper entièrement l'édifice mons- 
trueux de notre législation criminelle, qui, attaquée depuis 
longtemps par la raison et le génie, résiste encore. 

En effet, Dupaty, parlant par la bouche des trois requé- 
rants, s'élève bien au-dessus de leur intérêt particulier et 
dit (1) en s'adressant au Roi : 

« Sire, en implorant un autre code criminel, ce n'est 
point des nouveautés que l'humanité vous demande, ni une 
opération difficile qu'elle vous propose. En effet, sire, votre 
intention n'est-elle pas que les pauvres et les malheureux, 
les premiers sujets d'un bon roi, ne soient plus privés, par 
le défaut d'un conseil, de la ressource ouverte aux puis- 
sants et aux riches, d'appeler des tribunaux inférieurs, des 
tribunaux de vos sujets, à vos tribunaux souverains? Votre 
intention n'est-elle pas que vos Français recouvrent enfin 
le droit de défense, que Dieu même a donné à tous les 
hommes avec la vie, et dont jouissaient à Rome même les 
esclaves ? Votre intention n'est-elle pas que la justice mette 
autant de zèle et de diligence à rassembler les preuves de 
l'innocence qu'à recueillir celles du crime; à constater le 
corps du délit ; à sauver les traces de l'une et de l'autre, des 
subornations et du temps? Votre intention n'est-elle pas 
que l'honneur et la vie des citoyens ne soient plus à la 
merci des passions et de l'ignorance de cette foule obscure 
des premiers juges, souvent officiers de vos sujets? qu'ils 
ne soient plus les maîtres, dans les procédures criminelles 
qu'ils fabriquent dans les ténèbres, de blanchir le coupable 
et de noircir l'innocent comme il leur plaît ; de marquer à 
leur gré, au glaive de votre justice criminelle, toutes les 
victimes ? » 

Dupaty répandit son œuvre dans le public, non par une 
distribution gratuite, mais en la vendant au profit des trois 

(1) Mémoire justificatif, p. 245-246. 



216 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

malheureux, et même en la vendant très cher (1). La vente 
s'en faisait chez Dupaty lui-même, à l'hôtel Fréteau de 
Saint-Just. Dès le 7 mars, le continuateur de Bachaumont 
constatait que ce factum faisait la plus grande sensation à 
Paris et à Versailles; que la Reine avait voulu le lire et 
avait envoyé une somme d'argent pour les accusés : on ne 
doute pas, ajoutait-il, que cet auguste exemple n'influe sur 
toute la Cour. « Cette affaire fait fermenter beaucoup de 
têtes et excite des divisions au sein des sociétés », écrivait 
le même nouvelliste à la date du 19 mars. Comme il était 
question d'une dénonciation faite au sein du parlement et 
de poursuites judiciaires à raison du Mémoire justificatif, 
l'informateur dit en même temps qu'on parle de vers 
adressés à Dupaty, exaltant son zèle généreux et outra- 
geant cruellement les juges des accusés par lui défendus. 
Puis, le 9 avril, il donne ces vers, que voici : 

Ce premier sénat de la France, 

Si fier et si vil à la fois, 
Bien plus barbare encor que nos barbares lois, 
Combattant aujourd'hui pour sa vieille ignorance, 

Arme, dit-on, contre ta voix 

Sa fanatique intolérance. 

Il manquait à sa honte un dernier déshonneur, 
Il manquait ce triomphe à ta juste éloquence : 
Mais, s'il a sans remords égorgé l'innocence, 
Il pourrait sans rougir flétrir son défenseur. 

Sur la dénonciation qui en avait été faite, le mémoire 
avait été remis aux « gens du Roi » pour qu'ils eussent à 
donner leurs conclusions. Ceux-ci avaient demandé un 
mois pour préparer le réquisitoire. Au lieu d'un mois, il en 
fallut près de six à l'avocat général Séguier, qui se piqua 



(1) Mémoires secrets, t. XXXI, 3 mars 1786, in-fine. — A la date du 16 
septembre suivant (t. XXXIII), à propos d'un second mémoire qui fut 
vendu pareillement, on voit que le prix était de six livres par exemplaire. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 217 

d'écraser l'œuvre de Dupaty, non seulement sous le poids 
de ses arguments, mais sous la masse d'une rédaction plus 
copieuse. En attendant, les chefs du barreau ne voulurent 
pas être en reste avec le parlement. La députation (aujour- 
d'hui on dirait le conseil de l'ordre) s'empressa de citer 
Legrand de Laleu à comparaître devant elle pour se justi- 
fier d'avoir manqué au devoir professionnel du respect 
envers la magistrature en facilitant, par sa consultation, 
la publication du mémoire. Il comparut le 16 mars et lut 
une défense fort digne, faisant la leçon aux membres de la 
députation, défense qui est mentionnée dans la correspon- 
dance Bachaumont à la date du 17, et dont le texte même 
est donné le 2 avril. La députation remit à statuer jusqu'au 
réquisitoire de l'avocat général; mais provisoirement, elle 
suspendit le courageux avocat de l'exercice de sa profes- 
sion, faisant pressentir qu'elle était disposée à l'en priver 
ensuite définitivement par la radiation du tableau (1). 

Dupaty, qui avait obtenu le concours de Legrand de 
Laleu par les plus pressantes instances, voulut lui fournir 
une réparation pécuniaire. Dès que son jeune ami se 
trouva exposé à perdre sa position au barreau, il lui 
envoya un contrat portant engagement de lui payer une 
rente annuelle de cent louis (2.400 livres), au cas où la 
radiation serait prononcée. Legrand de Laleu lui renvoya 
le titre, après avoir écrit au bas et signé cette mention : 
« Votre vertu m'indigne. » Il y eut ainsi assaut de géné- 
rosité entre eux. Le magistrat, pénétré de la plus vive sen- 
sibilité, répliqua : « Je vous offre une amitié éternelle. » 
L'avocat mit fin au combat par cette phrase : oc Je l'ac- 
cepte, cela répare tout (2). » Ils s'étaient ainsi honorés tous 
les deux. 

Ils furent aussi honorés et encouragés par leur loge. Car 

(1) Mémoires secrets, t. XXXI, 27 mars 1786. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXI, 29 mars et 20 avril 1786. 



218 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

c'est évidemment à l'époque des premières démonstrations 
faites contre eux au palais de justice que se place la déli- 
bération relatée plus tard par le continuateur de Bachau- 
mont à propos de l'exécution qu'elle venait de recevoir. 
Voici, en effet, ce qu'on lit au tome XXXII des Mémoires 
secrets, à la date du 14 août 1786 : 

La loge des Neuf Sœurs, qui ne pense pas tout à fait comme 
l'ordre des avocats et le parlement sur M e Legrand de Laleu, 
par une délibération ad hoc, a décidé de faire graver à ses frais 
le portrait de M e Legrand de Laleu et celui de M. Dupaty. Tous 
deux sont en vente depuis quelque temps et très ressemblants. 

Ces deux estampes (1), qui indépendamment de leur 
mérite artistique ont une valeur documentaire, sont l'œu- 
vre de trois adeptes des Neuf Sœurs, du peintre Notté pour 
le dessin, de ChofYard et de Gaucher pour la gravure. La 
signature de ces deux derniers est suivie de la date 1786. 
Au bas de chacune d'elles se lit cette mention : Acclamante 
IXSor. societate. Par là se trouve constatée la participation 
du groupe maçonnique à la lutte soutenue par deux de ses 
membres, et d'avance est caractérisée la victoire future. 

Un autre membre de la loge prit aussi une part active à 
la lutte. Dès le 11 juin 1786, le continuateur de Bachaumont 
signale l'apparition d'un pamphlet de Condorcet, dont il 
donne l'analyse le 21 juin, intitulé : Réflexions d'un citoyen 
non gradué sur un procès très connu (2). Condorcet était alors 
au zénith de la célébrité, étant à la fois secrétaire perpétuel 

(1) Des reproductions en ont été faites par la photogravure, d'après 
les exemplaires conservés à la Bibliothèque nationale, et ont servi à 
illustrer l'étude que l'auteur de la présente monographie a consacrée à 
la Franc-Maçonnerie et la Magistrature en France à la veille de la Révo- 
lution (Aix, Remondet-Aubin, 1894, 81 p. in-8). 

(2) Cet écrit est aussi mentionné dans la Correspondance de Grimm en 
juillet (éd. Taschereau, t. XIII, p. 144). Il est dans les œuvres de Con- 
dorcet, éd. O'Connor, t. VII, p. 143-166, où se trouve aussi la défense 
présentée par Legrand de Làleu à la députation du barreau; mais cette 
dernière pièce est déparée par de nombreuses fautes de transcription. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 219 

de l'Académie des sciences et membre de l'Académie 
française. Sa qualité maçonnique n'est pas douteuse, non 
plus que sa confraternité aux Neuf Sœurs (1). Il vint donc 
à la rescousse des frères Dupaty et Legrand de Laleu, en 
résumant le mémoire du premier et en reproduisant la 
défense personnelle du second, et aussi en faisant ressortir 
les questions d'intérêt général qui se dégageaient de l'af- 
faire. Il caractérisa fort justement l'œuvre de Dupaty en 
ces termes : « Dans un pays où la justice criminelle, agis- 
sant toujours dans les ténèbres, ensevelit dans la pous- 
sière d'un greffe ses fautes et ses prévarications, ce mé- 
moire est, non seulement un acte d'humanité envers ces 
infortunés, mais un service rendu à la nation, qu'il a 
réveillée sur de grands intérêts trop longtemps oubliés. » 
L'avocat général Séguier n'eut achevé son réquisitoire 
que dans les premiers jours du mois d'août. La lecture, 
devant le parlement, toutes chambres réunies, en fut com- 

(1) Il n'y a pas, à cet égard, de constatation formelle par un document 
original . Mais il est à croire que sa réception, qui avait été espérée pour 
la pompe funèbre de Voltaire, fut simplement retardée. — Les passages 
précédemment reproduits de son éloge du comte de Milly et de celui de 
Franklin témoignent d'une connaissance précise de la Franc-maçonnerie. 
— Son écrit présentement relaté et la reproduction de la défense de 
Legrand de Laleu marquent la confraternité plus étroite. — Dans un 
ouvrage anti-maçonnique très connu, Mémoires pour servir à l'histoire 
du Jacobinisme, l'abbé Barruel, ex-jésuite, passant en revue le personnel 
des principales loges de Paris au commencement de la Révolution, met 
en vedette Condorcet comme membre de celle qui nous occupe (t. V, p. 83, 
Hambourg, 1803). Or, de certaines indications concernant d'autres 
membres de la même loge, notamment le marquis de Lasalle, il appert 
que l'auteur était bien renseigné sur les principaux membres de cet 
atelier. — Enfin Condorcet figure sur la liste complémentaire dressée 
par Juge avec le concours de Delagrange qui avait connu plusieurs de 
ses contemporains dans la loge. — Il est à remarquer que, à la fin de 
cette année 1786, Condorcet épousa M elle Sophie de Grouchy, nièce de 
M me Fréteau de Saint-Just ainsi que de la présidente Dupaty (Mémoires 
secrets, t. XXXIII, 28 décembre 1786, et dont une sœur devint ensuite la 
femme de Cabanis. — Un récent panégyriste, M. le docteur Robinet, 
n'hésite pas à croire à la qualité maçonnique de Condorcet sur la seule 
attestation de Barruel, corroborée par la vraisemblance, qui se dégage 
de ses agissements (Condorcet, sa vie, son œuvre, ancienne maison 
Quantin, s. d., p. 64). 



220 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

mencée le 7 et annoncée le même jour par le continuateur 
de Bachaumont (1), qui, à la date du 11, en rendit compte 
en ces termes : 

Le réquisitoire de M. Séguier a occupé trois séances et neuf 
heures de lecture; les avocats généraux, ses confrères, se re- 
layaient pour le lire d'heure en heure, et les chambres assem- 
blées l'écoutaient dans le plus profond silence et avec la plus 
grande admiration. On dit que c'est un chef-d'œuvre de logi- 
que, d'érudition, de critique, et même d'éloquence en plusieurs 
endroits : on compte qu'il aura plus de trois cent soixante 
pages d'impression in-quarto (2). 

L'arrêt fut rendu le 10 août au soir. Dans la délibération, 
trente-neuf magistrats opinèrent pour la simple suppres- 
sion ; mais une majorité de cinquante-neuf décida que le 
mémoire serait aussi lacéré et brûlé de la main du bour- 
reau, comme attentatoire à l'autorité du parlement et, 
conséquemment, à l'autorité royale. L'arrêt ordonna, en 
outre, qu'il serait informé contre les auteurs, distributeurs 
et colporteurs du mémoire, pour en être rendu compte 
aux chambres assemblées et être par elles statué ce qu'il 
appartiendrait (3). Comme corollaire de cette décision, on 
apprenait, quelques jours plus tard, que la députation des 
avocats venait de décider que Legrand de Laleu serait 
rayé du tableau (4). 

(1) Le nouvelliste ajoute : « Ce magistrat s'est avisé d'aller ce même 
jour à l'Académie française et d'en parler ; mais il s'est fait moquer de 
lui. Il se trouvait là le marquis de Condorcet, qui l'a surtout houspillé 
de la bonne manière. » 

(2) A la date du 2G novembre 1786, le nouvelliste donne un résumé de 
ce réquisitoire et dit : « M. Séguier convient que, depuis qu'il a l'hon- 
neur de porter la parole, aucun ouvrage ne lui a donné tant de peine; 
mais c'est peut-être aussi la meilleure production qui soit sortie de sa 
plume. » 

(3) Mémoires secrets, t. XXXII, 12 août 1786. — Les termes de l'arrêt 
fulminant contre le mémoire et la consultation sont rapportés dans le 
t. XXXIII, à la date du 20 novembre 1786. 

(4) Mémoires secrets, t. XXXII, 17 août. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 221 

Dupaty s'empressa de se déclarer l'auteur du mémoire 
par une lettre adressée au premier président, demandant 
aussi que ce haut magistrat lui nommât un procureur afin 
de mettre opposition à l'arrêt. Avant que ce recours eût 
pu être formé, le parlement se réunit de nouveau en 
assemblée générale le 18 août ; et, sur le compte rendu 
par les gens du Roi des informations par eux prises, un 
second arrêt décréta Dupaty et Legrand de Laleu d'ajour- 
nement personnel (1). 

Les deux arrêts et les incidents qui s'étaient produits 
dans l'intervalle donnèrent lieu à un nouveau pamphlet 
de Condorcet, extrêmement bref et très mordant, signalé 
dans la correspondance Bachaumont dès le 25 août et 
intégralement reproduit à la date du 16 septembre (2) : 
Récit de ce qui s'est passé au parlement de Paris le mer- 
credi 20 août 1786. 

Donc le droit de défense et celui de recourir à l'autorité 
suprême se trouvaient méconnus, déniés, incriminés par 
la plus ancienne et la plus importante cour de justice du 
royaume, se proclamant elle-même infaillible et n'ad- 
mettant aucune critique contre ses décisions ! Alors in- 
tervint cette même autorité royale que le parlement 
invoquait si mal à propos. Voici ce qu'on lit, à la date 
du 26 août, dans la correspondance Bachaumont : 

Il est venu au parlement une lettre de M. le garde des sceaux, 
par laquelle Sa Majesté demande que l'arrêt qui a condamné le 
mémoire pour les trois hommes condamnés à la roue, ensem- 
ble celui qui a décrété d'ajournement personnel messieurs Du- 
paty et Legrand de Laleu, lui soient envoyés, afin qu'il puisse 
les examiner dans sa sagesse : il intime en même temps des dé- 

(1) Mémoires secrets, t. XXXII, 19 août. 

(2) Ce petit pamphlet est reproduit dès le mois de septembre dans la 
Correspondance de Grimm (éd. Taschereau, t. XIII, p. 174-177). Il est 
dans les Œuvres de Condorcet, édition O'Connor, aux pages 504-507 du 
t. I. 



222 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

fenses d'imprimer ces deux arrêts, de leur donner aucune pu- 
blicité, ni même au réquisitoire, avant que Sa Majesté ait statué 
dessus. 

Malgré l'évocation ainsi faite, qui devait laisser l'incri- 
mination sans suite, Dupaty s'efforça courageusement 
d'instituer un débat contradictoire avec le ministère pu- 
blic et de justifier son œuvre devant ceux-là mêmes qui 
l'avaient condamnée. Il n'y réussit pas (1). Le silence se 
fit sur l'incident ; et les foudres parlementaires s'éva- 
nouirent sans avoir pu atteindre les deux victimes dési- 
gnées. Il n'en resta que le souvenir d'une tentative d'in- 
timidation contre les intrépides défenseurs. 

Ceux-ci revinrent à la charge par une publication nou- 
velle, annoncée dans la correspondance Bachaumont dès 
le 16 septembre. C'était un mémoire intitulé Moyens de 
droit pour Bradier, Simare et Lardoise, condamnés à la roue, 
suivi d'une consultation de Legrand de Laleu en date du 
1 er juillet. Ce second mémoire, aussi volumineux que le 
premier, était vendu de même au prix de six livres en 
faveur des trois malheureux. Cette fois encore Dupaty ne 
se renfermait pas dans la discussion de la cause : il insis- 
tait avec force sur la nécessité de réformer la procédure 
criminelle et annonçait cette réforme comme prochaine (2). 
La Révolution, qu'il ne prévoyait pas, allait lui donner 
raison. 

Cependant, le gouvernement était perplexe, voulant faire 
œuvre de justice, voulant aussi ménagerie parlement. Une 
année entière s'était écoulée depuis son premier écrit, 
lorsque Dupaty en produisit un troisième intitulé Mémoire 
sur le droit qui appartient à Bradier, Simare et Lardoise, de 
publier leur réponse au réquisitoire et à Varrêt du 11 août 



(1) Mémoires secrets, t. XXXII. 31 août, t. XXXIII, 12, 16 et 21 sep- 
tembre 1786. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXIII, 16 et 17 septembre 1786. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 223 

1786, après V avoir soumise à la censure du gouvernement (1). 
Le continuateur de Bachaumont en fait mention à la date 
du 16 février 1787 (2) et en résume les conclusions en ces 
termes : 

L'attaque faite aux accusés par le réquisitoire et l'arrêt est 
illégale et terrible; la nécessité de le repousser, pressante; le 
droit de répondre, évident; l'impossibilité de répondre autre- 
ment que par l'impression, manifeste; la défense d'imprimer, 
c'est-à-dire de répondre, serait donc injuste. 

Les accusés demandent que, puisque le parlement les a illé- 
galement attaqués, ils puissent se défendre; que, puisque le Roi 
a permis la publicité de l'attaque, il permette la publicité de la 
réponse; que, comme on a suspendu le jugement de leur de- 
mande en cassation pour donner le temps au réquisitoire de 
paraître, on suspende encore ce jugement pour donner le temps 
à la réponse au réquisitoire de paraître. 

Dupaty obtint, sans doute, la permission si instamment 
réclamée; car, au commencement de juin, il publia un 
nouveau mémoire, non moins volumineux que les deux 
premiers, intitulé Réponse au réquisitoire du 11 août 1786, 
dans lequel il malmenait fort l'avocat général Séguier et le 
parlement tout entier (3). Il n'y avait plus de raison, dès 
lors, de retarder la marche de l'instance en cassation. 
Aussi, dans l'espace de moins d'un mois depuis sa qua- 
trième production, l'infatigable lutteur produisit-il encore 
trois écrits imprimés (4) pour condenser et renforcer la 
défense : 

1° Résumé du mémoire justificatif de Bradier, Simare et 
Lardoise, de leurs moyens de droit, de leurs différentes 

(1) Ce mémoire et les deux précédents se trouvent à la Bibliothèque 
nationale, dans la collection des factums, n os 172/4249-4261 (4, F 3) . 

(2) Mémoires secrets, t. XXXIV. 

(3) Mémoires secrets, t. XXXV 6 et 26 juin 1787 . 

(4) Ces trois écrits, ainsi que le précédent, sont relatés dans les Mé- 
moires secrets à la date du 26 juin. 



224 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

requêtes et de leur réponse manuscrite au réquisitoire (1) ; 

2° Réponse au mémoire apologétique des officiers de Troues 
contre B radier, Simare et Lardoise ; 

3° Nouveaux moyens de cassation contre la procédure pré- 
vôtale de Troues, etc. 

Enfin, le 30 juillet 1787, l'instance en cassation fut 
tranchée par la section du conseil du Roi dénommée 
Conseil des parties, réunie à Versailles sous la présidence 
du garde des sceaux, qui était alors Lamoignon, naguère 
président à mortier au parlement de Paris. L'arrêt fut 
rendu à l'unanimité. Il cassa toute la procédure contre 
Bradier, Simare et Lardoise, sauf la plainte et le décret, 
et renvoya les trois hommes à être jugés par tel tribunal 
de second ordre que désignerait le garde des sceaux. 
Celui-ci, en opinant, avait affirmé la nécessité d'opérer 
une réforme dans la procédure criminelle (2). 

Désormais, il ne pouvait plus être question d'incri- 
mination contre Dupaty et Legrand de Laleu, qui demeu- 
raient vainqueurs du parlement. Dès lors aussi l'avocat 
rayé du tableau ne pouvait tarder à être relevé de l'ostra- 
cisme porté contre lui par l'état-major de son Ordre. Il 
avait soutenu que la députation n'avait pas le droit d'in- 
fliger une telle pénalité, qu'un membre du barreau ne 
pouvait être exclu que par une décision du barreau réuni 
en assemblée générale. Cet avis avait été appuyé par les 
colonnes, c'est-à-dire par les assemblées partielles entre 
lesquelles tous les avocats étaient répartis. Il était donc 
question de convoquer l'assemblée générale pour statuer. 

(1) Volume in-8° de 176 pages, daté de 1787, sans indication de lieu ni 
d'imprimeur, sans permis d'imprimer. Ce mémoire n'est pas signé. Son 
auteur affirme la liberté en la pratiquant Dupaty n'y fait pas parler ses 
clients : il parle lui-même et termine par une prosopopée qu'il leur 
adresse. Il constate, au commencement, que ses écrits antérieurement 
publiés pour cette affaire forment un total de près de 1200 pages. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXV, 29 juillet, 1«* et 3 août 1787. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 225 

Il n'en fut pas besoin : un ordre du roi rétablit Legrand. 
de Laleu dans tous ses droits et prérogatives. Ses confrères 
s'associèrent, d'ailleurs, à cette réhabilitation et lui don- 
nèrent plus d'éclat en le chargeant de faire un discours 
qu'il prononça, l'année suivante, à la séance solennelle 
de la Conférence (1). Ce fut pour un motif analogue que 
la loge des Neuf Sœurs l'élut secrétaire en 1787 et 1788. 

Le procès des trois roués, comme on l'appelait, fut ren- 
voyé par le garde des sceaux au bailliage de Rouen pour 
être jugé en première instance, et ensuite, sur appel, au 
parlement de Normandie. Dupaty se rendit donc dans la 
capitale de cette province pour assister ses protégés jus- 
qu'au bout. Son départ est signalé dans la correspon- 
dance Bachaumont à la date du 15 octobre 1787 (2). Il 
était assuré de ne pas trouver à Rouen un parti-pris d'hos- 
tilité contre sa cause, la franc-maçonnerie ayant une si- 
tuation importante dans le sein du parlement, aussi bien 
que dans la ville même (3). Le 5 novembre, une sentence 
du bailliage, rendue sur les conclusions conformes du 
procureur du Roi, déchargea les trois hommes de l'ac- 
cusation intentée contre eux et leur permit d'assigner en 
dommages et intérêts leurs dénonciateurs. Le parlement 
voulut juger à son tour, bien que l'organe du ministère 
public devant le bailliage se fût refusé à relever appel. 
Dès le lendemain, la chambre des vacations, par un arrêt 
rendu par le procureur général, reçut celui-ci appelant de 
la sentence prononcée la veille, déclara tenir son appel 
pour relevé, lui accorda compulsoire et ordonna que les 
accusés seraient transférés des prisons du bailliage en 

(1) Voir, au bulletin annuel de l'Association amicale des secrétaires et 
anciens secrétaires de la Conférence des avocats à Paris, la notice sur 
Legrand de Laleu. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXVI. 

(3) Voir l'opuscule déjà cité, la Franc-Maçonnerie et la Magistrature 
en France à la veille de la Révolution, p. 27-28. 

15 



226 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

celles de la cour (1). La chambre de la Tournelle, qui se 
saisit ensuite de l'affaire, avait à sa tête un éminent franc- 
maçon, le président à mortier Le Roux d'Esneval, membre 
de la Parfaite Union de Rouen et vénérable de la loge 
Raoul, de Pavilly (2). Dupaty fut, par arrêt spécial, admis 
à plaider devant elle, en dépit du monopole des avocats 
et bien que la défense orale ne fût pas alors usitée en 
matière criminelle. Il remporta, dans cet admirable palais 
de justice de Rouen, son dernier et son plus éclatant 
triomphe oratoire. 

Le plaidoyer qu'il prononça tint assurément plus d'une 
audience, car la reproduction imprimée qui en fut faite 
aussitôt à Rouen n'occupe pas moins de 179 pages in-4° (3). 
Il le termina dans l'après-midi du 18 décembre. La péro- 
raison en est magnifique : s'élevant au dessus du rôle de 
défenseur, plus haut même que la mission du magistrat, 
l'orateur requiert, au nom de la véritable justice, contre ce 
qui en est le triste travestissement. S'adressant à ses audi- 
teurs qui siègent sur les fleurs de lys, l'apôtre réformateur 
les associe à son œuvre en leur disant : 

« Vous vous avancerez aussi vous-mêmes, Messieurs, au 
devant de la réformation non moins importante du code 
de Louis XIV contre les accusés ; et alors, élevant vers le 
Roi vos mains suppliantes, vous lui dénoncerez courageu- 
sement tous ces délits de la misère, qui ne sont que les 
crimes de la richesse ; toutes ces peines, qui enfantent des 

(1) Mémoires secrets, t. XXXVI, 13 novembre 1789. 

(2) Voir l'opuscule déjà cité, la Franc-Maçonnerie et la Magistrature 
en France avant la Révolution, p. 27 et 28. 

(3) Plaidoyer pour Bradicr, Simare et Lardoise, absous par sentence 
du baillage de Rouen du 5 novembre 1187. ... à Rouen, de l'imprimerie 
de la dame Besongne, M DCC LXXXVII.— Il s'en trouve un exemplaire 
à la bibliothèque nationale, avec le mémoire justificatif de février 1786 
et d'autres mémoires de Dupaty pour la même affaire, dans le recueil 
de factums catalogué 4 F/3, 172, 42-19 — 4261. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 227 

forfaits ; toutes ces preuves qui trahissent l'innocence ; 
toutes ces formes qui défendent l'oppression ; tous ces téné- 
breux délours du labyrinthe des lois où semble se cacher et 
fuir la Justice ; enfin tous ces abus, ou secrets, ou publics, 
innombrables, qui, déposés insensiblement par le temps 
dans la distribution de la justice, soit civile, soit crimi- 
nelle, les ont corrompues l'une et l'autre. )) 

La cour rendit, séance tenante, sur les conclusions des 
gens du Roi, un arrêt par lequel, confirmant l'acquitte- 
ment prononcé par le bailliage, elle ordonnait que les 
accusés seraient incontinent élargis des prisons du parle- 
ment. La note finale, qui accompagne le plaidoyer de 
Dupaty et qui relate cette décision, ajoute que l'arrêt a été 
exécuté sur le champ, ce aux applaudissements de vingt 
mille personnes. )) Le continuateur de Bachaumont en 
donne la nouvelle cinq jours après (1) et dit que les trois 
roués ont été conduits en triomphe. 

Il faut lire, dans l'ouvrage d'un historien local, écrit 
à un demi-siècle de distance (2), le saisissant tableau, 
tracé par une main émue, de ce mémorable dénoûment 
judiciaire. 

Imaginez quelle foule s'était portée au palais pendant deux 
ou trois jours que se débattit cette affaire; les vifs applaudisse- 
ments prodigués aux chaleureuses et éloquentes plaidoiries de 
ce président, de ce juge qui volontairement s'était fait défen- 
seur, et qui, inspiré par son cœur ému, pleurait, faisait pleurer 
sur les fleurs de lis les présidents et conseillers de la Tour- 
nelle; les acclamations par lesquelles fut salué l'arrêt qui pro- 
clamait l'innocence de ses trois clients; la vive sensation dans 
la ville lorsqu'on sut que le généreux magistrat, descendu à la 
conciergerie et annonçant à ces trois malheureux qu'on allait 

(1) Mémoires secrets, t. XXXVI, 23 décembre 1787. 

(2) Floquet, Histoire du parlement de Normandie (1840-1843, 7 vol. 
in-8), t. VII, p. 405. — L'auteur était greffier en chef de la cour d'appel 
de Rouen. 



228 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

les mettre en liberté, ce cri : « Ah ! monseigneur, où est le pau- 
vre Guyot ? » avait été la première pensée, la première action 
de grâces de ces trois hommes qui, aj-ant tout souffert et appre- 
nant leur inespérée délivrance, se désespéraient que leur an- 
cien compagnon de détresse n'eût point sa part de leur joie, du 
bonheur qu'ils éprouvaient à remercier leur libérateur; l'em- 
pressement de la ville à venir en aide à ces indigents par une 
représentation au théâtre des Arts, où Dupaty, reconnu, admiré, 
chéri de tous, reçut les éclatants témoignages d'une vive sym- 
pathie et les légitimes honneurs d'un bien attendrissant triom- 
phe. Scènes touchantes qui devaient laisser dans Rouen une 
sensation profonde, qu'à un an de là, presque jour pour jour, 
on se rappelait dans cette ville avec saisissement et douleur, la 
nouvelle étant arrivée que ce président venait de mourir. « Nos 
concitoyens n'oublieront jamais (dit alors tristement le Journal 
de Normandie) le rôle sublime que ce philosophe vertueux et 
sensible est venu jouer aux pieds du tribunal supérieur de la 
province. » 

Indépendamment de cette cause célèbre qui, pendant 
deux années entières, avait un immense retentissement en 
France et à l'étranger, quatre insignes faits judiciaires, mis 
en lumière dans le même intervalle, avaient concouru, et à 
sauver les trois roués, et à fortifier la thèse réformatrice de 
Dupaty. (1) Ces défaillances de la justice criminelle, non 
moins graves par leurs causes efficientes que par leurs 
conséquences, s'étaient produites dans les ressorts respec- 
tifs de Rouen, de Toulouse de Dijon et de Metz. 

Une jeune villageoise de la Basse-Normandie, Marie- 
Françoise-Victoire Salmon, accusée d'empoisonnement et 
de vol domestique, à la suite d'une procédure instruite au 
bailliage de Caen, avait été, par arrêt du parlement de 
Rouen, condamnée à être brûlée vive après avoir été ap- 
pliquée à la question. Il avait été sursis au supplice parce 

(1) Dans la péroraison du Résumé qui est son quatrième mémoire 
imprimé pour les trois roués (p. 161-162; Dupatj' indique encore d'autres 
erreurs judiciaires récemment découvertes, et il ajoute : « Ah! si vous 
voulez imposer silence à toutes les âmes sensibles sur les vices de notre 
code, faites donc taire auparavant tout ce sang innocent qui crie. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 229 

qu'elle s'était déclarée enceinte. Elle fut visitée dans sa 
prison par trois ecclésiastiques à qui elle protesta de son 
innocence et qui intéressèrent à sa cause un avocat de 
Rouen, M e Cauchois. Sur un mémoire imprimé de celui-ci, 
l'arrêt de condamnation capitale fut cassé par le Conseil 
des parties. Mais le parlement de Rouen, resté saisi du 
procès, rendit un nouvel arrêt condamnant l'accusée à un 
« plus ample informé indéfini », ce qui la maintenait en 
prison pour un temps illimité, et supprimant le mémoire 
de M e Cauchois comme calomnieux et injurieux au bail- 
liage de Caen. Ce second arrêt fut cassé comme le premier, 
et le procès renvoyé au parlement de Paris, précisément à 
l'époque où celui-ci venait de condamner les roués de 
Chaumont. — Le continuateur de Bachaumont rendit 
compte de l'affaire deux mois après l'apparition du pre- 
mier mémoire de Dupaty, et annonça un nouveau mé- 
moire justificatif de M e Cauchois en faveur de la fille 
Salmon, s'élevant contre le secret de la procédure, contre 
le peu de facilités donné aux accusés pour répondre à ce 
qui est rapporté contre eux, blâmant le refus d'un défen- 
seur, réclamant enfin la refonte de la législation criminelle. 
Ce mémoire était lu avidement par le public, d'autant plus 
que les marchands de nouveautés, pour en augmenter 
l'intérêt, l'avaient fait précéder du portrait de la jeune 
fille, grande, bien taillée, d'une figure pleine de can- 
deur et d'honnêteté. Puis vint une consultation de Fournel, 
éminent avocat du barreau de Paris, qui fut bâtonnier en 
1816 et qui nous est connu comme franc-maçon (1), démon- 
trant aussi que la procédure instruite à Caen portait tous 
les caractères de la vexation, qu'elle était d'ailleurs in- 
festée de vices et de nullités d'un bout à l'autre (2). — La 

(1) Sur les tableaux imprimés des membres du Grand-Orient pour 
1777, 1779 et 1781, Fournel figure comme député de la loge la Parfaite 
Union, de Quimper-Corentin. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXI, 22, 23 et 24 avril, t. XXXII, 30 avril 1786. 



230 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

Tournelle parisienne rendit, le 23 mai 1786, un arrêt qui 
fut imprimé presque aussitôt, par lequel la fille Salmon 
était entièrement déchargée de l'accusation : et il lui était 
permis de poursuivre en dommages et intérêts ses dénon- 
ciateurs, que devait faire connaître le procureur du Roi au 
bailliage de Caen, à peine d'en répondre personnellement. 
Aussitôt l'arrêt prononcé, on fit monter à l'audience l'ac- 
cusée déclarée innocente : le conseiller rapporteur l'em- 
brassa et lui donna sa bourse, exemple qui fut immédiate- 
ment suivi par les autres magistrats (1). 

Une autre malheureuse, Catherine Estinès, avait été vic- 
time de la plus infâme machination. Le curé de son pays, 
à qui elle avait refusé ses faveurs, s'était mis d'accord 
avec la belle-mère de la jeune fille, véritable marâtre, pour 
la faire dénoncer par celle-ci comme ayant empoisonné 
son propre père. Ces deux monstres avaient trouvé des 
complices dans les officiers royaux du siège de Rivière en 
Comminges. Après une procédure de toute irrégularité, ce 
tribunal inférieur avait condamné Catherine à avoir le 
poing coupé et à être brûlée vive, ses cendres devant être 
ensuite jetées au vent. Craignant les suites de leur mau- 
vaise action, les auteurs de l'horrible sentence fourni- 
rent à la prisonnière toutes les facilités pour s'enfuir, 
l'en firent même solliciter : forte de son innocence, elle 
se laissa transférer à Toulouse dans les prisons du 
parlement. Après examen de la procédure, et sur le rap- 
port d'un conseiller enquêteur envoyé à Rivière, les pre- 
miers juges et le greffier furent décrétés d'accusation pour 
crime de faux et prévarication, à la requête du procureur 
général : les juges s'enfuirent à l'étranger, ainsi que la ma- 
râtre, le greffier seul ayant pu être appréhendé au corps. 
— Le continuateur de Bachaumont commença à faire men- 
tion de cette affaire peu de jours après avoir annoncé la 

(1) Mémoires secrets, 24 mai et 3 juin 1786. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 231 

précédente, vers la fin d'avril 1786, à propos d'un mémoire 
publié à Paris pour la fille Estinès (1). — Quinze mois plus 
tard, en juillet 1787, un arrêt du parlement de Toulouse 
cassa toute la procédure suivie contre elle, la déclara inno- 
cente, condamna ses dénonciateurs et les officiers royaux 
de Rivière, les uns à dix ans de galères, les autres à dix ans 
de bannissement, selon qu'ils étaient contumax ou pré- 
sents, condamna en outre les juges et le greffier à quatre 
mille livres de dommages et intérêts envers l'accusée. 
Catherine, mise en liberté après trois ans d'incarcération, 
fut honorée et fêtée par la population toulousaine comme 
la fille Salmon l'avait été par les Parisiens (2). 

Un ermite des environs d'Aignay-le-Duc, en Bourgogne, 
avait été dépouillé par cinq malfaiteurs et laissé garotté 
dans son lit, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780. Cinq 
habitants du pays furent poursuivis pour ce fait : par arrêt 
du parlement de Dijon, l'un fut condamné à être pendu, 
et exécuté ; un autre fut condamné aux galères, où il ne 
tarda pas à mourir ; deux furent condamnés à un plus am- 
ple informé indéfini ; et le cinquième fut mis hors de 
cour. D'autres individus ayant été ensuite condamnés à 
Montargis pour le même fait, et un recours ayant été 
formé sous les auspices du procureur général de Dijon, le 
Conseil des parties, par arrêt du 18 septembre 1786, or- 
donna la révision par le parlement même qui avait rendu 
le premier arrêt. Le succès de la cause n'était pas douteux; 
mais le barreau de Paris voulut s'associer aux efforts de 
Dupaty en donnant à cette affaire plus de publicité, pour 



(1) Mémoires secrets, t. XXXI, 26 avril, t. XXXII, 28 avril 1786. — Le 
nouvelliste débute par cette réflexion : « Tout semble concourir à 
favoriser l'éclat que M. Dupaty vient de se permettre pour faire sentir 
la nécessité de réformer notre jurisprudence criminelle, exciter une 
commotion générale et forcer en quelque sorte le législateur à cet acte 
de justice et de bienfaisance désiré, sollicité depuis trop longtemps. » 

(2) Mémoires secrets, t. XXXV, 2 et 10 août 1787. 



232 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

accélérer la réforme législative. C'est pourquoi parut, au 
commencement de mai 1787, un factum de 144 pages inti- 
tulé Réhabilitation de la mémoire de deux accusés et Justifi- 
cation des trois autres. Cet imprimé se composait d'un 
mémoire, œuvre d'un avocat parisien de grand mérite, 
M e Godard, et d'une consultation de M e Target, membre 
de l'Académie française, consultation à laquelle avaient 
adhéré douze autres avocats des plus célèbres (1). 

En 1769, sept hommes, déclarés coupables d'un même 
vol, avaient été condamnés par le parlement de Metz, qua- 
tre à la question préalable et à la mort, trois à la question 
préparatoire et aux galères perpétuelles. Les quatre pre- 
miers avaient été exécutés ; deux des trois autres étaient 
morts aux galères. Plus tard, des brigands, arrêtés dans 
les états du duc de Wurtemberg pour d'autres crimes, 
furent déclarés coupables de celui-ci. Le duc fit rechercher 
les parents des innocents condamnés en 1769, leur fit re- 
mettre les extraits des procès-verbaux constatant la vérité, 
et chargea son ministre à la Cour de France d'appuyer 
leur recours en révision. Il fit aussi confier la défense de 
leur cause à Dupaty, dont la réputation était devenue 
européenne bien avant son triomphe de Rouen. Celui-ci 
rédigea et publia un mémoire en leur faveur, pour lequel 
il ne put pas se faire assister par Legrand de Laleu, alors 
sous le coup de la radiation : il se fit donner une consulta- 
tion par M e Godard, l'auteur du mémoire dans l'affaire de 
l'ermite de Bourgogne, consultation datée du 20 juillet 
1787. Cet imprimé parut vers la fin de juillet, à la veille 
même du jour où le Conseil des parties allait statuer sur 
le recours des trois roués de Chaumont. En en rendant 
compte, le continuateur de Bachaumont déclare que ce 
nouveau mémoire est supérieur encore aux mémoires en 
faveur de ceux-ci, qu'il renferme des morceaux dignes 

(1) Mémoires secrets, t. XXXV, 7 mai 1787. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 233 

de figurer à côté des plaidoyers de Cicéron et de Démos- 
thènes (1). 

De tous ces écrits publiés pour la défense en justice, il 
convient de rapprocher un autre que Dupaty rédigea 
pendant la même période, mais dont la publication souf- 
frit plus de difficultés et ne put avoir lieu qu'après de 
longs mois. A l'occasion de l'assemblée des notables qui 
siégea du 22 février au 25 mai 1787, il résuma, en forme 
de lettres adressées à un membre de cette assemblée, ses 
principales critiques contre la législation en vigueur et les 
principales améliorations par lui réclamées. Les Lettres 
sur la procédure criminelle en France ne purent paraître, 
sous le voile de l'anonyme, qu'au commencement de 
l'année suivante (2). On verra qu'elles ne tardèrent pas à 
produire un important résultat. 

« Jamais aucun peuple, excepté ceux qui ont le malheur 

(1) Mémoires secrets, t. XXXV, 30 juillet et 4 août 1787. 

(2) Le livre porte cette indication de lieu et de date : « en France, 
1788. » C'est un in-8 de 177 pages, composé d'un court avertissement 
(3 pages) et de sept lettres. La Bibliothèque Nationale en possède un 
exemplaire catalogué L 23/f. 47. Quérard, dans la France littéraire (t. II, 
1828, p. 685), mentionne cet ouvrage comme étant de Dupatj r . — Il est 
vrai que le même bibliographe, répété ensuite par les faiseurs de 
biographies, attribue aussi à Dupaty un autre livre, de même format, 
qui aurait paru la même année, sous le titre de Réflexions historiques 
sur les lois criminelles, dont on fait l'éloge sans en donner des extraits, 
alors qu'on ne mentionne même pas les Lettres (Voir notamment le 
Dictionnaire de biographie et d'histoire de Dezobry et Bachelet, qui 
résume les précédents). — M. l'avocat général Fortier-Maire, dans une 
note de son discours de 1894 (p. 49), dit à ce sujet : « Malgré les 
recherches les plus sérieuses je n'ai pu trouver cet ouvrage ni à la 
Bibliothèque Nationale, ni aux bibliothèques de Bordeaux et de La 
Bochelle, ni ailleurs. J'ai la conviction qu'il n'a pas été publié. Dupaty 
en avait annoncé la publication à ses amis; mais il ne lui aura pas été 
possible, je crois, de donner suite à son projet. La mort a dû le 
surprendre avant qu'il ait pu livrer le manuscrit à l'impression. » — 
On peut ajouter ici que, d'après un renseignement fourni par un 
homme de lettres (M. Antoine Guillois), qui a pu compulser les papiers 
laissés par Dupaty et conservés dans sa famille, ces archives ne renfer- 
ment que de simples notes sur le sujet du livre qui lui a été attribué 
un peu à la légère. 



234 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

de vivre sous le joug infâme et odieux de l'inquisition, n'a 
eu des lois aussi dures et aussi tyranniques que les nôtres. 
Elles sont plutôt faites pour être la terreur des gens de 
bien que celle des méchants (1). » Telle est l'appréciation 
générale que formule le magistrat éminent, l'illustre 
défenseur de l'innocence opprimée. Il la motive en faisant 
ressortir les vices nombreux et énormes, tant de la procé- 
dure que de la pénalité. — Il s'élève avec force contre 
l'inique théorie des preuves légales, qui dictaient au juge 
une appréciation pour ainsi dire mécanique, qui faisaient 
de lui un instrument chargé de vérifier chaque circons- 
tance de fait et d'évaluer, suivant des règles imposées, la 
valeur des circonstances, plutôt qu'un magistrat qui doit 
consulter sa conscience et apprécier tous les faits avec une 
entière indépendance. » On ne doit pas, conclut-il, s'en 
rapporter à une seule espèce de preuve, mais les réunir 
toutes, s'il est possible; et, pour s'assurer de leur intégrité, 
en laissant la liberté de l'attaque, laisser en même temps 
celle de la défense. C'est là le vrai, l'unique chemin pour 
parvenir à la découverte de la vérité (2). » Ces maximes 
sont aujourd'hui des lieux communs : elles étaient alors 
de hardies innovations. De même, la liberté de la défense 
et la publicité des procédures, que réclame Dupaty. « Bien 
loin que le secret et l'obscurité soient les gardes les plus 
fidèles de la vérité, je pense au contraire, dit-il, qu'ils ne 
peuvent être que ceux de la fraude et du mensonge (3). » 
— Il demande l'égalité de tous devant la loi. Il veut aussi 
que le châtiment soit modéré et proportionné au délit, 
idée méconnue par les anciens criminalistes et qui n'a 
pénétré que bien lentement, depuis un siècle, dans l'esprit 
des juges. « Soyez bien persuadé que c'est moins la rigueur 

(1) Page 8 (lettre 1"). 

(2) Page 79 (lettre 3*). 

(3) Page 92 (lettre 4«). 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 235 

des lois, la sévérité des peines, qui arrête efficacement les 
crimes que la certitude d'un châtiment quelconque. La 
rigueur des lois, au lieu d'attirer à la justice la confiance 
des citoyens, en fait leur plus terrible épouvantail : l'inno- 
cent les redoute encore plus que le coupable (1). » Il 
n'admet la peine de mort que pour le crime d'assassinat. 
Les autres crimes doivent, selon lui, entraîner des peines 
corporelles qui soient conformes aux mœurs et infligées 
en prenant en considération l'état des personnes. Il recom- 
mande surtout la transportation dans les possessions 
lointaines des criminels qui, n'étant pas arrivés au dernier 
degré de la corruption, peuvent laisser l'espoir de retour à 
une vie régulière (2). Il veut enfin que l'on adjoigne aux 
magistrats, pour l'instruction et le jugement, des asses- 
seurs choisis dans toutes les classes honnêtes de la 
société (3). 

La publication des Lettres sur la procédure criminelle fut 
suivie, à bref délai, d'un acte législatif dont il semble que 
Dupaty ait été l'inspirateur ; car on y retrouve l'esprit 
même de son livre, certaines idées par lui exprimées, et 
même quelques-unes des réformes par lui préconisées. Le 
1 er mai 1788, Louis XVI signait une déclaration (4), dont le 
préambule, par sa rédaction, contraste avantageusement 
avec le style antérieur de la chancellerie, même avec celui 
de la déclaration royale de 1780, due à Miromesnil. Le Roi 
y déclare que le seul progrès des lumières suffirait pour 
l'inciter à revoir attentivement les dispositions de l'ordon- 
nance criminelle édictée par son trisaïeul Louis XIV, et à 
les rapprocher de cette « raison publique » au niveau de 

(1) Page 132 (lettre 5°). 

(2) Pages 165 et 166 (lettre 7°). 

(3) Page 172 (même lettre). 

(4) Il fallut que le Roi tint un lit de justice, le 8 mai, pour faire 
enregistrer par le Parlement de Paris cette déclaration, avec l'ordon- 
nance sur l'administration de la justice, qui remaniait les juridictions. 



236 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

laquelle il veut mettre les lois ; — que le temps lui-même a 
pu introduire ou dévoiler dans l'exécution de cette ordon- 
nance des « abus essentiels à réformer » ; — qu'il doit sou- 
mettre à une révision générale cette ordonnance qui a subi 
le jugement d'un siècle révolu ; — que, voulant s'environ- 
ner de toutes les lumières pour procéder à ce grand ou- 
vrage, il se propose d'élever au rang des lois les « résultats 
de l'opinion publique », après qu'ils auront été soumis à 
l'épreuve d'un mûr et profond examen. — Il indique ensuite 
l'orientation à suivre. « Notre objet principal, dans la révi- 
sion des lois criminelles, est de prévenir les délits par la 
certitude et l'exemple des supplices ; de rassurer l'inno- 
cence en la rassurant (sic) par les formes les plus propres à 
la manifester ; de rendre les châtiments inévitables, en 
écartant de la peine un excès de rigueur qui porterait à to- 
lérer le crime plutôt qu'à le dénoncer à nos tribunaux, et 
de punir les malfaiteurs avec toute la modération que 
l'humanité réclame et que l'intérêt de la société peut per- 
mettre à la loi. » Le préambule se termine en exprimant le 
désir et l'espoir de procurer, plus tard, aux accusés recon- 
nus innocents, l'indemnité pécuniaire, les « dédommage- 
ments auxquels ils ont alors droit de prétendre » ; mais, en 
attendant, le Roi veut, à titre de réparation d'honneur, que 
les sentences absolutoires soient imprimées et affichées, 
aux frais de la partie civile ou du domaine royal (1). — En 
acompte sur la réformation complète, la déclaration royale 
décide : 1° l'abolition de l'usage ignominieux de la sellette 
pour les accusés ; 2° l'interdiction aux juges de prononcer, 
en matière criminelle, « pour les cas résultant du procès », 
et l'obligation de spécifier le crime dans la sentence ; 3° la 

(1) Le désir et l'espoir d'instituer l'indemnisation pécuniaire, ainsi 
que la réparation d'honneur par la publication des sentences absolu- 
toires, n'ont été réalisés dans notre législation qu'après plus d'un siècle, 
et seulement pour les cas si rares d'acquittement après révision, par la 
loi du 8 juin 1895, modificative des articles 443447 du code d'instructipn 
criminelle. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 237 

nécessité d'une majorité de trois voix pour les condamna- 
tions capitales ; 4° la défense de faire exécuter l'arrêt de 
mort avant l'expiration du délai d'un mois à partir de la 
signification au condamné, sauf dans les cas de sédition ou 
émotion populaire ; 5° l'impression et l'affichage des sen- 
tences définitives d'absolution ; 6° l'abolition de la question 
préalable. 

Dupaty mourut quatre mois après la déclaration royale, 
le 17 septembre 1788. Il n'avait que quarante-deux ans, 
l'âge qui est habituellement celui de la plénitude des 
forces physiques et intellectuelles. Mais l'énorme travail 
des années précédentes avait encore débilité sa santé déli- 
cate, et l'avait mis hors d'état de résister aux atteintes de 
la maladie. L'éminent magistrat avait abrégé sa vie en 
sauvant celle des autres, en luttant pour la cause de l'hu- 
manité. Vingt ans s'étaient écoulés depuis le jour où il 
s'était solennellement voué à la défense des malheureux. 
Il avait amplement tenu sa promesse, et justifié le pro- 
nostic de Voltaire, qu'il serait un des plus rares orne- 
ments de son siècle. Ayant déjà fait de grandes choses, 
surmonté bien des obstacles, acquis une haute autorité 
personnelle, il fut emporté par la mort au moment même 
où l'exercice du pouvoir lui était offert pour réaliser la 
grande réforme qu'il avait préparée : le Roi n'attendait 
que son rétablissement pour signer sa nomination comme 
garde des sceaux (1). Il y avait en Dupaty l'étoffe d'un 
autre chancelier de l'Hôpital : autant de vertu, de science 
et d'énergie, peut-être plus d'éloquence. Si Louis XVI eût 

(1) Dans son discours du 3 novembre 1874, M. l'avocat général Fortier- 
Maire affirme que les lettres-patentes étaient déjà signées par le Roi au 
moment de la mort de Dupaty. C'est une tradition de famille répétée 
dans diverses notices manuscrites, écrites au lendemain du décès. — Il 
n'y a ni document, ni trace de cette nomination aux Archives natio- 
nales (carton O 1 , 128) parmi les provisions des gardes des sceaux de 
Louis XVI. Mais il est à remarquer que la nomination de Barentin, eu 
remplacement de Lamoignon, est du 19 septembre 1788, surlendemain 
de la mort de Dupaty. 



238 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

eu auprès de lui un tel ministre pendant les derniers mois 
de 1788 et en 1789, peut-être de lourdes fautes n'auraient 
pas été commises, et la violence ne serait pas venue trou- 
bler le cours de la Révolution qui devait inéluctablement 
s'accomplir. 

L'œuvre réformatrice de Dupaty fut continuée, après 
lui, par ses principaux coopérateurs. Deux ans et demi 
avant sa mort (1), la correspondance Bachaumont constate 
qu'il était « chargé de présider à un bureau pour la rédac- 
tion d'un nouveau code criminel » : c'était ce qu'on appel- 
lerait aujourd'hui une commission extraparlementaire. Il 
ne put manquer d'y faire entrer deux adeptes des Neuf 
Sœurs, Legrand de Laleu et Pastoret, dont la coopération 
s'atteste par deux ouvrages qui complètent la série des 
efforts inspirés par l'esprit maçonnique pour l'amélio- 
ration de la loi pénale. 

En 1787, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 
dont Pastoret faisait partie, mit au concours l'étude de 
l'ancienne justice criminelle en France, et spécialement 
du jugement par jurés autrefois usité dans notre pays, 
ainsi que de l'institution du jury anglais. Legrand de 
Laleu présenta un mémoire qui obtint le prix l'année sui- 
vante (2), mais que les circonstances ne lui permirent pas 
de publier. Cet ouvrage a été imprimé après sa mort, sous 
ce titre : Recherches sur V administration de la justice cri- 
minelle chez les Français avant l'institution des parlements 
et sur l'usage de juger les accusés par leurs pairs ou jurés 
tant en France qu'en Angleterre (3). 

(1) Mémoires secrets, t. XXXI, 7 mars 1786. 

(2) Le prix fut attribué pour deux tiers à Legrand de Laleu, et pour 
un tiers à M. Bernardi, lieutenant général au siège de Sault-en-Pro- 
vence, qui, plus tard, fut nommé membre de cette académie. 

(3) Paris, Fantin, 1822, in-8, avec portrait lithographie et notice 
biographique par C.-L. Lesur. — Le biographe affirme, pour le lui 
avoir entendu dire à lui-même, que le poste de garde des sceaux fut 
offert à Legrand de Laleu, au milieu des orages qui précédèrent le 10 août. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 239 

Pastoret fit paraître, dans les premiers mois de 1790, 
son livre des Lois pénales (1), qui est mentionné dès le 
mois de mai dans la Correspondance de Grimm (2), et 
auquel, le 25 août suivant, l'Académie française décerna le 
prix institué par Montyon, quelques années auparavant, 
en faveur de l'ouvrage le plus utile. 

L'Assemblée constituante, par ses décrets des 8-9 octobre 
et du 3 novembre 1789, avait donné une première satisfac- 
tion au mouvement d'opinion qui avait pris une si grande 
intensité pendant les dernières années de l'ancien régime 
et auquel les cahiers des États-généraux venaient de don- 
ner le caractère d'une énergique revendication. On était 
allé au plus pressé. Les constituants avaient opéré, dans la 
procédure criminelle, la réforme immédiate des abus les 
plus graves ; mais ils n'avaient établi qu'un état de choses 
provisoire. Le plus difficile restait à faire ; et c'est à quoi 
devait servir le livre de Pastoret. 

On y trouve l'érudition de l'historien, la science du juris- 
consulte, la sagesse du législateur, l'esprit humanitaire du 
franc-maçon. « Je voudrais, dit l'auteur en commençant (3), 
défendre l'humanité sans accuser notre législation; mais 
qu'est la loi positive, auprès des droits immuables de la 
justice et de la nature! » En terminant ses réflexions préli- 
minaires (4), il déclare se proposer comme but, à la fois, « la 
perfection des lois, la gloire de sa patrie et le bonheur de 
l'humanité. » — Pour lui la justice ne consiste pas seule- 
ment à punir ; elle doit aussi récompenser. « Voulez-vous 
prévenir les crimes?... que les sciences se répandent da- 

(1) Paris, Buisson, 1790, 2 vol. in-8. L'ouvrage est divisé en quatre 
parties, dont deux dans chaque volume. Chaque partie a une pagi- 
nation distincte. 

(2) Ed. Taschereau, t. XV, p. 92. 

(3) l re partie, p. 1. 

(4) l re partie, p. 11. 



240 LA DÉFENSE DES INNOCENTS 

vantage et que l'entendement s'éclaire ; et, ce qui est le plus 
difficile mais le plus sûr des moyens, instruisez dès l'en- 
fance, par une éducation soignée, au patriotisme et à la 
vertu. Que cette vertu ait ses récompenses (1). 

L'ouvrage de Pastoret renferme des discussions appro- 
fondies, de larges vues théoriques, des déductions pra- 
tiques, des directions pour le législateur, des conseils pour 
le juge. Il propose des innovations dont quelques-unes 
sont, aujourd'hui encore, à l'état de desiderata. C'est, en 
quelque sorte, le programme maçonnique de la réformation 
pénale. 

L'écrivain réformateur se prononce énergiquement con- 
tre les rigueurs de la pénalité. « La jurisprudence française 
a un grand caractère de sévérité, quelquefois même de 
barbarie. C'est en France qu'on a osé punir du fouet et du 
bannissement, et des galères en cas de récidive, ceux qui 
composaient des gazettes à la main. C'est en France qu'on 
a osé prononcer des peines corporelles contre les faiseurs 

et imprimeurs d'almanachs(2) » A ses yeux, la sévérité 

des peines atteste toujours l'impuissance des lois ; et son 
effet le plus commun est de redoubler cette impuissance. 
On pourrait, dit-il, en présenter beaucoup d'exemples; 
mais il se borne à celui tiré du vol domestique, déjà si vive- 
ment mis en lumière par Dupaty(3). Il fait ensuite deux 
réflexions que ne devraient jamais perdre de vue les légis- 
lateurs et les juges : 

« On a trop souvent oublié que les hommes trouvent 
beaucoup moins dans la sévérité des peines que dans les 
mœurs publiques la cause de leur penchant pour le crime 
et de leur amour pour la vertu. 

(1) l rc partie, p. 16, 17. 

(2) ¥ partie, p. 64, 65. 

(3) 4" partie, p. 66. — Il dit ailleurs, dans le même ordre d'idées : 
< Le défaut de proportion entre les peines et les délits est un des plus 
grands vices de la législation française. > (4 r partie, p. 24). 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 241 

« C'est la vigilance et l'impartialité des lois qui dimi- 
nuent les crimes, et non pas l'atrocité des peines ; mais, la 
sévérité étant plus facile à établir, on espère qu'elle de- 
viendra le supplément de la vigilance, et on oublie que, 
par là même, elle devient une censure perpétuelle du légis- 
lateur (1). » 

Pour Pastoret, comme pour Dupaty, ce qui importe le 
plus c'est « l'infaillibilité de la punition (2). » 

Notre auteur dresse le bilan de la barbare et cruelle pé- 
nalité de l'ancien régime, qu'il s'agit de faire disparaître. 
La mort est prodiguée : cent-quinze crimes, ou faits quali- 
fiés tels, sont punis du dernier supplice. Il y a cinq peines 
capitales : le feu, la roue, la potence, la décapitation, 
l'écartèlement. Et quelquefois ces peines sont aggravées 
par des raffinements de cruauté. Puis viennent les peines 
corporelles : la marque, le fouet, la mutilation, la suspen- 
sion par les aisselles. Puis les peines privatives de liberté, 
inhumainement appliquées par les galères, la prison, les 
maisons de force. — Pastoret examine, sous toutes ses 
faces, le problème de la peine de mort. Il n'admet cette 
peine que pour ce ces conspirations secrètes et ces soulè- 
vements tumultueux qui menacent la patrie. » Pour tout 
autre crime, dit-il, la peine de mort n'a pas ce caractère 
d'utilité qui peut autoriser un supplice ; on n'a pas le droit 
de l'infliger ; elle est même contraire au but pour lequel on 
l'inflige. « Cessez donc, amis des lois et de la justice, cessez 
de croire qu'il faut du sang pour effrayer les hommes ou 
diminuer les crimes. L'expérience ne prouve pas que tant 
de rigueur soit salutaire ; loin de la consacrer, l'utilité 
publique la repousse ; et l'humanité s'y oppose comme la 
nature (3). » — Dans les cas très rares où elle serait main- 

(1) 4* partie, p. 68, 69. 

(2) 4 e partie, p. 70. 

(3) 4 e partie, chapitre 22. 

16 



242 INDEPENSE DES INNOCENTS 

tenue, la peine capitale devrait être infligée par le procédé 
comportant le moins de souffrance possible. Les peines 
corporelles devraient être entièrement supprimées. Les 
peines afflictives seraient réduites à la privation de la 
liberté et aux travaux publics, châtiments auxquels l'écri- 
vain réformateur propose d'ajouter la déportation et la pri- 
vation, totale ou partielle, du droit de cité (1). 

Reprenant une idée déjà sanctionnée par le préambule 
de la déclaration royale de 1788, Pastoret consacre un cha- 
pitre spécial (2) à établir que des réparations sont dues 
par la société à l'homme injustement accusé ou injuste- 
ment condamné. 

Bien que son livre ne traite pas de l'organisation judi- 
ciaire et de la procédure, Fauteur se prononce, en finis- 
sant, pour l'institution du jury en matière pénale, mais 
pour le jury romain, composé de citoyens élus, qu'il pré- 
fère au jury anglais (3). 

Pastoret préconisait un système pénal, rationnel dans 
les incriminations et excluant toute rigueur inutile dans la 
répression. Il supposait, d'ailleurs, la perspicacité et l'es- 
prit de modération, chez les jurés chargés de prononcer 
sur le fait, chez les juges chargés d'appliquer la peine. 
Aussi n'admettait-il point le droit de grâce, la volonté arbi- 
traire du chef de l'État venant atténuer ou faire disparaître 
la condamnation prononcée après de soigneuses investiga- 
tions, après un débat public, après un consciencieux exa- 
men. « Ayez des lois douces, et ne pardonnez jamais. » 
Et il ajoute : « Le droit de pardonner est un reproche tacite 
tait à la loi. » Aurait-on eu besoin de l'accorder au prince, 
si elle avait bien prévu et distingué tous les cas où un délit 
n'est qu'une faute légère, où il tient au hasard plus qu'à la 

(1) 4° partie, chapitre 22 e . 

(2) Le 20" de la 4« partie. 

(3) 4 e partie, chapitre 23 e et dernier. 



ET LA RÉFORME DES LOIS PÉNALES 243 

volonté, etc. On peut donc attribuer à l'inattention du 
législateur une partie des maux dont ce droit est la 
source (1). 

Le livre de Pastoret fut, en quelque sorte, la préface de 
la législation criminelle par laquelle, un an plus tard, les 
élus de 1789 couronnèrent leur législature. Avant de céder 
la place à la Législative, qui s'ouvrit le 1 er octobre 1791, la 
Constituante avait voté : 

1° le 19 juillet 1791, son décret relatif à l'organisation 
d'une police municipale et d'une police correctionnelle ; 

2° le 16 septembre, son décret concernant la police de 
sûreté, la justice criminelle et l'établissement de jurés ; 

3° le 25 septembre, son code pénal (2). 

Ces lois adoptèrent, dans son ensemble, le système 
pénal préconisé par l'ex-vénérable des Neuf Sœurs, mais 
atténuèrent quelques-unes des innovations proposées par 
lui et jugées trop radicales ou prématurées par la majorité 
des constituants. Ainsi, en cette matière comme en bien 
d'autres, la franc-maçonnerie avait préparé l'œuvre réno- 
vatrice et progressiste qui fut réalisée par la Révolution 
française. 



(1) 1" partie, p. 39-40. 

(2) L'Assemblée législative s'ouvrit cinq jours après, le 1 er octobre. 
Elle s'empressa d'élire Pastoret pour son président. 



CHAPITRE VII 



ADEPTES DES NEUF SŒURS 

PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 



SOMMAIRE. 

Listes documentaires. — Membres de la Loge mentionnés dans l'ouvrage 
anti-maçonnique de Barruel. — Détermination des catégories. — 
Étrangers. — Ecclésiastiques. — Nobles titrés. — Militaires. — Ma- 
gistrats. — Hauts fonctionnaires. — Avocats. — Savants. — Littéra- 
teurs. — Peintres. — Sculpteurs. — Graveurs. — Architectes. — 
Musiciens. — Les Académiciens. 

Le premier et principal document pour le personnel de 
la loge, depuis son origine jusqu'à la Révolution, est la 
liste, qualifiée tableau, imprimée à la suite des « règle- 
mens » de 1778, dont on trouvera la reproduction textuelle 
en appendice au présent ouvrage. Ce tableau comprend 
144 membres cotisants et 16 associés libres. Les derniers 
inscrits des membres cotisants ont été reçus dans les 
commencements de 1779. Voltaire y figure, quoiqu'il fût 
mort huit ou neuf mois avant l'impression. Quarante-sept 
membres cotisants sont inscrits après lui, ce qui indique 
qu'ils ont été reçus postérieurement à son initiation. 

Le tableau de 1783, second document du même genre, 
qui se rattache au vénéralat du comte de Milly, nous est 



246 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

connu par la reproduction qui en a été donnée dans la 
brochure de 1838. Cette reproduction n'est pas textuelle : 
on en a retranché les adresses des membres ; on y a 
ajouté, pour quelques-uns, des renseignements biogra- 
phiques ; on a ramené à l'ordre alphabétique la liste des 
membres autres que les officiers. Cent-huit noms y figu- 
rent, dont la plupart se retrouvent dans le troisième 
document. 

Le tableau de 1784, avec Dupaty comme vénérable, a été 
conservé, parmi les papiers provenant de lui, dans les 
archives de sa famille. Il a été communiqué par son 
arrière-petit-fils, M. le marquis du Paty de Clam, à l'au- 
teur de la présente monographie. On trouvera, à la fin du 
volume, la reproduction textuelle de ce précieux docu- 
ment, qui est véritablement disposé en forme de tableau, 
les indications qu'il comprend étant réparties en quatre 
colonnes (1). 

Il est regrettable de ne pas avoir de documents du 
même genre pour les cinq années suivantes, pendant les- 
quelles la loge a dû faire d'importantes recrues. Toutefois, 
il y peut être suppléé, en quelque mesure, par les indi- 
cations que fournit un ouvrage hostile à la Révolution 
française et à la franc-maçonnerie, les Mémoires pour servir 
à Vhistoire du Jacobinisme, de l'abbé Barruel. L'auteur, qui 
était membre de la société de Jésus, avait quitté la France 
lors de la suppression de la compagnie en 1763, y était 
rentré neuf ans plus tard, et, jusqu'à la Révolution, s'était 
montré dans ses écrits l'ardent adversaire de la philo- 
sophie du XVIII e siècle, qu'il entreprit de réfuter dans un 
ouvrage en cinq volumes, les Helviennes ou Lettres provin- 
ciales philosophiques (2). Après avoir combattu la Révo- 

(1) L'original occupe les trois premières pages d'une feuille pliée en 
deux. Chaque feuillet a 43 centimètres en hauteur sur 29 1/2 en largeur. 

(2) La première édition, de 1781, n'avait qu'un volume; la seconde, 
de 1785, en eut deux ; la troisième, de 1788, en eut cinq. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 247 

lution comme journaliste, en 1792 il émigra en Angleterre ; 
et c'est de là qu'il lança, à partir de 1797, son nouvel 
ouvrage en cinq volumes (1), où il présente le mouvement 
réformateur antérieur à quatre-vingt-neuf et les prin- 
cipaux événements de la Révolution comme les résultats 
d'une vaste conspiration concertée entre les philosophes, 
les illuminés et les francs-maçons de tous les pays. Il met 
en cause la loge des Neuf Sœurs (2), comme ayant été spé- 
cialement « celle des frères maçons se disant philosophes » ; 
et il mentionne trente-deux des principaux comme ayant 
plus particulièrement concouru à l'œuvre révolution- 
naire (3). Dans le nombre, il en est dix dont la partici- 
pation est certaine par ailleurs : Pastoret (4), le dernier 
vénérable de la période; les deux anciens vénérables 
encore vivants en 1797, Lalande et le marquis de la Salle ; 
Lacépède, Mercier et Chamfort, qui sont au tableau de 
1779 ; Garât, omis dans ce tableau, mais mentionné par 
La Dixmerie dans la note à la suite de son mémoire et 
inscrit aux tableaux de 1783 et 1784 ; Lamétherie, qui est 
au tableau de 1784; Condorcet, qu'on a vu soutenir la 
défense des trois roués ; l'abbé Mulot, apparu à propos de 
la Société Nationale. Il est même à remarquer, relati- 
vement au marquis de la Salle, que Barruel relate son 
passage de la loge du Contrat Social à celle des Neuf 



(1) La première édition des Mémoires pour servir à l'histoire du Jaco- 
binisme parut à Londres en 1797 et années suivantes. La seconde, moins 
difficile à trouver, fut imprimée à Lyon, avec l'indication de Hambourg, 
en 1803. 

(2) Tome V, p. 82-85. 

(3) C'est dans cette énumération que Louis Blanc (Hist. de la Réu., 
t. Il, p. 275) a pris les quatorze noms qu'il cite comme aj'ant appartenu 
soit aux Neuf Sœurs, soit à la Bouche de Fer, soit au Club des Vingt- 
deux. Il se réfère à l'ouvrage de Barruel comme à une source indis- 
cutable. 

(4) Le nom est écrit Pastorel dans le livre de Barruel comme dans les 
deux calendriers du Grand-Orient pour 1788 et 1789. 



248 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Sœurs, fait maçonnique antérieur de dix ans à 1789 : d'où 
ressort une remarquable sûreté d'information. On peut 
donc admettre qu'il y a, pour les vingt-deux autres, sinon 
certitude absolue, du moins grande probabilité qu'ils ont 
été adeptes des Neuf Sœurs. Ce sont, dans l'ordre où les 
énumère Barruel : 

« Le malheureux duc de La Rochefoucauld » (1), qu'on a vu 
précédemment vieil ami de Franklin et traducteur des consti- 
tutions américaines, présenté ici en première ligne comme 
« dupe et protecteur des Sophistes, conspirant comme eux, 
accueillant tous leurs projets » ; 

Brissot (2), célèbre dès avant 1789 comme journaliste, membre 
de la Législative et de la Convention, frappé comme chef des 
Girondins ; 

le commandeur Dolomieu (4), échappé tout jeune à l'ordre 
de Malte, devenu un géologue et un minéralogiste ; 

Bailly (4), qui était membre de l'Académie des sciences depuis 
1763, de l'Académie française depuis 1784, de l'Académie des 
inscriptions depuis 1785, qui fut le premier maire de Paris sous 
la Révolution, mais à qui Paris ne pardonna pas d'avoir mis à 
exécution la loi martiale au Champ-de-Mars ; 

Camille Desmoulins (5), l'étincelant polémiste, l'orateur popu- 
laire qui lança les Parisiens contre les murs de la Bastille, 
l'intime ami de Danton, dont il partagea la fin ; 



(1) Louis-Alexandre de La Rochefoucauld d'Anville, duc et pair de 
France, membre de l'Académie des sciences, député de la noblesse de 
Paris aux États généraux, président du département de Paris sous 
l'Assemblée législative. Après le 10 août, il se réfugia à Gisors, où il fut, 
un mois plus tard, massacré dans un mouvement populaire. 

(2) Jean-Pierre Brissot, né à Ouarville, près Chartres, en 1754, exécuté 
en 1793. 

(3) Déodat-Guy-Sylvain-Tancréde Gratet de Dolomieu, né à Dolomieu 
en Dauphiné, en 1750, mort en 1802. 

(4) Jean-Sylvain Bailly, né à Paris en 1736, décapité le 12 novembre 
1793. 

(5) Benoît-Camille Desmoulins, né à Guise en Picardie en 1760, déca- 
pité le 5 avril 1794. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 249 

Cerutti (1), ancien jésuite, ami et collaborateur de Mirabeau, 
dont il prononça l'oraison funèbre, membre de la Législative ; 

Fourcroy (2), le célèbre chimiste, le non moins célèbre 
conventionnel, l'un de ceux qui ont le plus fait pour l'orga- 
nisation de l'instruction publique dans notre pays ; 

Danton (3), le géant de la Révolution ; 

Millin (4), archéologue, numismate, botaniste et minéralo- 
giste, auteur d'ouvrages nombreux et importants, mort membre 
de llnstitut ; 

Bonne (5), ingénieur et géographe ; 

Chateau-Randon, nom probablement tronqué (6) ; 

Chénier ; soit André, le jeune poète, grand ami de Roucher, 
devenu célèbre bien après sa mort ; soit son frère puîné, Marie- 
Joseph, poète aussi, beaucoup plus lancé dans le mouvement 
révolutionnaire, qui fut conventionnel et membre de l'Institut ; 

Gudin (7), auteur d'un important ouvrage en trois volumes 
in-8 paru en 1789 : Essai sur l'histoire des comices de Rome, des 
États-Généraux de France et du Parlement d'Angleterre ; 

Noël (8), présenté par Barruel comme abbé apostat, mais 
n'ayant reçu que les ordres mineurs, ancien professeur au col- 
lège Louis-le-Grand, qui occupa de hauts emplois dans l'admi- 



(1) Joseph-Antoine-Joachim Cerutti, né à Turin en 1738, mort à Paris 
en 1792. 

(2) Antoine-François de Fourcroy, né à Paris en 1755, mort en 1809. 

(3) Georges-Jacques Danton, né à Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759, 
décapité à Paris le 5 avril 1794. 

(4) Aubin-Louis Millin, né à Paris en 1759, mort en 1818. 

(5) Rigobert Bonne, né à Raucourt, dans les Ardennes, en 1727, mort 
en 1794. 

(6) Peut-être s'agit-il du comte Alexandre de Chateauneuf-Randon, né 
vers 1750, mort en 1816, constituant et conventionnel, qui se distingua 
au siège de Lyon à la tête des colonnes d'attaque, qui devint sous le 
Directoire général de brigade et gouverneur de Mayence, qui fut enfin 
préfet des Alpes-Maritimes après le 18 Brumaire. 

(7) Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie, né à Paris en 1738, mort en 
1812. 

(8) Jean-François-Michel Noël, né à Saint-Germain-en-Laye en 1755, 
mort en 1841. 



250 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

nistration et la diplomatie, auteur de nombreux livres clas- 
siques; 

Pingre (1), religieux génovéfain, astronome, ami de Lalande, 
ayant fait partie de l'ancienne Académie des sciences, membre 
de l'Institut lors de la fondation, l'un des plus zélés et des plus 
actifs officiers du Grand-Orient; 

Dom Gerle (2), le chartreux légendaire du serment du Jeu-de- 
Paume, qui ne siégea pourtant à la Constituante qu'à la fin de 
1789, ayant été élu député du clergé de la sénéchaussée de 
Riom le 21 mars 1789 et n'ayant pris place à l'Assemblée que le 
11 décembre, par suite d'une démission ; 

Rabaut Saint-Étienne (3), pasteur protestant, constituant et 
conventionnel, qui occupe plus véridiquement que dom Gerle 
le centre du célèbre dessin de David ; 

Petion (4), constituant et conventionnel, maire de Paris après 
Bailly; 

Fauchet (5), ancien prédicateur du Roi, l'un des combattants 
de la Bastille, évêque constitutionnel du Calvados, membre de 
la Législative et de la Convention, frappé avec les Girondins ; 

Goupil de Préfelne (6), constituant, membre du conseil des 
Anciens, qu'il présida, mort juge au tribunal de Cassation ; 

Bonneville (7), écrivain très fécond et l'un des plus ardents 
pour l'œuvre révolutionnaire, grand adversaire des jésuites, 
contre lesquels il publia, en 1788, les Jésuites chassés de la 



(1) Alexandre-Guj r Pingre, né à Paris en 1711, mort en 1795. En 1776. 
il était premier surveillant de la chambre des Provinces. 

(2) Christophe-Antoine Gerle, né à Riom le 25 octobre 1736, mort à 
Paris le 17 novembre 1801. 

(3) Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne, né à Nîmes en 1743, décapité en 
1793. 

(4) Jérôme Petion de Villeneuve, né à Chartres en 1753, mort en 1793. 

(5) Claude Fauchet, né à Dorne, en Nivernais, en 1744, décapité en 
1793. 

(6) Né à Argentan le 29 juillet 1727, mort à Paris le 18 février 1801. 

(7) Nicolas de Ronneville, né à Evreux le 13 mars 1760, mort à Paris le 
9 novembre 1828. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 251 

Maçonnerie (1 vol. in-8) et les Jésuites retrouvés dans les ténèbres 
(2 vol. in-8), traducteur de l'ouvrage posthume de Thomas 
Paine, l'Origine de la franc-maçonnerie (1812, in-8 de 60 pages) ; 

Sieyès (1), enfin, le penseur de la Révolution, qui se fit, 
hélas ! le complice de Bonaparte. 

De cette liste supplémentaire, tirée de l'ouvrage de Bar- 
ruel, il convient d'en rapprocher une autre de date moins 
ancienne, celle dressée quarante ans plus tard par Juge et 
comprise dans la brochure de 1838. Les sources de cette 
compilation ne sont point indiquées par l'auteur, dont la 
plupart des indications ont pu être vérifiées et reconnues 
exactes, mais dont quelques-unes semblent devoir être 
écartées. Juge n'a pas eu à sa disposition le tableau de 
1779, qu'il n'eût pas manqué de reproduire comme il a fait 
de celui de 1783 ; et il s'est efforcé, pour la période anté- 
rieure à la Révolution, de retrouver les membres de la 
loge ne figurant pas sur le second de ces documents. Il 
a fait le même travail, pour la période postérieure à la 
Révolution, par rapport au premier des deux tableaux 
de 1806. Il a colligé ainsi 54 noms, se référant pour la 
plupart à la première époque (2). Or, dix-neuf de ces 
noms figurent au tableau de 1779, ce qui fait honneur à 
l'érudition du compilateur. Quatre autres doivent être 
admis, parce que la qualité des personnages se trouve 
confirmée par ailleurs : Condorcet ; le littérateur Ber- 
quin ; d'Eprémesnil, magistrat et homme politique ; le 
chevalier de Florian. Ils ont fort bien pu, tous les quatre, 



(1) Emmanuel-Joseph Sieyès, né à Fréjus en 1748, mort en 1836. 
Voici ce que Barruel dit de lui : « Quant à Sieyès, de tous les frères les 
plus zélés de cette loge et des autres révolutionnaires, il s'était composé 
à lui-même une nouvelle loge au Palais-Royal, appelée le club des Vingt- 
deux : c'étaient les élus des élus. 

(2) Il semble que Juge n'ait pas eu recours à l'ouvrage de Barruel. 
Toujours est-il qu'aucun des personnages mentionnés par celui-ci, et 
ne figurant pas sur le tableau de 1783, n'est porté sur la liste supplé- 
mentaire de 1838. 



252 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

n'entrer dans la loge qu'après 1784; et aucun d'eux n'a 
survécu à la Révolution. Mais il n'y a pas lieu d'admettre 
le jurisconsulte Henrion de Pansey, qui est mort en 1829 
premier président de la cour de Cassation, et qui a sa 
notice dans l'ouvrage de Besuchet, où il n'est point dit 
qu'il fût adepte des Neuf Sœurs, tandis que cette qualité 
y est reconnue à Berquin, à d'Eprémesnil et à Florian. De 
même, d'Alembert et Diderot semblent avoir été inscrits à 
tort, avec Condorcet, sur la simple supposition qu'ils 
auraient réalisé ultérieurement le projet qu'ils avaient eu 
tous les trois de se faire recevoir à l'occasion de la pompe 
funèbre en l'honneur de Voltaire. D'Alembert étant mort le 
19 octobre 1783, et Diderot le 31 juillet 1784, on n'aurait 
pas manqué de les faire figurer sur le tableau de 1783 s'ils 
étaient réellement entrés dans la loge depuis 1779. Ces 
deux grands écrivains ne peuvent donc pas être incorporés 
au brillant cortège des Neuf Sœurs. 

Nous allons voir maintenant ce qu'a été cette troupe 
d'élite, la plus remarquable dont se puisse glorifier la 
franc-maçonnerie française. Il serait excessif de dire, 
assurément, que ceux qui la composaient furent tous des 
hommes éminents ; mais on rencontrerait difficilement 
ailleurs une aussi forte proportion de talents distingués 
dans divers genres. La reconstitution qui va être essayée 
ne peut, d'ailleurs, être complète ; car, parmi les noms 
portés sur les trois tableaux, il en est un certain nombre 
appartenant à des hommes qui n'ont pas laissé de traces, 
ou dont les traces, après un siècle, n'ont pas pu être 
retrouvées. Ce qui en reste suffit pour former une grande 
et belle galerie d'ancêtres. 

Pour en grouper les figures, il convient, en premier lieu, 
de mettre à part les personnages de nationalité étrangère 
qui, après un séjour plus ou moins prolongé à Paris, ont 
contribué au rayonnement de la France dans leurs pays 
respectifs. Puis, en suivant la hiérarchie des trois ordres 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 253 

qui partageaient alors la société française, on réunira suc- 
cessivement les membres du clergé, ceux de la noblesse et 
ceux du tiers état. Ainsi seront groupés tour à tour les ec- 
clésiastiques, les nobles titrés, les militaires, les magis- 
trats, les hauts fonctionnaires, les avocats, les médecins. 
Puis viendront ceux en plus grand nombre, qui se ratta- 
chaient plus étroitement aux Neuf Sœurs : les savants, les 
littérateurs, les artistes du dessin, les artistes de la musi- 
que. On verra enfin, par récapitulation, quel contingent 
ces disciples des muses ont fourni aux académies de l'an- 
cien régime, puis à l'Institut de France. 



ETRANGERS 

Sur le tableau de 1779 sont à remarquer, comme certai- 
nement ou probablement de nationalité étrangère : Fabroni, 
« adjoint au cabinet du grand duc de Toscane », inscrit 
parmi les officiers comme adjoint ou député au Grand 
Orient; Munivé, comte de Penna-Florida ; Forster, natu- 
raliste du roi d'Angleterre ; Campbell, gentilhomme écos- 
sais ; Titius, naturaliste du roi de Suède ; de Rozatti ; de 
Santis, médecin du Grand Duc ; de Rossi ; docteur Fran- 
klin ; Bingley ; baron d'Olgiata, qui se retrouve au tableau 
de 1783 avec le titre de prince Chigi ; prince Emmanuel de 
Salm-Salm ; Yzquierdo, naturaliste du roi d'Espagne ; 
comte de Stroganoff ; duc de Pignatelli, grand-maître des 
loges du royaume de Naples. — Le tableau de 1783 en 
ajoute quatre, qui se trouvent aussi sur celui de 1784 : 
Bancroft, docteur en médecine ; Franklin, secrétaire d'am- 
bassade ; Paul Jones, commodore des Etats-Unis ; Warson- 
wiez, professeur de philosophie à l'Université de Cracovie. 

Benjamin Franklin et Paul Jones sont connus par ce qui 
en a été dit précédemment. 



254 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Le toscan Fabroni (1) fut un éminent physicien et natu- 
raliste. Admis dans le laboratoire du grand duc Léopold, 
il fut envoyé en Angleterre et en France pour suivre les 
nouvelles découvertes. Revenu à Florence en 1780, il y en- 
seigna les sciences, puis à Pise, et revint à Florence 
comme directeur du musée scientifique. Il a publié beau- 
coup d'ouvrages en italien. En 1780, avant de quitter Paris, 
il y publia en français un livre intitulé : Réflexion sur l'état 
actuel de l'agriculture ou Exposition du véritable plan pour 
cultiver ses terres avec avantage et pour se passer d'engrais. 
Il eut une réputation européenne, qui s'étendit même en 
Amérique. Le président Jefferson voulut l'attirer aux 
États-Unis. Lors de l'organisation de l'Université de Var- 
sovie, il fut prié par le gouvernement russe de désigner les 
professeurs pour quatorze places vacantes. 

Forster (2) nous est présenté par La Dixmerie, à la page 
10 de son mémoire, comme un naturaliste fameux en An- 
gleterre. 11 était né en Russie de parents anglais. Il avait 
été le compagnon du capitaine Cook, dans son deuxième 
grand voyage commencé en 1772. Après son séjour à Paris, 
il devint, en 1780, professeur à l'université de Halle. 11 a 
laissé de nombreux ouvrages de minéralogie, de zoologie, 
de botanique, de voyages. 

Yzquierdo est mentionné dans le mémoire de La Dix- 
merie comme un naturaliste fameux en Espagne. 

Le comte Alexandre de Stroganoff (3) est, sur les 



(1) Jean-Valentin-Mathias, baron Fabroni ou Fabbroni, né à Florence, 
le 13 février 1752, mort à Florence, le 17 décembre 1822. 

(2) Jean-Reinbold, né le 22 octobre 1729, mort le 12 janvier 1794. 

(3) Il est ainsi dénommé sur les tableaux officiels du Grand Orient, 
comme sur celui des Neuf Sœurs. Les biographes, même Besuchet 
écrivent : Slrogonoff. — L'époque de sa naissance est incertaine, étant 
diversement indiquée dans les recueils biographiques. Il mourut le 
27 septembre 1811. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 255 

tableaux du Grand Orient, qualifié en ces termes : « con- 
seiller privé, chambellan actuel de l'impératrice des 
Russies, chevalier des ordres de l'Aigle blanc, de S te -Anne 
et de St-Stanislas. » Il avait eu pour précepteur le mathé- 
maticien Romme, qu'on trouvera ci-après dans la caté- 
gorie des savants. Il fit un fort long séjour à Paris. Sa 
participation aux fonctions du Grand Orient date du 
27 décembre 1773 : il fut successivement expert dans la 
chambre d'Administration, grand garde des sceaux, grand 
premier surveillant. Il était député de loges de province et 
appartenait à la loge parisienne des Amis réunis. Il fut 
agrégé aux Neuf Sœurs en qualité d'associé libre : on le 
retrouve encore sur le tableau de 1783, mais non sur celui 
de 1784. Rentré en Russie, il fut président de l'Académie 
impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Il fit le 
plus noble usage de son immense fortune, en donnant 
asile dans son hôtel aux gens de lettres et aux artistes, et 
surtout en formant une belle collection de tableaux, de 
médailles, de gravures, ainsi qu'une riche bibliothèque 
qui fut toujours ouverte aux amis des sciences et des arts. 
— Secondant les intentions de Catherine II, qui favorisait 
le développement de la franc-maçonnerie dans ses états, il 
avait fait construire une loge dans son hôtel, comme le 
firent plusieurs autres grands seigneurs russes (1). 

Bingley fut, sans doute, le tragédien hollandais, d'ori- 
gine anglaise que l'on surnomma le Garrick de la scène 
hollandaise. 



(1) Voir Besuchet, Précis historique, t. II, p. 55. Sous les successeurs 
de Catherine, l'association maçonnique éprouva des vicissitudes diverses 
jusqu'à ce qu'elle fut définitivement proscrite, en 1812, par un ukase 
d'Alexandre I er . 



256 ADEPTES DES NEUF SŒURS 



ECCLÉSIASTIQUES 

Six membres du clergé apparaissent au tableau de 1779 
comme officiers de la loge : second surveillant, abbé du 
Rouzeau, de la Société royale de Biscaye ; second orateur, 
abbé Rémy, avocat au parlement ; archiviste, abbé Robin, 
chanoine; hospitalier, abbé Humbert; aumônier, abbé 
Matagrin; inspecteur, abbé Genay, avocat au parlement. 
Six autres sont simples membres cotisants : abbé Cordier 
de Saint-Firmin ; abbé Gabon, aumônier de madame la 
comtesse d'Artois; abbé d'Espagnac; abbé d'Audimont, 
maître de musique à Saint-Germain-l'Auxerrois ; abbé 
Laborey; abbé de Chaligny. Un treizième, l'abbé Dupuis 
du Parc, est inscrit comme associé libre. — Deux autres 
sont aux tableaux de 1783 et de 1784 : Pichonnier, docteur 
de Sorbonne; Mical, ancien chanoine de Vienne. Le 
tableau de 1784 présente en plus l'abbé de Sauvigny. — 
Plus tard vinrent Pingre, Sieyès, dom Gerle, Fauchet et 
Mulot, dont il a été parlé précédemment. 

Voilà donc vingt-et-un ecclésiastiques membres de la 
loge qui a initié Voltaire et qui l'a solennellement honoré 
six mois après sa mort. Ils n'y avaient point un rôle effacé, 
puisque deux d'entre eux, Cordier de Saint-Firmin et 
Robin, avaient participé à la fondation de l'atelier; que 
six concouraient à le diriger; que Cordier de Saint-Firmin, 
zélé entre tous, en était considéré comme l'agent général; 
que lui, d'Espagnac, du Rouzeau et Genay s'étaient dis- 
tingués, dès avant le mémoire de La Dixmerie, par des 
éloges historiques dont ils avaient réservé la primeur à 
leurs frères assemblés. Déjà, cependant, la papauté avait, 
à deux reprises, solennellement condamné la franc-maçon- 
nerie en fulminant l'excommunication majeure contre ses 



PENDANT LÀ PREMIÈRE PÉRIODE 257 

adeptes (1). Mais alors il existait dans notre pays une 
église gallicane qui ne recevait pas le mot d'ordre des 
jésuites et n'était pas l'esclave de la curie romaine. Nos 
abbés des Neuf Sœurs étaient trop bon gallicans pour se 
sentir atteints par des anathèmes pontificaux qui, n'ayant 
pas été enregistrés officiellement en France, y étaient 
destitués de toute valeur légale. 

Il n'y a pas à revenir sur ce qui a été dit de Cordier de 
Saint-Firmin, de Robin et de Remy. Parmi les autres qui 
figurent sur les tableaux, il en est deux seulement, du 
Rouzeau (2) et d'Espagnac, dont il est resté des traces qui 
méritent d'être relevées. 

On voit dans la correspondance Bachaumont que l'abbé 
du Rouzeau était particulièrement attaché au comte de 
Stroganoff et avait composé pour lui un éloge de l'impéra- 
trice Catherine, paru sous le nom du seigneur russe dont 
on exalta beaucoup, à cette occasion, le talent d'écrire 
dans notre langue (3). Vers le milieu de l'année 1778, la 
comtesse était accouchée d'une fille qui, naturellement, 
fut baptisée selon le rite de l'église orthodoxe d'Orient. A 
cette occasion, le littérateur en soutane adressa à l'heu- 
reux père une jolie pièce de vers intitulée le Baptême à la 
Grecque, qui fut fort goûtée dans la bonne Société de 
Paris, et que le nouvelliste s'empressa de reproduire, à la 
date du 28 juillet, sans en nommer l'auteur. Quatre mois 
plus tard, le 26 novembre, il constatait encore le succès de 



(1) Par les bulles In eminenti, de Clément XII (1738; et Providas, de 
Benoît XIV (1751). 

(2) Au tableau des officiers du Grand Orient, arrêté en août 1776, ou 
voit figurer, en qualité d'officier adjoint, un frère Thomas du Rouzeau, 

« prieur de », demeurant rue Montagne-Sainte-Geneviève, 

qui était orateur et député de la loge de l'Égalité à l'orient de Saint- 
Jean-d'Angély. C'est probablement notre futur second surveillant des 
Neuf Sœurs, qui alors partageait son temps entre son pays d'origine et 
Paris. 

(3) Mémoires secrets, t. XII, 2 décembre 1778. 

17 



258 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

l'épître précédemment insérée, la déclarant très bien faite 
et fort plaisante, ce Les dévots n'en rient pas cependant, ni 
les femmes, — ajoutait-il ; mais il faut la prendre pour un 
pur jeu d'esprit. » Puis, le 2 décembre, il indiquait l'abbé 
du Rouzeau comme auteur de la pièce, en faisant con- 
naître sa liaison avec Stroganoff. Voici le morceau, qu'il 
serait vraiment dommage de laisser perdre dans l'oubli : 

Oui, vous baptisez mieux que nous, 

Cher comte, il faut que j'en convienne : 

Le diable est mieux chassé par vous 

Que dans notre église romaine. 

Que peuvent quelques gouttes d'eau 

Contre la tache originelle ? 

Chez nous à peine elle ruisselle, 

Vous y plongez l'enfant nouveau : 

Voilà, comte, ce qui s'appelle 

Envoyer le diable à vau-l'eau. 

Quand Pierre, dans son eau lustrale, 

Trempant son triste goupillon, 

Croyait par son aspersion 

Donner la grâce baptismale 

A mainte et mainte nation, 

A coup sûr plus d'un néophyte 

Dut, échappant à l'eau bénite, 

Garder sa tache et son démon. 

Jean-Baptiste était bien plus sage, 

Il conduisait dans le Jourdain 

Hommes et femmes de tout âge, 

Accompagnés de leur parrain. 

Là, baignant ses catéchumènes 

Et par dessus et par dessous, 

Les diables, comme des hiboux, 

De leurs corps sortaient par douzaines 

Et s'échappaient par tous les bouts. 

Il n'est point d'esprit plus rebelle 

Que celui qui se fit serpent 

Pour tenter la femme d'Adam. 

Eve, sans doute, était très belle : 

Lucifer en fut plus ardent 

Pour se bien cantonner chez elle. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 259 

Depuis, toute beauté femelle 
N'a point dans son corps de parcelle 
Où ne se loge le méchant. 
Joli minois, taille élégante, 
Pieds délicats et faits au tour, 
Tetins arrondis par l'Amour, 
Bras potelés, bouche charmante, 
Par dessus tout un œil fripon, 
Tous ces appas ont leur démon. 
Lisez Bougens (*) sur ce chapitre, 
Et vous plaindrez ajuste titre 
Notre souci, notre embarras, 
Quand d'une immonde fourmilière 
Nous voulons purger tant d'appas 
Par notre baptême ordinaire : 
Il faut le vôtre en ce cas-là, 
Surtout pour fille de comtesse 
Qui dans quinze ans nous offrira 
L'esprit, la grâce enchanteresse 
De la maman qui la forma. 
Je ne dis rien de son papa 
Que le plus mince éloge blesse. 
Mais pourtant, si je connaissais 
Quelque mot qui rimât en ecqae, 
Sans le flatter je m'écrierais : 
Vive le baptême à la grecque. 

L'abbé d'Espagnac (1) semblait appelé à un bel avenir, 
peut-être à l'instar de cet abbé de Bernis qui, pour avoir 
attiré l'attention sur lui par d'agréables petits vers, était 
devenu ambassadeur à Venise, ministre d'État, puis des 
Affaires étrangères, cardinal et archevêque d'Albi, enfin 
ambassadeur à Rome. Il était chanoine de l'église de Paris. 
Son père, le baron d'Espagnac, était gouverneur des Inva- 
lides ; son oncle paternel était conseiller-clerc au parlement 

(*) Le père Bougens, jésuite, auteur d'un petit Traité sur l'âme des 
bêtes et des femmes, qu'il prétend animées par des démons. 

(1) Marc-René Sahuguet d'Espagnac, né à Brive en 1743, mort à Paris 
le 5 avril 1794. 



260 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

de Paris. Il s'était fait, d'ailleurs, une réputation litté- 
raire. En 1775 il avait été couronné par l'Académie fran- 
çaise pour un Eloge du maréchal de Câlinât. Le 25 août 
1777, à la grande séance annuelle de l'illustre compagnie, 
il eut l'honneur de prononcer devant elle le panégyrique 
de Saint-Louis (1). — A la fin de l'année 1782, il donna une 
fête artistique, qui fut un événement parisien, à la fois 
pour se concilier de hautes influences et pour lancer dans 
le monde un chanteur de dix-huit ans, remarquablement 
doué, frère d'un adepte des Neuf Sœurs. En voici le 
compte rendu, par le continuateur de Bachaumont : 

M. l'abbé d'Espagnac, chanoine de l'église de Paris, jeune 
ecclésiastique visant à l'épiscopat, bel esprit, philosophe, galant 
homme de cour, réunissant tous les contraires en un mot, sous 
prétexte de faire entendre à madame la princesse de Lamballe 
M. Garât, ce phénomène étonnant même pour les plus habiles 
musiciens, a obtenu de lui donner une fête à cet effet. En con- 
séquence, logé trop à l'étroit dans la maison canoniale pour y 
recevoir son Altesse Sérénissime, il a demandé au baron d'Es- 
pagnac, son père, le gouvernement des Invalides, où ont été 
invités beaucoup de duchesses, de femmes de cour et de sei- 
gneurs. Le tout s'est très bien passé. On a été enchanté du 
goût et de la magnificence de l'Amphytrion (2). 

Mais ensuite le brillant et ambitieux abbé se laissa tenter 
par le démon de l'enrichissement. Devenu l'ami et l'agent 
du contrôleur général de Calonne, il se fit brasseur d'af- 
faires. Au commencement de juin 1786, il venait de gagner 
1.500,000 livres en peu de temps par des spéculations heu- 
reuses (3). Il ne sut pas s'arrêter; la chance tourna; quel- 
ques mois plus tard, il avait tout reperdu (4). Sa situation 

(1) Mémoires secrcls, t. X, 4 septembre 1777. 

(2) Mémoires secrets, t. XXI, 31 décembre 1782. 

(3) Mémoires secrets, t. XXXII, 8 juin 1786. 

(4i Mémoires secrets, t. XXXIII. 30 novembre 17S6. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 261 

devint tellement embarrassée qu'il dut se démettre de son 
canonicat en faveur de son frère puîré, qui avait déjà 
remplacé leur oncle commun en la charge de conseiller- 
cler au parlement. — Sous la Révolution, il fut membre 
du club de 1789 et du club des Jacobins. Fournisseur de 
l'armée des Alpes en 1792, il fut arrêté comme concussion- 
naire et complice de Dumouriez le 1 er août 1793. Relâché 
sur cette inculpation, il fut, l'année suivante, condamné 
comme conspirateur, et il porta sa tête sur l'échafaud le 
même jour que Danton. 



NOBLES TITRES 



La ligne de démarcation est flottante entre cette catégorie 
et celle qui vient immédiatement : elles empiètent l'une sur 
l'autre. Les gentilshommes inscrits sans indication de qua- 
lité militaire appartenaient à la noblesse d'épée ; et la plu- 
part des frères indiqués comme étant en activité de service 
étaient porteurs de titres nobiliaires. 

Sont au tableau de 1779 : architecte, le marquis d'Ouar- 
ville ; maître des cérémonies, le comte de Persan ; député 
au Grand Orient, le marquis de Lort ; vicomte de Toulon- 
geon ; prince Camille de Rohan ; marquis de Bercy, grand 
hospitalier du Grand Orient. — Aux tableaux de 1783 et de 
1784 est le duc de la Jonchère, que nous retrouverons dans 
la catégorie des magistrats. — Au tableau de 1784 appa- 
raissent le marquis de Vichy et le marquis de Château- 
Renaud. 

Le comte de Persan (1) était un officier de cavalerie, et 



(1) Pierre-Nicolas-Casimir, né à Dôle en 1750, mort à Dôle le 21 juin 
1815. 



262 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

servit dans la maison militaire du Roi jusqu'à la Révolu- 
ion. Retiré dans sa ville natale, il a publié deux écrits 
historiques la concernant : Notice sur la ville de Dole (1806), 
Recherches historiques sur la ville de Dole (1809, — 2 e édition 
1812). 

Le marquis de Lort, d'après un renseignement fourni par 
la liste supplémentaire de Juge, mourut en 1833 doyen des 
officiers de la marine royale. 

Le vicomte de Toulongeon (1), issu d'une des plus an- 
ciennes familles de la Franche-Comté, se destina d'abord à 
l'état ecclésiastique et fut séminariste à Saint-Sulpice. 
Puis il entra dans la carrière des armes et parvint au grade 
de colonel. Passionné pour la philosophie, la littérature et 
les arts, il renonça, pour s'y livrer, aux chances d'un plus 
considérable avancement. Lors des états provinciaux de 
Franche-comté assemblés à Quingey en 1788, il fit partie 
de la minorité de la noblesse qui supplia le Roi d'établir 
l'égale répartition de l'impôt et de supprimer divers abus 
signalés dans les cahiers de doléances. La même année il 
publia une brochure qui lui valut une grande popularité 
dans sa province : Principes naturels et constitutifs des as- 
semblées nationales. En 1789, il fut élu député aux États 
généraux par la noblesse du bailliage d'Aval. A Versailles, 
il fut un des premiers parmi les nobles à se réunir au tiers 
état. Dans l'Assemblée constituante, il prit part à l'organi- 
sation nouvelle de l'armée, des ponts-et-chaussées et de 
l'instruction publique. En 1796 il publia un Manuel du 
révolutionnaire ou Pensées morales sur Vétat politique des 
peuples en révolution. En 1797, il devint membre de l'Insti- 
tut, dans la section des sciences morales et politiques. De 
1801 à 1810, il publia en deux éditions, l'une de 4 volumes 
in-4, l'autre de 8 volumes in-8, une Histoire de France 

(1) François-Emmanuel, né au château de Champlitte le 3 décembre 
1748, mort à Paris le 23 décembre 1812. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 263 

depuis la révolution de 1789, recommandable par les détails 
militaires. De 1802 à 1809 il fut député de la Nièvre au 
Corps législatif. 

Le marquis de Bercy était capitaine au régiment de Royal 
Cravate (Croate), ainsi qu'on le voit sur les tableaux du 
Grand Orient, où il figure successivement comme expert 
dans la chambre des Provinces et comme grand aumônier. 
Il prit une part active aux travaux d'adoption de la loge 
la Candeur, dont il était orateur en 1779. Besuchet, dans la 
courte notice qu'il lui consacre (1) dit à ce sujet : 

Cette même année, cette illustre loge admit à l'initiation 
maçonnique les néophytes comtesses d'Ambrugeac, de Praslin 
et de la Fare. Le marquis de Bercy soutint avec autant de 
dignité que de talent l'honneur du poste qu'il occupait; et l'on 
accorda les plus justes éloges aux discours qu'il adressa à la 
sérénissime grande-maîtresse, duchesse de Bourbon, et aux 
illustres initiées. 



MILITAIRES 

Le tableau de 1779 fait figurer : comme expert, de La 
Chaussade de Villemenant, exempt des Cent-Suisses ; 
comme directeur des concerts, d'Alayrac, garde du Roi; 
puis de La Roche, lieutenant-colonel d'infanterie; marquis 
de Flamenville, officier aux gardes ; chevalier de Lyzon, 
ancien mousquetaire noir; chevalier de Villars, ancien 
mousquetaire noir ; Filassier, capitaine d'infanterie ; che- 
valier Cordier de Launay, capitaine de dragons; comte de 
Turpin-Crissé, maréchal de camp ; comte de Milly, colonel 
de dragons; comte de La Cépède, chambellan de Leurs 
Majestés Impériales et Royales, colonel des troupes de 
l'Empire; marquis d'Arcambal, grand conservateur de 

(1) Précis historique, t. II, p. 25. 



264 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

l'Ordre maçonnique en France; Bacon de la Chevalerie, 
grand orateur; marquis de La Salle. — Le tableau de 1783 
ajoute : comme hospitalier, de Boissel, capitaine de 
dragons, ancien commandant des milices et bataillons de 
Saint-Domingue; comme 2 e directeur des concerts, de 
Zède, ancien officier de dragons; comme 2 8 inspecteur, 
marquis de Marnésia, chevalier de Saint-Louis, capitaine 
d'infanterie ; puis baron de Castille, chevalier de Saint- 
Louis, officier aux gardes; de La Chaussée, capitaine à la 
suite du régiment de Languedoc; Desmarest, capitaine 
d'infanterie ; Guillaume Van Skahvyk Classe de Courcelle, 
capitaine d'infanterie; Jean-Baptiste-Augustin Van Skal- 
wyk de Celcour, chevau-léger de la garde du Roi. — On 
voit, enfin, au tableau de 1784 : de Préaux, chevalier, 
ancien officier de dragons; Barbier-Desmarest, capitaine 
d'infanterie; Lemercier de Maisoncelle, officier dans les 
troupes des colonies. 

Il n'y a pas à revenir sur le marquis de La Salle et le 
comte de Milly, déjà présentés comme vénérables de la 
loge. 

D'Alayrac et de Zède se rattachent plus étroitement au 
groupe musical. 

La Chaussade de Villemenant se retrouve au tableau de 
1783 et 1784, promu enseigne, puis lieutenant des Cent- 
Suisses, et mestre de camp d'infanterie. Il devint ensuite 
officier général, car au second tableau de 1806, où il figure 
comme 2 a maître des cérémonies, il est qualifié « ancien 
maréchal de camp. » 

Il en fut de même de Bacon de la Chevalerie, qualifié 
d'abord « colonel d'infanterie » sur les tableaux du Grand 
Orient, et qui apparaît plus tard a brigadier des armées du 
Roi » sur les calendriers de 1785 à 1789, où il figure comme 
député du Directoire écossais de Lyon. Au deuxième 
tableau de 1806 il se retrouve avec la qualification d'ancien 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 265 

officier général. — Il eut de brillants états de service 
maçonniques, abstraction faite de ses malencontreuses 
échauffourées de 1779. A l'époque de l'ancienne grande 
Loge de France, il avait été, à Lyon, vénérable de Saint- 
Jean-de-la-Gloire. En 1779 il concourut à la fondation du 
Grand Orient. Il y eut tout d'abord l'importante situation 
de président de la chambre de Paris, puis celle plus consi- 
dérable de grand orateur, qu'il conserva jusqu'à la Révo- 
lution. Après la reconstitution du Grand Orient, il fut 
porté au tableau comme grand officier honoraire. En 1777 
il avait été l'un des fondateurs de l'illustre loge de la 
Candeur. — Besuchet lui a consacré une notice (1) où il 
constate que Bacon de la Chevalerie s'est distingué dans 
l'Ordre maçonnique par son mérite et son zèle, et que 
plusieurs de ses discours ou allocutions ont été imprimés, 
soit dans les recueils des loges, soit dans l'État du Grand 
Orient. 

Trois autres militaires ont été des hommes marquants 
en dehors de la franc-maçonnerie. 

Lancelot, comte de Turpin-Crissé (2), est ainsi carac- 
térisé dans la note finale du mémoire de La Dixmerie : 
« qui brille également, soit qu'il fasse la guerre, soit qu'il 
écrive sur cet art terrible. » Capitaine de hussards en 1734, 
promu colonel en 1744, il se signala à la tête de son régi- 
ment dans les guerres d'Italie et d'Allemagne. A la paix, il 
eut le dégoût du monde et se retira à la Trappe, puis reprit 
son grade de colonel et épousa la fille du célèbre maréchal 
de Lowendal. La guerre de 1757 lui fournit de nouvelles 
occasions de se distinguer. Il fut fait maréchal de camp en 
1761, et commandeur de Saint-Louis en 1771. Dans l'inter- 
valle, il avait publié deux importants ouvrages : 1° Essais 

(1) Précis historique, t. II, p. 19. 

(2) Né dans la Beauce vers 1715, mort à Paris en 1799. — Il a sa notice 
dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 280. 



266 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

sur l'art de la guerre (1754, 2 vol. gr. in-4 avec planches) 
qui furent traduits en anglais, en allemand et en russe ; 
2° Commentaires sur les mémoires de Montecuculli (1769, 
3 vol. in-4). En 1779, il donna ses Commentaires sur les 
institutions de Végèce (3 vol. gr. in-4 avec planches). En 
1780, il fut fait lieutenant-général, après quarante ans de 
services et dix-sept campagnes ; en même temps, il fut 
nommé inspecteur général de cavalerie et de dragons. Il 
fit paraître, en 1785, une traduction des Commentaires de 
César, avec notes historiques, critiques et militaires (3 vo- 
lumes in-8 avec planches). En 1787, il fut élevé'à la dignité 
de grand'croix de Saint-Louis. 

Antoine-Joseph des Lacs, marquis d'Arcambal (1), fut 
aussi un remarquable homme de guerre. Comme colonel 
du régiment de Rouergue, il prit une part active et glo- 
rieuse à la campagne qui réunit la Corse à la France en 
1769. En 1779, il était brigadier des armées du Roi, colonel 
de la légion de Corse, commandant des provinces de 
Rouergue et de Quercy. En 1780, il reçut le titre de maré- 
chal de camp. — Au Grand-Orient, il fut successivement : 
premier surveillant de la chambre de Paris ; président de 
la chambre d'Administration ; second grand expert ; enfin 
grand conservateur, ce qui était la plus haute dignité 
après celle de grand-maître et d'administrateur général. 

Claude -François -Adrien, marquis de Marnésia, ou 
mieux de Lezay-Marnésia (2), n'alla pas plus loin que le 
grade de capitaine et donna sa démission à cause des nou- 
veaux règlements de service. S'étant marié, il se retira 
dans sa terre de Saint-Julien, près Lons-le-Saunier, où il 
adoucit le sort de ses vassaux en abolissant la mainmorte 
et la corvée dans ses domaines avant qu'il fût question de 

(1) Né à Cahors en 1727, mort à Paris en 1789. — Il a une très courte 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 15. 

(2) Né à Metz le 24 août 1735, mort à Paris le 9 novembre 1800. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 267 

ces réformes. Il avait fait paraître, en 1778, un Essai sur la 
minéralogie du bailliage d'Orgelet en Franche- Comté. En 
1784, il publia le Bonheur dans les campagnes et un Plan 
de lecture pour une jeune dame. En 1789, il donna un 
poème en cinq chants, intitulé : Essais sur la nature cham- 
pêtre. Élu député aux États généraux, avec Toulongeon, 
par la noblesse du bailliage d'Aval, il siégea peu de temps 
à la Constituante. Il quitta la France vers la fin de 1790, 
avec une colonie d'ouvriers, de cultivateurs et d'artistes, 
pour fonder aux États-Unis un établissement qui ne 
réussit pas. Revenu à Saint-Julien en 1792, il fut empri- 
sonné pendant la terreur jusqu'au 9 thermidor. 



MAGISTRATS 

Au tableau de 1779 se remarque un seul magistrat, le 
premier surveillant de Meslay, président à la chambre des 
Comptes. Dupaty n'y figure pas. Mais il est mentionné, 
comme on l'a vu, dans un document fort peu postérieur, 
dans la note finale du mémoire de La Dixmerie ; et il se 
trouve au tableau de 1783, où l'on voit : comme premier 
orateur, de Pastoret, conseiller en la cour des Aides ; 
comme 2 e expert, Rivault de Chamfleury, aussi conseiller 
en la cour des Aides ; comme 2 e inspecteur, Lahaye de 
Cormenin, lieutenant général de l'amirauté de France ; 
puis Constantin, conseiller au parlement de Dijon ; de 
Bardi, maître des Comptes; duc de la Jouchère, procureur 
du Roi en l'amirauté de France. — Le tableau de 1784 
ajoute : de Neufchateau, procureur général au conseil sou- 
verain de Saint-Domingue ; Butel de Montgay, conseiller 
assesseur au conseil souverain de l'Amérique ; Certain, 
Mariette et Tercier, conseillers en la cour des Aides. 

Il n'y a pas à revenir sur Dupaty et Pastoret, déjà 



268 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

examinés comme vénérables. De Neufchateau, c'est-à-dire 
François de Neufchateau, se retrouvera, mieux à sa place, 
dans la catégorie des littérateurs. Pour les autres, les ren- 
seignements font défaut. 

Ils ne manquent pas, au contraire, pour un magistrat 
dont le nom ne figure sur aucun des trois tableaux, pour 
d'Epréménil, conseiller au parlement de Paris, dont la 
participation aux Neuf Sœurs est attestée par le calendrier 
de 1788, où il figure comme député de la loge, partici- 
pation confirmée d'ailleurs par une notice de Besuchet (1). 

Jean-Jacques Duval d'Epréménil (2) débuta fort jeune et 
très brillamment dans la magistrature comme avocat du 
Roi au Châtelet de Paris, à en juger par ce que rapporte 
Bachaumont (3) à la date du 30 octobre 1767 : 

Suivant un usage antique et solennel, le lundi d'avant la 
St-Simon et St-Jude, se prêtent les serments au Châtelet, et ce 
jour-là un de MM. les gens du Roi traite un point relatif aux 
fonctions de la magistrature. M. Duval d'Epréménil, avocat du 
roi à cette juridiction, s'y est distingué par un discours dont le 
texte était de l'Ambition du magistrat. Il a parlé sur cette ma- 
tière avec une éloquence peu commune et avec ce feu qui ajoute 
encore au talent de l'orateur. On y a remarqué des portraits qui 
entraient dans son sujet, qui ne sont pas restés sans application : 
on a cru y reconnaître MM. Laverdy, Langlois, de Calonne, 
Lambert ; ils ont fait la plus vive sensation dans l'assemblée ; 
on y a applaudi avec fureur, comme aux éloges des grands 
hommes qui ont occupé les premiers rangs de la magistrature 
et dont la conduite, mise en opposition, a fait encore davan- 
tage ressortir celle qui a été l'objet de la censure publique. 
M. d'Epréménil n'a que vingt-deux ans; il joint aux disposi- 
tions les plus grandes une mémoire très heureuse. Cette mer- 
curiale fait grand bruit et ne plaît pas à tout le monde. 

(1) Précis historique, t. II, p. 103. 

(2) Né à Pondichéry le 30 janvier 1746, décapité à Paris le 21 avril 1794. 

(3) Mémoires secrets, t. III. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 269 

Entré au parlement par l'achat d'une charge de conseil- 
ler, Duval d'Epréménil en devint un des principaux me- 
neurs pour tout ce qui touchait au rôle politique de ce 
« premier sénat de la France. » Il fut un des censeurs les 
plus sévères de la Cour avant la Révolution. En 1787, à la 
suite de l'opposition parlementaire aux édits sur l'impôt 
du timbre et l'impôt territorial, les ministres donnèrent 
l'ordre de l'arrêter. Voici ce que Besuchet raconte à ce 
sujet : 

Le marquis d'Argoust, chargé de cette mission, entra dans la 
chambre même où le parlement était en séance. M. d'Epré- 
ménil, un des plus zélés défenseurs des privilèges des parle- 
ments, reçut dans cette circonstance des marques touchantes 
de l'affection de ses honorables collègues. Le marquis d'Ar- 
goust demanda plusieurs fois : « Où est M. d'Epréménil ? » 
Et chaque fois on répondit de tous côtés : « Nous sommes tous 
M. d'Epréménil. » Un officier de robe courte, auquel M. d'Ar- 
goust s'adressa ensuite, se borna à dire qu'il ne le voyait pas. 
Mais M. d'Epréménil se leva de lui-même et fut enlevé. 

Il fut conduit à l'île Sainte-Marguerite, sur la côte de 
Provence, où il resta interné pendant un an. Rendu à la 
liberté vers la fin de 1788, il fit un voyage quasiment 
triomphal pour retourner à Paris. Un historien provençal 
de nos jours (1) rapporte qu'il reçut à Marseille et à Aix de 
brillantes ovations. Il est permis de croire que la franc- 
maçonnerie, fort importante dans ces deux villes, ne fut 
pas étrangère à ces démonstrations. C'est ainsi qu'à Mar- 
seille d'Epréménil fut harangué par le syndic du barreau, 
Villecrose, qui était membre de la principale loge ; et le 
soir, au théâtre, il fut couronné solennellement. 

Peu de mois après il était élu le premier, par la noblesse 
de Paris-hors-des-murs, député aux États généraux. Mais 

(1) Ch. de Ribbe, Pascalis et la constitution provençale, p. 124. 



270 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

quand il eut respiré l'air de Versailles, l'ancien censeur 
intransigeant devint l'un des plus ardents défenseurs des 
privilèges de la Cour et s'opposa, dans l'assemblée, à 
toutes les propositions qui tendaient à les restreindre. Ce 
revirement lui fit perdre son ancienne popularité et lui at- 
tira l'animadversion des Parisiens à ce point que, le 
17 juillet 1792, ayant été reconnu sur la terrasse des Feuil- 
lants, il fut assailli par la foule, grièvement blessé, et 
sauvé à grand'peine par une patrouille de la garde natio- 
nale. Retiré dans une de ses terres près du Havre, il y fut 
arrêté, conduit à Paris et condamné à mort par le tribunal 
révolutionnaire. 



HAUTS FONCTIONNAIRES 

Nous avons comme tels, au tableau de 1779 : du Fresne, 
adjoint au liquidateur du trésor royal ; Mollien, inscrit 
comme avocat au parlement, mais qui allait fournir une 
brillante carrière dans les emplois administratifs ; Tait- 
bout, greffier en chef de la Ville, dont une rue de Paris 
porte le nom ; Tillorier, maître des requêtes ; Le Peletier 
de Morfontaine, intendant de Soissons ; Bignon, bibliothé- 
caire du Roi, conseiller d'État, etc. 

Louis-César-Alexandre du Fresne (1) se retrouve au ta- 
bleau de 1783 en qualité de troisième orateur, et à celui de 
1784 comme simple membre. Dans la note finale du mé- 
moire de La Dixmerie, il est mentionné, avec d'autres, 
comme « poète léger, ingénieux et piquant, a II fut surtout 
un remarquable administrateur financier. Après avoir tra- 
vaillé jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans chez des négociants 
de Bordeaux, il vint à Versailles où il fut employé dans 

(1) Né à Navarreins, dans le Béaru, en 1736, mort le 22 février 1801. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 271 

les bureaux ministériels. Après avoir été commis aux 
Affaires étrangères sous Choiseuil, il passa au contrôle 
général des Finances, où Necker en fît son premier com- 
mis, c'est-à-dire son secrétaire général, pour lui confier 
ensuite la direction du trésor public. Sous le Directoire, il 
fut député de Paris au conseil des Anciens et chargé de 
plusieurs rapports sur les finances. Après le 18 Brumaire, 
il fut nommé conseiller d'État et directeur du trésor. Il 
refusa le titre et la situation de ministre, qui lui étaient 
offerts. Il fit dans ses bureaux de nombreuses suppressions 
en simplifiant les rouages administratifs. Il y fonda l'ad- 
mirable ordre de travail par lequel, à la fin de chaque 
journée, le montant des dépenses et des recettes est fixé 
d'une manière certaine et précise dans toutes les branches 
du service. Grâce à la régularité qu'il introduisit dans la 
gestion financière, le crédit public se trouva rétabli à ce 
point, lors de sa mort, que le cours de la rente était monté 
de 19 à 60 francs en quinze mois. 

Nicolas-François Mollien(l) fut avocat à Rouen dès l'âge 
de dix-huit ans, et vint exercer sa profession à Paris. Il 
entra en relations avec l'illustre Gerbier en lui présentant 
une consultation signée par lui, que l'ancien consentit à 
signer avec son jeune confrère. Gerbier, ayant pu appré- 
cier sa remarquable aptitude pour les questions de banque 
et de commerce, lui conseilla de quitter le barreau et, par 
les recommandations puissantes qu'il lui procura, lui faci- 
lita l'entrée de l'administration financière. Sous le minis- 
tère de Calonne, Mollien fut le promoteur d'une mesure 
par laquelle le renouvellement de la ferme générale pro- 
duisit une plus-value annuelle de quatorze millions. A 
vingt-six ans, il était premier commis des Finances. Après 
le 18 Brumaire, il eut la direction de la caisse d'amortisse- 
ment. En 1808, il devint ministre du Trésor public et fut 

(1) Né à Rouen le 28 février 1758, mort à Paris le 20 avril 1850. 



272 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

fait comte de l'Empire. Rentré dans la vie privée sous 
la Restauration, il refusa le ministère des Finances en 
1818, mais il accepta la pairie en 1819. Le second empire a 
donné son nom à l'un des nouveaux pavillons du Louvre. 

Louis Le Peletier de Morfontaine a été négligé par les 
biographes, bien qu'il soit arrivé à être un personnage 
considérable ; mais quelques renseignements sont fournis 
sur son compte par la correspondance Bachaumont. Il fut 
intendant de Soissons pendant dix-neuf ans, de 1765 à 
1784(1). On peut juger de son administration par l'extrait 
d'une lettre de cette ville, rapporté dans le tome XVIII des 
Mémoires secrets à la date du 29 novembre 1781 : 

M. Le Peletier, notre intendant, vient d'honorer l'agriculture 
d'une manière nouvelle en France, et digne des Romains ou des 
Chinois. Hier dimanche 25, ayant préparé une fête pour la nais- 
sance du dauphin, il a fait inviter les principaux laboureurs de 
la généralité. Après le te deum, auquel ils ont assisté au milieu 
de la noblesse, ils ont été placés avec les dames les plus distin- 
guées de la ville et des environs, à une table où étaient l'évê- 
que, l'intendant et les gens les plus décorés. En commémoration 
de l'événement, et dans cette fermentation générale de patrio- 
tisme, ces laboureurs ont demandé à se charger chacun d'un 
orphelin auquel ils donneraient le surnom d'Antoine. Il est à 
remarquer que parmi ces agriculteurs il en est qui ont déjà 
12, 13 et 14 enfants. 

Tout cela n'étonne point de la part de M. Le Peletier. C'est 
lui qui, l'an passé, est allé chercher dans une chaumière deux 
fdles de condition réduites à la misère, et qui a obtenu pour 
elles des secours de la bonté du Roi. C'est lui qui, le premier, a 
restauré à Salancy la fête de la rosière ; c'est lui qui, depuis un 
an, a changé en maison de travail l'horrible repaire du dépôt de 
mendicité ; c'est lui qui, depuis environ six ans, a établi dans la 
province des cours publics d'accouchement, qui ont eu le plus 



(1) C'est ce que constate Beuchot (Œuvres de Voltaire, LXX, p. 412) 
en note d'une lettre écrite par Voltaire à Le Peletier de Morfontaine 
vers la fin de 1777. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 273 

grand succès et procurent déjà des biens infinis. Enfin il vient 
de fonder une école gratuite d'instruction pour les enfants des 
pauvres artisans. 

Dès le commencement de 1783 il était désigné comme 
futur successeur de M. de Caumartin, prévôt des mar- 
chands (1). Il occupa ce grand poste l'année suivante, et fit 
ainsi fonction de maire de Paris jusqu'en septembre 1787, 
époque à laquelle il fut nommé contrôleur général des 
Finances (2). En août 1788 il fut remplacé par Necker, ap- 
pelé pour la seconde fois à diriger l'administration finan- 
cière. 

Jean-Frédéric Bignon (3) avait été pendant quelques an- 
nées conseiller au parlement de Paris lorsque, en 1770, il 
fut nommé bibliothécaire du Roi, en remplacement de son 
père, démissionnaire en sa faveur et devenu alors prévôt 
des marchands. En 1777 il était premier expert de la cham- 
bre d'administration et vénérable de la loge de la Fidélité. 



AVOCATS 

Sont inscrits au tableau de 1779 avec la qualification 
d'avocats au parlement : l'abbé Remy, orateur; Archam- 
bault, secrétaire adjoint ; l'abbé Genay, inspecteur ; Vigne- 
ron, Mercier, Romain de Sèze, de Saint-Martin, François 
de Neufchateau, Hilliard d'Auberteuil, Eschard, Hocquet, 
Elie de Beaumont, Mollien et Pussin. Un autre membre 
cotisant, Berthelot, y figure comme docteur en droit, ce qui 
semble impliquer la participation au barreau. La note 
finale du mémoire de La Dixmerie y fait ajouter Garât. — 

(1) Mémoires secrets t. XXII, 2 avril 1783. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXVI, 19 septembre 1787. 

(3) Né à Paris le 11 janvier 1747, mort le 1« avril 1784. 

18 



274 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Le tableau de 1783 porte, avec la même qualification ■ 
Girault, premier surveillant; Bonhomme de Comeyras, 
troisième secrétaire; Perrault, premier expert; Bastin, 
Cordier, Laborey, Landry de la Hautaye, Lemercier, Mar- 
chand du Chaume et Piccinni fils. — Le tableau de 1784 y 
ajoute : Marie, troisième secrétaire, et Guyot des Herbiers. 
— Soit, en tout, vingt-huit avocats. 

Il n'y a pas à revenir sur les deux abbés, non plus que 
sur Élie de Beaumont et Mollien. François de Neufchateau 
sera mieux à sa place parmi les hommes de lettres, car il 
fut surtout un littérateur, avant d'être un magistrat puis 
un homme politique. Il convient de mettre dans la même 
catégorie Mercier et Garât, qui durent leur réputation à 
leurs écrits. Ce dernier, pourtant, ne fut pas un avocat 
purement nominal, à en juger par cette apostrophe de La 
Dixmerie dans sa note finale : « Et vous, T. C. F. Garât, 
qui portez dans les arides matières du barreau presque le 
même intérêt qui se fait si bien sentir dans vos productions 
littéraires. » 

François-Laurent Archambault, qui se retrouve sur le 
premier des deux tableaux de 1806, était avocat au parle- 
ment depuis 1774. Il fut bâtonnier pendant deux ans, de 
1818 à 1820. Il mourut doyen de son Ordre en 1838. 

Romain de Sèze (1) a dû entrer dans la loge fort peu 
de temps après sa formation, probablement dans le second 
semestre de 1776, d'après la place qu'il occupe sur le 
tableau de 1779. Il reprit sa place dans l'atelier après la 
Révolution, puisqu'on le retrouve sur les deux tableaux 



(1) Né à Bordeaux le 26 septembre 1748, mort à Paris le 2 mai 1828. 
— La plupart des biographes changent son prénom en celui de 
Raymond et écrivent son nom patronymique en un seul mot (Deséze). 
La dénomination inscrite au tableau de 1779 est confirmée par les 
Mémoires secrets. Besuchet (Précis historique, t. Il, p. 88) lui consacre 
une courte notice, à la fin de laquelle il mentionne sa participation aux 
Neuf Sœurs en 1806. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 275 

de 1806. Fils d'un avocat bordelais, il entra lui-même au 
barreau de sa ville natale dès l'âge de dix-neuf ans, c'est- 
à-dire à la fin de 1767 ou au commencement de 1768, à 
l'époque où Dupaty passait quelques mois à ce même 
barreau et débutait ensuite comme avocat général. Une 
faible différence d'âge les séparait. Ils contractèrent alors 
une liaison qui dura jusqu'à la mort de Dupaty. Romain 
de Sèze et son frère le médecin durent s'agréger aux Neuf 
Sœurs pendant un séjour momentané qu'ils firent à Paris; 
toujours est-il qu'ils ne figurent pas au tableau de 1783; et 
les brillants débuts de Romain au barreau de la capitale se 
placent dans le second semestre de 1784, justement quand 
son nom vient de reparaître sur le tableau qui commence 
par le nom de Dupaty. Il avait embrassé chaleureusement 
la cause de l'ancien avocat général devenu président à 
mortier : comme à celui-ci, le séjour de Bordeaux lui 
était devenu pénible, et sa situation au palais difficile. 
Dupaty, étant venu se fixer à Paris au commencement de 
1784, y attira son ami, employant ses relations et son 
influence à lui procurer un commencement de clientèle. 
Il lui fit bientôt avoir une importante cause, portant en 
quelque sorte la marque de la franc-maçonnerie; car il 
s'agissait d'un procès intéressant l'une des deux filles de 
M me Helvétius, la comtesse d'Andlau. Il importe de 
recueillir dans la correspondance Bachaumont le témoi- 
gnage du mérite de l'avocat et la constatation de son succès 
dans cette affaire, puisqu'il s'agit d'un personnage histo- 
rique et que ce témoignage semble avoir échappé aux 
historiens du barreau (1). Voici donc ce que, au commen- 
cement d'août 1784 (2), le nouvelliste rapporte à ce sujet : 

(1) Gaudry, dans son Histoire du barreau de Paris (1864, t. II, p. 537 
et s.), ne dit rien des beaux plaidoyers par lesquels de Sèze se signala 
tout d'abord devant le Châtelet et devant le Parlement. Cet auteur est 
muet sur la liaison de de Sèze avec Dupaty. Selon lui, l'ex-avocat 
bordelais aurait été appelé à Paris par Elie de Beaumont et Target. 

(2) Mémoires secrets, t. XXVI, 9 août 1784. 



276 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

M e Romain de Sèze est un avocat du barreau de Bordeaux 
qui, jeune encore, s'y étant attiré beaucoup d'ennemis, et dans 
le parlement et dans son ordre, pour son zèle à soutenir 
M. Dupaty, dégoûté de ces tracasseries, a pris le parti de suivre 
ce magistrat à Paris et d'y essayer ses talents. Il a débuté, 
mercredi 4, au Châtelet, dans une cause de partage, très ingrate 
conséquemment, n'ayant d'intéressant que le nom d'Helvétius, 
dont il a défendu la fille, madame la comtesse d'Andlau; et il 
l'a fait avec un éclat sans exemple. Il a eu l'art de faire entrer 
dans son plaidoyer des morceaux de philosophie et de pathé- 
tique qui lui ont concilié l'attention générale. Pendant cinq 
quarts d'heure qu'il a parlé, l'huissier n'a pas été dans le cas de 
crier une seule fois : Paix là ! Les juges ne l'ont pas perdu de 
vue un seul instant; et il a été très applaudi à la fin, pendant 
plusieurs minutes, comme au spectacle. Les magistrats du 
Châtelet conviennent n'avoir point entendu d'orateur réunis- 
sant à ce degré toutes les parties; car son accent gascon est 
devenu même une grâce. M. Hérault, premier avocat du Roi (1), 
homme de lettres en outre et bien fait pour apprécier le mérite 
de M e de Sèze, quoiqu'il ne le connut pas, est venu le voir et 
le féliciter au nom du parquet. 

M e de Sèzé à ses talents naturels et acquis joint l'avantage de 
la naissance. Il est homme de bonne condition et pourrait 
figurer partout, s'il n'avait préféré briller par son mérite seul. 
En voilà déjà plus qu'il n'en faut pour faire frémir l'envie; et 
ce sont déjà des cabales qui se forment contre lui dans l'Ordre. 

Le 23 août, le nouvelliste rapporte que de Sèze a con- 
tinué au Châtelet sa première et sa seconde réplique avec 
le même succès, et que le tribunal lui a donné entièrement 
gain de cause. Aussitôt après le prononcé du jugement, le 
lieutenant civil, c'est-à-dire le président, lui adressa un 
compliment fort élogieux (2), fait jusque-là sans exemple. 

(1) C'est le célèbre Hérault de Séchelles, alors âgé de vingt-quatre ans, 
qui devint ensuite avocat général au parlement, fut un des plus enthou- 
siastes parmi les révolutionnaires de la première heure, fit partie de la 
Législative et de la Convention, et périt sur léchafaud comme 
dantoniste. 

(2) Les termes de ce compliment sont ensuite relatés dans les Mémoires 
secrets à la date du 26 août. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 277 

Puis, à la date du 27, après le récit d'un trait de courtoise 
déférence, de la part de de Sèze, envers le confrère dont 
il venait de triompher, on lit ceci dans la correspondance 
Bachaumont : 

La maison de M inc Helvétius, mère de M mc la comtesse d'An- 
dlau, qu'on sait être un bureau de bel esprit, retentit de toutes 
parts des louanges de M° de Sèze; et cette société philoso- 
phique et littéraire désire déjà de l'initier parmi elle. 

Six mois plus tard (1), le même informateur annonçait 
que de Sèze avait passé du Chàtelet au palais et y avait 
plaidé avec un succès égal. Il venait de débuter à la Tour- 
nelle par une affaire très piquante, en défendant un juif 
accusé d'usure par un jeune libertin, abîmé de dettes et 
perdu de débauches. Il gagna son procès par une plai- 
doirie et une réplique qui firent la plus grande sensation, 
au cours desquelles il réhabilita la nation juive des calom- 
nies répandues contre elle, ce qui lui fournit l'occasion 
« de dire des choses sur la religion très hardies, mais 
placées de manière à ne pouvoir choquer. » L'avocat géné- 
ral qui portait la parole dans cette cause ne put s'empêcher 
de faire un compliment flatteur à l'orateur bordelais et de 
féliciter le barreau de Paris d'une si excellente acquisition. 

En 1786, de Sèze conquit définitivement une situation 
de premier rang. Au mois d'avril, une très grosse affaire, 
qu'il plaida encore à la Tournelle, attira de nouveau sur 
lui l'attention publique. Le continuateur de Bachaumont 
déclare que l'exorde et la péroraison de son plaidoyer 
imprimé sont un double chef-d'œuvre et de vigueur, et de 
pathétique (2). Puis, au mois d'août, l'orateur bordelais 
put enfin se faire entendre devant les plus hauts sièges du 
premier parlement du royaume. Voici en quels termes les 
Mémoires secrets (3) relatent cet événement : 

(1) Mémoires secrets, t. XXVIII, 2 février 1785. 

(2) Mémoires secrets, t. XXXI, 15 avril 1786. 

(3) Mémoires secrets, t. XXXII, 11 août 1786. 



278 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

M e de Sèze, cet avocat dont on a parlé plusieurs fois à raison 
de son début brillant, soit au Châtelet, soit aux Enquêtes, soit 
aux autres tribunaux où il s'est montré, n'a fait que d'hier son 
entrée à la grand'chambre dans le procès de la marquise de 
Cabris contre sa belle-mère : il a plaidé pour le mari, pendant 
deux heures et demie. L'assemblée était brillante et nombreuse; 
beaucoup de femmes de qualité y assistaient : il a enlevé tous 
les suffrages. Il a fait à Messieurs un compliment noble, très 
bien amené, et dont ils ont été on ne peut plus satisfaits. On 
est convenu que nous n'avons point au barreau d'orateur qui 
possède autant de qualités réunies : profond dans .les lois, 
pressant dans les raisonnements, adroit dans les citations, il 
ne s'écarte jamais de son sujet, et il sait pourtant en tirer toutes 
les ressources qui peuvent fournir à son éloquence ; pathétique, 
nerveux tour à tour, il est hardi sans impudence, et insinuant 
sans bassesse, sans flatterie. On craignait seulement que son 
organe ne pût suffire à l'immensité du vaisseau ; et cependant 
sa voix s'est très bien soutenue. Il est vrai qu'il régnait le 
silence le plus parfait, interrompu de temps en temps seu- 
lement par les applaudissements du public, par les bravo et 
bravissimo de l'enthousiasme. 

En 1787, on voit, par les Mémoires secrets (1), qu'une 
palme nouvelle vint s'ajouter à celles déjà cueillies : 

La Reine, à l'occasion de son acquisition de Saint-Cloud, 
ayant des points de droit à éclaircir et à discuter avec quelques 
voisins, en un mot un procès en règle, c'est M e de Sèze que 
S. M. a choisi pour son avocat : nouveau genre de fonctions 
inconnues au barreau, où jusqu'à présent aucune reine en puis- 
sance de son auguste époux n'avait encore paru. 

Devenu l'avocat de la Reine, à l'occasion d'un litige civil, 
de Sèze était destiné à devenir celui du Roi pour un intérêt 
bien autrement grave. 

En 1789, il prit part au mouvement de rénovation poli- 
tique par la publication de deux écrits : 1° Vœux d'un 
citoyen adressés au tiers état de Bordeaux ; 2° Essai sur les 
maximes et sur les lois fondamentales de la monarchie fran- 
çaise. 

(1) Mémoires secrets, t. XXXIV, 5 avril. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 279 

En 1790, le 3 mars, il eut encore un retentissant succès 
oratoire, en faisant acquitter par le Châtelet le baron de 
Besenval, lieutenant général, inspecteur des troupes 
suisses, mis en jugement pour avoir donné l'ordre de 
défendre la Bastille. 

Sa dernière cause célèbre, et la plus grande, fut celle de 
Louis XVI, dont il accepta le fardeau avec Malesherbes et 
Tronchet. Chargé de présenter la défense, il écrivit son 
plaidoyer en quatre nuits et le lut à la Convention. Cette 
fois, le succès ne couronna pas ses efforts. L'ex-monarque 
fut reconnu coupable de trahison, et l'on sait quelle fut la 
condamnation. 

Arrêté à la campagne le 20 octobre 1793, et incarcéré 
comme suspect, il ne subit pas cependant le sort rigou- 
reux de Malesherbes, et en fut quitte pour une longue 
détention, qui prit fin après le 9 Thermidor. 

Il n'avait pas voulu reconnaître les juridictions nou- 
velles, ni se confondre avec les défenseurs officieux. 
Lorsque le barreau fut rétabli, il y reprit sa place, et se 
consacra à l'exercice de sa profession jusqu'à la chute du 
régime impérial. Il fut, d'ailleurs, tenu à l'écart des 
faveurs officielles, pendant que Tronchet était porté aux 
honneurs. Il eut sa revanche sous la Restauration. Le 
15 février 1815, il était nommé premier président de la 
cour de Cassation, en remplacement de Muraire, destitué. 
Cinq semaines après, il accompagnait Louis XVIII à 
Gand, et Muraire reprenait la première présidence. Le 
17 août suivant, après les Cent-Jours, de Sèze était une 
seconde fois nommé à ce poste, remplaçant son succes- 
seur, de nouveau destitué. En même temps, il était fait 
pair de France. Deux ans plus tard, il fut créé comte. 
Dans l'intervalle, il devint membre de l'Académie fran- 
çaise, où il prit séance le 24 août 1816 : il y fut reçu par 
Fontanes, alors directeur, avec lequel il avait depuis long- 
temps lié connaissance dans le temple des Neuf Sœurs. 



280 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Hilliard d'Auberteuil (1) alla fort jeune à Saint-Domingue 
exerça la profession d'avocat, fort lucrative aux colonies. 
Pendant un séjour de dix ans au Cap français, il rassembla 
des matériaux sur les différentes branches de l'administra- 
tion des colonies, dont il se proposait d'écrire l'histoire. 
De retour à Paris, il se fit inscrire au barreau, mais ne pa- 
rait pas avoir repris l'exercice de la profession. Son rang 
d'inscription au tableau de 1779 indique qu'il entra dans 
la loge en 1777. En 1776, il avait publié un ouvrage en deux 
volumes in-8, intitulé Considérations sur V état présent de la 
colonie française de Saint-Domingue. Ce livre, où étaient 
attaqués les abus du régime colonial, produisit une assez 
vive impression ; et, la suppression en ayant été prononcée 
par un arrêt du Conseil en 1777, il fut recherché avec d'au- 
tant plus d'empressement. — Pour se procurer d'autres 
documents et des informations nouvelles, Hilliard d'Au- 
berteuil alla, non plus à Saint-Domingue où il eût été mal 
accueilli par les planteurs, mais dans les colonies an- 
glaises. Revenu pour la seconde fois à Paris, il publia suc- 
cessivement : 

en 1782, Essais historiques et politiques sur les Anglo-Amé- 
ricains (1 vol. in-4, ou 2 vol. in-8, avec cartes et figures) ; 

en 1783, Essais historiques et politiques sur la révolution 
de V Amérique Septentrionale 3 vol. in-8) ; 

en 1784, Histoire de V administration de lord North depuis 
1778 jusqu'en 1782 et de la guerre de V Amérique Septentrio- 
nale (2 vol. in-8) ; 

en 1784 encore, des Mœurs, de la puissance, du courage et 
des lois, considérées relativement à l'éducation d'un prince 
(1 vol. in-8). 

En 1785 il retourna à Saint-Domingue, où il fut assas- 
siné. 



(1) Michel-René Hilliard d'Auberteuil, né à Rennes (Ille-et-Vilaine) le 
31 janvier 1751, assassiné à Saint-Domingue en 1785. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 281 

Jean-François Berthelot (1) obtint au concours, en 1779, 
une place de docteur agrégé à la Faculté de droit de Paris. 
Il publia plusieurs ouvrages qui lui valurent la réputation 
d'un jurisconsulte distingué, notamment un Traité des évic- 
tions et de la garantie formelle (Paris, 1781, 2 vol. in-12). 

En 1785, il soutint, dans le Mercure de France, une polé- 
mique contre Garât qui avait attaqué l'autorité du droit 
romain. Après la suppression des anciennes facultés, il 
fut professeur de législation à l'école centrale du départe- 
ment du Gard. A la création des écoles de droit, il fut 
appelé à la chaire de droit romain à Paris. 

Claude-Antoine Guyot des Herbiers (2), qui se retrouve 
sur les tableaux de 1806, occupa une place importante au 
barreau avant la Révolution, dont il embrassa la cause avec 
ardeur. En 1790, il fut élu juge suppléant pour les tribu- 
naux civils de la capitale, et ne tarda pas à devenir juge 
titulaire. Il entra ensuite dans les bureaux du ministère de 
la justice, et y devint chef de division sous Merlin de 
Douai, qui le prit en affection. En 1798 il fut élu par le 
département de la Seine député aux Cinq-Cents. Après le 
18 Brumaire, il fut membre du Corps législatif. En 1806, il 
était redevenu simple avocat ; et il ne fut rien de plus jus- 
qu'à la fin de sa longue existence. — Il a écrit les éloges 
historiques de plusieurs adeptes des Neuf Sœurs, notam- 
ment de Dupaty et de Roucher. Une étroite amitié l'avait 
uni à Roucher qui, à l'époque de son arrestation, habitait 
avec lui une même maison de la rue des Noyers, où l'on 
retrouve Guyot des Herbiers domicilié en 1806. Il avait, 
d'ailleurs, courtisé la muse qui préside à la poésie agréa- 
ble. Indépendamment d'une foule de madrigaux et de poé- 
sies diverses parues dans différents recueils, il a laissé 



(1) Né à Paris en juin 1749, mort à Paris le 13 février 1814. 

(2) Né à Joinville le 20 mai 1745, mort au Mans le 5 mars 1828. — Il a 
une brève notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 138. 



282 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

deux poèmes dont il n'a été imprimé que des fragments, 
l'un sur les Chats, l'autre sur les Heures. Il fut le grand-père 
maternel d'Alfred de Musset. 



MÉDECINS 

Sont inscrits au tableau de 1779 : Grammaignac, docteur 
en médecine ; Victor de Sèze, docteur en médecine ; de 
Santis, médecin du Grand-Duc ; Guillotin, docteur en 
médecine, président de la chambre des Provinces. — Et 
l'on voit sur le tableau de 1783 deux autres docteurs en 
médecine ; Lépreux et Santi. — Il y eut donc, parmi les 
adeptes des Neuf Sœurs, beaucoup moins de médecins que 
d'avocats. 

Le docteur Grammaignac est signalé par Quérard dans 
la France littéraire (v is Grammaignac et Clarkson) comme 
ayant traduit de l'anglais et fait imprimer en 1789 un 
Essai sur les désavantages politiques de la traite des nègres. 

Victor de Sèze est inscrit au tableau de 1779 immé- 
diatement après Romain. Il figure dans la France litté- 
raire comme auteur d'un ouvrage publié en 1786, sous ce 
titre : Recherches philosophiques sur la sensibilité ou la vie 
animale. En 1789, il fut élu par le tiers état de la séné- 
chaussée de Bordeaux député aux États généraux. 

Joseph-Ignace Guillotin (1) était un franc-maçon extrê- 
mement zélé. L'un des fondateurs du Grand-Orient, il ne 
cessa de prendre une part active et importante à son 
administration. A l'origine, il fut orateur de la chambre 
des Provinces : il en devint président le 27 octobre 1775. 
Il était vénérable de la loge de la Concorde Fraternelle à 
l'orient de Paris ; et il figure en cette qualité sur le tableau 

(1) Né à Saintes le 28 mai 1738, mort à Paris le 2G mars 1814. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 283 

des loges pour 1776, avec indication de son domicile : 
« aux Écoles de Médecine, rue de la Bucherie. » Sur le 
tableau des officiers du Grand-Orient pour la même 
année, il est qualifié « docteur-régent de la faculté de 
médecine en l'université de Paris. » 

Ayant fait ses études classiques à Bordeaux, il soutint 
si brillamment sa thèse pour être reçu maître ès-arts, que 
les jésuites s'empressèrent de l'acquérir et lui confièrent 
une chaire dans leur collège de cette ville. Mais l'obéis- 
sance passive ne convenait pas à l'indépendance de son 
esprit; et il quitta la Compagnie peu de temps avant 
qu'elle fût interdite en France. Venu à Paris pour étudier 
la médecine, il prit sa première inscription en 1763 ; sept 
ans après, il était reçu docteur-régent, c'est-à-dire profes- 
seur à la faculté, à la suite d'un très brillant concours. Il 
ne tarda pas à avoir une grande réputation comme pro- 
fesseur et comme praticien ; mais, absorbé par son ensei- 
gnement et par les soins donnés aux malades, il n'a laissé 
aucun ouvrage imprimé. Il fut, en 1778, le fondateur de la 
Société qui est devenue l'Académie de médecine. En 1784. 
il composa, avec Franklin et Bailly (trois adeptes des Neuf 
Sœurs), la commission royale nommée pour faire enquête 
sur le magnétisme animal de Mesmer, et qui dévoila le 
charlatanisme de cette doctrine. 

A la fin de 1788, il rédigea la célèbre Pétition des citoyens 
domiciliés à Paris, datée du 8 décembre, plus connue sous 
le nom de Mémoire des Six Corps, parce que les Six Corps 
de la ville de Paris l'adoptèrent, par délibération du 10 du 
même mois. Cet écrit, rédigé avec une clarté merveilleuse 
et une modération exemplaire, en vue de la convocation 
des États généraux, qui était alors en suspens, peut être 
considéré comme le principal manifeste du tiers état à la 
veille de la Révolution. La pétition ayant été imprimée 
avec un avertissement, faisant connaître la délibération 
des Six Corps et invitant les citoyens à signer les exem- 



284 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

plaires déposés dans les études de tous les notaires, l'avo- 
cat général Séguier, l'irréconciliable adversaire des idées 
d'émancipation et de progrès, s'empressa d'en saisir le 
parlement, qui se réunit en assemblée générale, les pairs 
y séant, le 17 décembre. Le 19, après avoir longuement 
interrogé Guillotin, qui maintint fermement ce qu'il avait 
écrit, le parlement rendit deux arrêts, le premier faisant 
défense aux notaires de recevoir les signatures des péti- 
tionnaires, le second chargeant le premier président « de 
se retirer par devers le Seigneur Roi, à l'effet de lui repré- 
senter très humblement la nécessité urgente de faire expé- 
dier les lettres de convocation. » Pendant que le parlement 
siégeait pour cette affaire, une foule immense remplissait 
les salles du palais, se faisant passer la pétition et la 
signant. Le docteur Guillotin, à sa sortie, fut salué par de 
grandes acclamations, couronné de fleurs et reconduit en 
triomphe (1). 

Cinq mois après, il était élu député par le tiers état de 
Paris- Ville. A l'Assemblée constituante, il eut l'initiative 
d'une motion dictée par l'esprit de justice, qui a eu pour 
conséquence une injustice historique par l'abus qu'on a 
fait de son nom. Ayant fait décréter l'égalité des peines à 
la séance du 1 er décembre 1789, il fit adopter la décapi- 
tation pour la peine de mort, et indiqua une machine 
connue depuis longtemps à l'étranger, qui fut perfec- 
tionnée par Antoine Louis, secrétaire de l'Académie de 
chirurgie, et par le mécanicien Schmidt, mais à laquelle 
les plaisants donnèrent le nom de guillotine, qui est resté. 
Cette injustice semble avoir pesé sur le reste de sa vie, où 
l'on ne trouve plus rien d'important à signaler. 

Le docteur Lépreux fut un littérateur médical en prose 
et en vers. En 1776, il agita la Faculté et amusa le public 

(1) Voir Charles-Louis Chassin, Élections et cahiers de Paris en Î789, 
t. I, p. 23-77 (chapitre intitulé « la Pétition des domiciliés et le Parle- 
ment. » 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 285 

par un poème en quatre chants qu'il fit paraître sous un 
nom supposé, VArt Latrique (1), où l'on trouve tout en- 
semble un éloge de la médecine et une satire des méde- 
cins. Après avoir, dans son premier chant, montré l'ex- 
cellence de la médecine, l'auteur emploie le second à 
ramener ironiquement au seul égoïsme les principes que 
doit se faire un jeune médecin pour réussir, l'engageant à 
ne se faire aucun scrupule de décrier ses confrères pour 
s'exalter sur eux, soit par des remèdes exclusifs, soit par 
des méthodes nouvelles, soit par des découvertes préten- 
dues ; il continue son ironie dans le troisième chant, 
consacré aux mœurs du nouveau docteur, dont les pas- 
sions doivent être l'ambition, la luxure, l'hypocrisie, qu'il 
mettra en œuvre suivant que les circonstances l'exigeront 
ou que son caractère le lui permettra ; enfin, dans le qua- 
trième chant, il décrit les ruses, les tours, l'adresse, les 
artifices, les prestiges des grands maîtres du jour. — A la 
suite de l'analyse qui vient d'être résumée, on trouve dans 
Bachaumont l'appréciation suivante : 

Telle est l'esquisse du poème assez long, d'environ 2400 vers. 
L'auteur annonce du talent, quoique sans beaucoup d'imagina- 
tion ; mais il a le pinceau sûr et fidèle ; il a des tournures ingé- 
nieuses, et cette causticité qui fait l'âme de la satire et réussit 
toujours lorsqu'elle est appliquée adroitement et avec justesse. 
Au style, où les expressions scientifiques sont prodiguées à 
propos et dans la plus grande énergie, et surtout à une foule de 
détails concernant la vie intérieure des médecins de Paris, on 
juge impossible que l'ouvrage ne soit pas de l'un de leurs con- 
frères. — Les docteurs Bouvart, Le Thieullier, Gardanne, Vallin, 
Guilbert de Prévol, Poissonnier, Bordeu, Lorry, Petit, sont les 
plus maltraités. Les gens au fait de ce qui concerne la Faculté 
les reconnaissent aisément, mais non beaucoup d'autres, trop 
obscurs pour faire sensation. 

Au mois d'octobre 1778, Lépreux composa et fit impri- 

(1) Cet ouvrage est annoncé dans le tome IX des Mémoires secrets à la 
date du 15 juillet 1776, puis analysé et apprécié à la date du 18. 



286 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

mer on libelle violent, en forme de lettre, contre la Société 
royale de médecine qui venait d'être fondée. Ce petit pam- 
phlet fit « un bruit du diable parmi les docteurs. » Quoiqu'il 
fût anonyme, on n'hésita pas à l'attribuer à Lépreux, à 
cause de « son talent dans le genre de la méchanceté » ; et 
il ne paraît pas que Lépreux l'ait publiquement desa- 
voué (1). — Peu après, à l'assemblée publique annuelle de 
la Faculté de médecine, où pour la première fois l'usage 
du latin fut remplacé par celui du français, Lépreux lut 
un éloge de Jussieu, qu'on entendit encore avec plaisir 
après celui prononcé par Condorcet à l'Académie des 
sciences. Le continuateur de Bachaumont (2) dit à ce 
sujet : 

On a trouvé seulement trop d'esprit, trop de fleurs, trop de 
manières, trop de gentillesse, pour une assemblée aussi grave. 
On y a remarqué des sarcasmes adroitement dirigés contre la 
Société royale, qui n'ont servi qu'à confirmer les connaisseurs 
dans l'opinion que ce docteur pourrait bien avoir fait la lettre 
qu'on lui attribue. 

Un an après fut répandu un nouveau pamphlet contre la 
Société royale, encore sous la forme d'une lettre, mieux 
écrite que la précédente, également attribuée à Lépreux, 
et dont le nouvelliste put dire qu'elle avait l'élégance et la 
finesse des premiers écrits du docteur-pamphlétaire, qui 
semblait en rester incontestablement le père (3). Puis, à 
quelques semaines d'intervalle, parut, sous forme de co- 
médie en vers, une satire dirigée contre le même corps 
médical, encore attribué « à la plume inépuisable en mé- 
chanceté du docteur Lépreux (4). » 

(1) Voir Mémoires secrets, t. XII, 20 octobre et 2 novembre. 

(2) Mémoires secrets, 9 novembre. 

(3) Mémoires secrets, t. XIV, 8 novembre 1779. 

(4) Mémoires secrets, t. XIV, 8 décembre 1779. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 287 

En janvier 1783, il flagella cruellement, par des vers 
satiriques, un grand seigneur, le duc de Fronsac, coupable 
d'avoir traité irrévérencieusement deux médecins illustres 
qui l'avaient guéri d'une grave maladie. La pièce est inté- 
gralement rapportée dans la correspondance Bachau- 
mont (1). 



SAVANTS 

Le tableau de 1779 fournit à cette catégorie : comme véné- 
rable, de Lalande, de l'Académie royale des sciences, etc., 
officier honoraire du Grand Orient ; comme premier ora- 
teur, Le Changeux ; comme expert, Romme, professeur de 
mathématiques ; puis Chauvet, de l'Académie des sciences 
de Bordeaux ; Chabanneau ; Cabanis ; comte de Milly, colo- 
nel de dragons, de l'Académie des sciences, etc.; comte de 
La Cépède, chambellan de LL. MM. II. et RR., colonel des 
troupes de l'Empire, des académies de Stockholm, etc. — 
Le tableau de 1783 ajoute : Berniard, chimistg et natura- 
liste ; Cadet de Vaux, censeur royal. — On voit enfin au 
tableau de 1784 : Montgolfier, chevalier de l'ordre du Roi ; 
Becqueret, professeur de chimie ; Lamétherie, docteur en 
médecine. 

Il n'y a pas à revenir sur Lalande, Le Changeux, Chau- 
vet et le comte de Milly, qui ont été déjà présentés. 

Gilbert Romme (2) alla jeune en Russie, où il fut précep- 
teur du comte de Stroganoff, et revint en France avec son 
élève, alors âgé de seize à dix-sept ans. Il fut député du 
Puy-de-Dôme à la Législative et à la Convention ; dans 
cette dernière assemblée il siégea au faîte de la Montagne 

(1) Mémoires secrets, t. XXII, 23 janvier. 

(2) Né à Riom en 1750, mort à Paris en 1795. 



288 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

et s'occupa surtout des questions d'instruction publique. 
Il fit le rapport sur le télégraphe aérien. Il contribua à faire 
adopter le calendrier républicain, dont Lalande lui avait 
fourni le plan, et auquel il avait travaillé avec Fabre 
d'Eglantine. Un des fauteurs et des chefs de l'insurrection 
parisienne du 1 er prairial an III (20 mars 1795), il fut tra- 
duit devant une commission militaire, condamné à mort, 
et se tua sur le champ. 

Chabanneau (1), destiné d'abord à la prêtrise et admis à 
l'Oratoire de Paris pour y étudier la théologie, en fut ren- 
voyé à cause de son indépendance d'esprit. Il fut pendant 
quelque temps professeur de mathématiques dans une 
maison d'éducation de Passy. Il fut emmené en Espagne 
par le comte de Peîïa Florida, dont il fit probablement 
connaissance à la loge, car leurs noms figurent non loin 
l'un de l'autre sur le tableau de 1779. Charles III créa pour 
lui, à Madrid, une chaire de sciences minéralogiques, chi- 
miques et physiques, et le logea dans son palais. Après de 
longues recherches, Chabanneau arriva à rendre le platine 
malléable, découverte pour laquelle le roi fit frapper une 
médaille commémorative. En 1790, il publia un grand 
ouvrage, en espagnol, sur les sciences naturelles, qu'il ne 
voulut jamais laisser traduire et publier en français. Ayant 
quitté l'Espagne, parce que sa santé s'était altérée par 
l'excès du travail, et revenu en Périgord, il fut, en mars 
1797, nommé professeur de physique à l'école centrale de 
Périgueux. Lorsque cette école fut supprimée, on lui offrit 
en vain une chaire de chimie à Paris : il ne voulait plus 
que l'indépendance et le repos. Bien qu'il eût été connu et 
apprécié par des hommes illustres, Cabanis, Lavoisier et 



,'l) Né à Nontron, en Périgord, le 21 avril 1754, mort en 1842. Les ren- 
seignements qui le concernent sont empruntés à un article de M. Mau- 
rice Pellisson sur l'école centrale de Périgueux dans la revue la Révo- 
lution française du 14 novembre 1895 (15" année, n" 5, p. 422-423). 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 289 

Volney, il resta indifférent à la renommée, et mourut dans 
une retraite paisible, en 1842, à l'âge de quatre-vingt-huit 
ans. 

Pierre-Jean-Georges Cabanis (1) était entré à la loge peu 
de temps après l'initiation de Voltaire, en même temps ou 
presque en même temps que Franklin et Élie de Beau- 
mont, six mois avant son ami le poète Roucher. Il était 
alors âgé de vingt-et-un ans à peine et semblait voué à la 
poésie. Il avait entrepris un travail poétique auquel La 
Dixmerie fait allusion dans sa note finale en disant : « le 
F. Cabanis, à qui la nature donna le courage de traduire 
l'Iliade en vers et le génie propre à réaliser cette vaste 
entreprise. » Cette traduction n'a pas été achevée ; mais 
deux fragments, dont un fort important, en ont été insérés 
par Roucher, comme pièces de comparaison, dans les 
notes de son poème des Mois, imprimé en 1779 (2). 

A l'âge de quatorze ans, il avait été conduit par son père 
à Paris pour compléter ses études, et confié à la surveil- 
lance de Roucher, qui le prit en affection. Deux ans plus 
tard, il suivait en Pologne le prince-évêque de Wilna, en 
qualité de secrétaire. Il professa pendant quelque temps 
les belles-lettres à l'université de Varsovie ; mais il refusa 
d'enseigner le français aux séminaristes, ce qui le brouilla 
avec son patron. Il rentra en France après deux ans d'ex- 
patriation, en 1775, ayant appris l'allemand et acquis l'ex- 
périence de la vie. L'Académie française ayant décidé que 
le sujet de son concours annuel de poésie serait désormais 
la traduction d'un chant de l'Iliade, Cabanis fut incité par 
là à entreprendre le grand travail mentionné par La Dix- 
merie, travail qu'il voulait poursuivre jusqu'au bout, 

(1) Né à Cosnac, près de Brive, le 5 juin 1757, mort à Paris le 
5 mai 1808. — Il a une succincte notice dans le Précis historique de Besu- 
chet, t. II, p. 45. 

(2) On les trouvera dans les notes du 2' et du 6 e chants (grande édi- 
tion, t. I, p. 100-107 et 361-362). 

19 



290 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

quoique l'illustre compagnie n'eût pas récompensé sa pre- 
mière production ; mais la mort de Voltaire fit décider, en 
1778, que le sujet pour Tannée suivante serait son éloge, ce 
qui dut détourner le jeune poète-traducteur de son dessein. 
D'ailleurs, sur le conseil d'un médecin éminent qu'il avait 
consulté pour sa santé, il avait commencé l'étude des 
sciences naturelles et de la médecine, qui furent couron- 
nées en 1783 par l'obtention du grade de docteur. Il n'avait 
pas encore rompu avec la muse, mais il prit congé d'elle, à 
cette occasion, en écrivant son « serment de médecin (1), » 
qui est la contre-partie de la satire de Lépreux, et où on 
lit ces vers dans lesquels respire l'esprit de la franc-ma- 
çonnerie : 

Je jure qu'à mon art obstinément livrée 
Ma vie aux passions n'offrira nulle entrée. 



Je jure que jamais l'intérêt ni l'envie 
Par leurs lâches conseils ne souilleront ma vie ; 
Que partout mes respects chercheront les talents ; 
Que ma tendre pitié, que mes soins consolants, 
Appartiendront surtout au malheur solitaire 
Et du pauvre d'abord trouveront la chaumière. 

Je jure encor, fidèle à mon saint ministère, 

Je jure, au nom des mœurs, que mon respect austère 

Ne laissera jamais mes désirs ni mon cœur 

S'égarer hors des lois que chérit la pudeur. 

Chéri du malheureux, du puissant révéré, 

Que mon nom soit béni plutôt que célébré. 

Vers les jours éternels qu'entraîné sans terreurs, 
Dans l'espoir de mourir je trouve encor des charmes: 
Et que ma tombe, au moins, reçoive quelques larmes. 

Au printemps de 1778, c'est-à-dire précisément à 

(1) Cette pièce a été insérée dans l'édition des œuvres complètes de 
Cabanis, faite après sa mort, et a été reproduite par M. Antoine Guillois 
dans le Salon de Madame Helvétius, p. 57. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 291 

l'époque de son enrôlement sous la bannière des Neuf 
Sœurs, Cabanis avait été présenté par Turgot et Roucher 
à M me Helvétius, qui eut aussitôt une grande affection pour 
lui, à cause de sa frappante ressemblance avec un fils 
qu'elle avait perdu enfant et qui aurait eu son âge. Le 
jeune homme, dont la santé laissait beaucoup à désirer, 
avait besoin d'un air plus pur que celui de Paris. M me Hel- 
vétius exigea qu'il vint habiter un pavillon qu'elle avait 
dans son parc et qu'il devint son commensal. Il fut dès 
lors son fils adoptif, le dispensateur de ses bienfaits, la 
consolation et la joie de sa vieillesse (1). A sa mort, elle 
lui légua la jouissance de sa maison d'Auteuil, où il avait 
encore son domicile en 1806, comme l'atteste le tableau de 
la loge pour cette année. — C'est par le salon d'Auteuil, 
c'est par la loge des Neuf Sœurs qu'il se lia avec Dupaty 
et Condorcet, et qu'il connut M lle Charlotte-Félicité de 
Grouchy, nièce par alliance du premier, belle-sœur du 
second, avec laquelle il se maria le 25 floréal an V (14 mai 
1796). 

Le docteur Cabanis n'exerça guère son art que pour soi- 
gner les pauvres d'Auteuil et quelques amis. C'est ainsi 
qu'il fut le médecin de Mirabeau dans sa dernière maladie, 
dont il écrivit le récit en forme de Journal, c'est-à-dire en 
en décrivant les phases jour par jour. Il se consacra sur- 
tout à la science, approfondissant les problèmes les plus 
ardus de la physiologie, de la nosologie, de la thérapeu- 
tique, et les coordonnant avec les spéculations de la philo- 
sophie, pour lesquelles il se rattachait surtout à la doctrine 
de Condillac. Il amassa ainsi, par une longue préparation, 
les éléments de l'enseignement dont il fut chargé et des 
ouvrages qui ont immortalisé son nom. Lié avec les princi- 
paux révolutionnaires, il se déclara hautement pour le 
mouvement de rénovation qui commença en 1789. Il devint 

(1) Voir Guillois, Op. cit., p. 46 et 47. 



292 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

d'abord membre de l'administration des hospices de Paris, 
puis professeur d'hygiène aux écoles centrales. Il fit partie 
de l'Institut dès sa création (fin de 1795) comme compris 
dans la classe des sciences morales et politiques, section 
de l'analyse des sensations et des idées. Lorsque fut orga- 
nisée l'école de médecine de Paris, il fut appelé à y occu- 
per une chaire de clinique, qu'il quitta ensuite pour celle 
d'histoire de la médecine. Sous le Directoire, il fit partie 
du conseil des Cinq-Cents comme député de la Seine. 
Après le 18 Brumaire il fut, grâce à la vieille amitié de 
Sieyès, compris dans les premières nominations pour le 
Sénat conservateur. Il était comblé d'honneurs en même 
temps qu'entouré de l'admiration publique lorsqu'il mou- 
rut à l'âge de cinquante et un ans, prématurément usé par 
le travail cérébral. 

Savant et philosophe, Cabanis a eu, comme on l'a dit, le 
double mérite de porter la philosophie dans la médecine et 
la médecine dans la philosophie. Il a contribué à renouve- 
ler la médecine française par sa doctrine et par l'influence 
qu'il a exercée sur des maîtres tels que Bichat et Corvisart. 
Ses principaux ouvrages sont : du Degré de certitude en 
médecine (l re édition, Paris, 1797) ; Rapports du physique et 
du moral de l'homme (l re édition, Paris, 1802) ; Coup d'œil 
sur les révolutions et sur la réforme de la médecine (Paris, 
1804). Après sa mort, ses œuvres déjà publiées ou inédites 
ont été réunies en cinq volumes in-8 (Paris, 1823-1825). 

Comme homme et comme instructeur d'hommes, voici 
comment il a été apprécié par un philosophe-historien (1) 
qui l'avait beaucoup connu : 

Toujours il rendait meilleurs ceux avec qui il conversait, 
parce qu'il les supposait bons comme lui ; parce qu'il avait une 
entière persuasion que la vérité se répandra sur la terre ; et 



(1) Joseph Droz, cité par M. Guillois dans le Salon de madame Hel- 
vétius, p. 190. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 293 

parce que nul soin pour la cause de l'humanité ne pouvait lui 
paraître pénible. Ses paroles, doucement animées, coulaient 
avec une élégante facilité. Lorsque, dans son jardin d'Auteuil, 
je l'écoutais avec délices, il rendait vivant pour moi un de ces 
philosophes de la Grèce qui, sous de verts ombrages, instrui- 
saient des disciples avides de les entendre. 

Bernard -Germain -Etienne de La Ville, comte de La 
Cépède(l), a, comme naturaliste, sa place marquée dans 
l'histoire de la science à la suite de Buffon et de Dauben- 
ton, dont il fut le disciple, l'ami et le continuateur. Il a été 
un écrivain très fécond. Il a laissé des œuvres nombreuses, 
variées, considérables. 

Venu à Paris en 1776, à l'âge de vingt ans, il cultiva la 
musique et les lettres, tout en poursuivant l'étude de la 
physique et des sciences naturelles, qu'il avait commen- 
cée dans sa ville natale et qui lui avait valu déjà de la 
réputation. Ses relations mondaines lui procurèrent l'ami- 
tié d'un prince allemand, qui lui fit avoir les titres pom- 
peusement honorifiques inscrits à la suite de son nom sur 
le tableau de 1779 ; mais le chambellan ne put faire son 
service de cour et le colonel ne put voir son régiment que 
pendant deux voyages qu'il fit en Allemagne. La première 
œuvre par laquelle il se manifesta au public fut la musique 
de l'opéra d' Omphale, qu'il composa sur l'invitation et avec 
les avis du chevalier Gluck. Puis, en 1785, il publia, en 
deux volumes in-12, une Poétique de la musique, ouvrage 
médiocre, mais qui eut un grand succès. Dans l'intervalle 
il avait fait paraître : en 1781, un Essai sur V électricité natu- 
relle et artificielle (2 vol. in-8) ; en 1782-84, une Physique 
générale et particulière (2 vol. in-12). En 1785, Buffon le fit 
attacher au Jardin-des-Plantes en qualité de sous-démons- 
trateur du cabinet du Roi ; et dès lors Lacépède se consa- 
cra exclusivement à l'histoire naturelle. En 1788-89, il fit 

(1) Né à Agen le 26 décembre 1756, mort à Epinay (Seine) le 6 oc- 
tobre 1825. — Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, 
p. 157. 



294 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

paraître en deux volumes in-4, une Histoire générale et par- 
ticulière des quadrupèdes ovipares et des serpents, qui est une 
première suite aux œuvres de Buffon. — La Révolution fit 
de lui un homme politique. Il fit partie de la Législative 
et présida cette assemblée pendant quelque temps à partir 
du 29 novembre 1791. Après le 9 Thermidor, il fut nommé 
professeur au Muséum. A la fin de 1795, il fut compris par 
le Directoire parmi les premiers membres de l'Institut. 
Sénateur en 1799, il fut nommé président du Sénat en 
1801. Lors de la création de la Légion d'honneur, en 1803, 
il en fut le grand chancelier. En 1804, il reçut le titre de 
ministre d'État. Les grandeurs ne l'avaient pas détourné 
de ses travaux de naturaliste ; car, de 1798 à 1803, il avait 
fait paraître YHistoire naturelle des poissons en 5 volumes 
in-4 ; et, en 1805, il donna YHistoire naturelle des cétacés, 
en un volume in-4. Nommé pair de France à la première 
restauration, et maintenu comme tel par Napoléon au 
retour de l'île d'Elbe, il fut grand-maître de l'Université 
pendant les Cent-Jours. C'est pourquoi il fut raj T é de la 
pairie à la seconde rentrée des Bourbons ; mais il fut réta- 
bli en 1819. — Il a laissé trois ouvrages posthumes : 
1° Histoire générale, physique et civile de l'Europe (1826, 
18 vol. in-8); 2° Histoire naturelle de l'homme (1827, 1 vol. 
in-8) ; 3° les Ages de la nature (1830, 2 vol. in-8). 

Comme adepte des Neuf Sœurs, il fut un des plus fidèles 
à la loge, car on le retrouve sur les tableaux de 1783 et de 
1784, puis sur les deux de 1806. Après la reconstitution du 
Grand Orient, il y eut une situation importante. Élu 
second grand surveillant le 30 septembre 1803, il était, en 
1814, grand conservateur général avec Masséna. Voici 
comment il est inscrit au calendrier de cette dernière 
année : « de Lacépède, ministre d'État, sénateur, comte de 
l'Empire, grand chancelier et grand aigle de la Légion 
d'honneur, titulaire de la sénatorerie de Paris, membre 
de l'Institut, au palais de la Légion d'honneur. » Sous la 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 295 

Restauration, il cessa de faire partie du grand état-major 
maçonnique, car on ne le retrouve pas sur les calendriers 
postérieurs. Besuchet porte sur lui ce témoignage : « Il 
suivait les travaux maçonniques avec zèle, et a présidé 
souvent les loges de Paris et le Grand Orient de France, 
tant sous l'Empire que depuis la Restauration. » 

Antoine-Alexis-François Cadet de Vaux (1) fut un chi- 
miste remarquable, un publiciste et un philanthrope. 
Établi d'abord comme pharmacien, il fut chargé du ser- 
vice pharmaceutique aux Invalides, puis au Val-de-Grâce, 
et fut en même temps inspecteur de la salubrité. En cette 
dernière qualité, il proposa et fit adopter d'importantes 
mesures sanitaires, entre autres : la suppression des cime- 
tières dans l'intérieur de Paris, l'assainissement des pri- 
sons et des hôpitaux. Ayant vendu son officine, il fonda, 
en 1777, avec Suard, d'Ussieux et Corancez, le Journal de 
Paris, qui obtint rapidement un grand succès. La place 
importante qu'il avait prise dans la presse périodique, 
aussi bien que le mérite de ses livres et brochures, fut 
consacrée par sa nomination comme censeur royal. Avec 
Parmentier, il propagea la culture de la pomme de terre. 
Les comices agricoles sont dus à son initiative. Il fut, en 
outre, le promoteur d'un grand nombre de mesures d'uti- 
lité publique, et le vulgarisateur de découvertes scienti- 
fiques se rattachant à l'hygiène et à l'alimentation. Quoique 
n'étant pas médecin, il fut membre honoraire de l'Acadé- 
mie de médecine. — La liste de ses livres et opuscules 
imprimés, dans la France littéraire de Quérard, ne com- 
porte pas moins de trente-sept articles. 

Des deux frères Montgolfier qui furent les inventeurs de 
l'aérostation, c'est le plus jeune qui figure sur le tableau 
de 1784 ; l'autre, qui a survécu, apparaîtra en 1806. 

(1) Né à Paris le 13 anvier 1743, mort à Nogent-les-Vierges (Oise) le 
29 juin 1828. 



296 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Jacques-Etienne Montgolfier (1) avait été l'élève de l'ar- 
chitecte Soufflot, et avait commencé à Paris l'exercice de 
la profession d'architecte, lorsqu'il fut rappelé auprès de 
son père, à Annonay, pour l'aider dans la direction de son 
importante fabrique de papiers. Son frère Joseph-Michel 
et lui prirent la suite des affaires lorsque le père se retira. 
Ensemble, ils mûrirent et réalisèrent l'idée de l'ascension 
des ballons gonflés d'air chaud. Leur première expérience 
publique d'aérostation fut faite à Annonajr, devant les 
députés des États particuliers du Vivarais, le 5 juin 1783. 
Jacques-Etienne se rendit ensuite à Paris pour faire con- 
naître l'invention nouvelle. L'expérience fut renouvelée à 
Versailles, en présence de la Cour, le 20 septembre sui- 
vant, puis au château de la Muette, au grand enthousiasme 
des spectateurs et de tout le monde savant. L'heureux 
inventeur fut présenté au Roi et reçut le cordon de Saint- 
Michel ; une pension fut allouée à celui qui était resté à 
Annonay, et des lettres de noblesse furent octroyées à leur 
vieux père. L'Académie des sciences décerna aux deux 
frères le titre de membres correspondants. Ce fut pendant 
ce séjour à Paris que Jacques-Etienne fut agrégé aux Neuf 
Sœurs ; et sa récente distinction honorifique se trouve 
constatée sur le tableau de la loge par la qualification de 
« chevalier de l'Ordre du Roi. » 

Les deux frères continuèrent en commun leur industrie 
et l'emploi de leurs facultés inventives. En 1792, ils inven- 
tèrent le bélier hydraulique. Ils introduisirent de nom- 
breux perfectionnements dans la fabrication des diffé- 
rentes sortes de papiers. Leurs images sont réunies sur le 
monument qui se dresse en leur honneur sur une place 
publique d'Annonay. 

Jean-Claude de Lamétherie (2), fils d'un médecin du 

(1) Né à Vidalon-lès-Annonay le 7 janvier 1745, mort à Serriéres le 
2 août 1799. 

(2) Né à Clayette le 4 septembre 1743, mort à Paris le 1 er juillet 1817. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 297 

Maçonnais, d'abord destiné à l'état ecclésiastique, dont il 
n'avait pas la vocation, et envoyé à Paris pour étudier en 
théologie, obtint de faire sa médecine pour se livrer aux 
études scientifiques. Dès l'âge de vingt-cinq ans, il com- 
mença à se signaler par un Essai sur les principes de la phi- 
losophie naturelle (Genève, 1778, in-12). Trois ans après, 
parut, de lui, un livre intitulé : Vues physiologiques sur 
V organisation animale et végétale (Amsterdam et Paris, 
1781, in-12). En 1785, il donna un Essai analytique sur Vair 
pur et les différentes espèces d'air (Paris, 1785, 1 vol. in-8, — 
2 e édition, 1788, 2 vol. in-8). A partir de cette même année, 
et jusqu'à sa mort, il rédigea le Journal de physique, com- 
mencé en 1772 par l'abbé Rozier. En 1793 parut de lui un 
ouvrage en trois volumes in-8, la Théorie de la terre. En 
1800, il fut nommé professeur-adjoint d'histoire naturelle 
au Collège de France. Après avoir publié encore deux 
nouveaux ouvrages, de V Homme considéré moralement, de 
ses mœurs et de celles des animaux (1803, 2 vol. in-8), Con- 
sidérations sur les êtres organisés (1805, 2 vol. in-8), il repro- 
duisit, en cinq volumes in-8, les leçons de minéralogie et 
de géologie par lui données dans cet établissement d'ins- 
truction supérieure (Paris, 1812 et 1816). 



LITTÉRATEURS 

Indépendamment de l'abbé du Rouzeau, de Le Chan- 
geux, de La Dixmerie, de l'abbé Remy, de Court de Gebelin, 
de l'abbé Robin, de l'abbé Cordier de Saint-Firmin, de 
Cubières, de Cailhava, de Garnier, de du Fresne, de l'abbé 
d'Espagnac, de Voltaire, de Cabanis et du marquis de La 
Salle, qui ont été déjà présentés, on trouve, comme 
hommes de lettres, au tableau de 1779 : le garde-des- 
sceaux de Barrett, directeur des études à l'École royale 
militaire; l'introducteur Grouvelle, secrétaire des com- 



298 fADEPTES DES NEUF SŒURS 

mandements de Mgr le prince de Condé; puis Mercier, 
avocat au parlement ; chevalier de La Louptière, des aca- 
démies des Arcades de Rome et de Chàlons; de Beaulieu, 
écuyer, membre de plusieurs académies de France ; Tur- 
pin ; Peyraud de Beaussol ; François de Neufchateau, avo- 
cat au Parlement ; chevalier de Parny ; de Fontanes, ins- 
pecteur du Commerce de la province de Normandie ; Dé- 
meunier; de Chamfort; Guichard; d'Ussieux; Roucher; 
Laus de Boissy; Imbert; Le Mierre; Carbon de Flins des 
Oliviers ; Robineau de Beaunoir, attaché à la bibliothèque 
du Roi. Il y faut joindre Florian et Garât, mentionnés par 
La Dixmerie dans la note finale de son mémoire. — Le 
tableau de 1783 et celui de 1784 fournissent à cette caté- 
gorie : Ginguené, commis au trésor royal ; Le Blanc de 
Guillet, de plusieurs académies ; de Sauvigny, chevalier de 
Saint-Louis, censeur royal; Delille, de l'Académie fran- 
çaise. Il faut encore ajouter le conteur Berquin, porté sur 
la liste supplémentaire de Juge et dont la qualité de mem- 
bre de la loge est attestée par Besuchet. 

En ce qui concerne le poète Jean-Antoine Roucher (1) et 
son œuvre principale, les Mois, on ne peut ici que renvoyer 
le lecteur à une étude antérieurement publiée par l'auteur 
de la présente monographie (2). Il est ainsi apprécié à la 
page 8 du mémoire de La Dixmerie : « Un jeune émule de 
Lucrèce nous peint dans son poème des douze Mois (3) 
l'universalité de la Nature : on dirait qu'elle-même lui a 
fait remettre son pinceau par l'entremise du Génie. » On 
a vu précédemment quelle fut sa participation à la loge et 
à la société nationale des Neuf Sœurs. Il convient de rap- 
peler, en outre, qu'il fut l'ami de Turgot et de Dupaty, 

(1) Né à Montpellier le 22 février 1743, mort à Paris le 25 juillet 1794. 

(2) Voir dans la revue la Révolution française, cahiers d'août et de 
septembre 1895 (t. XXIX, p. 132-149, 233-254)* 

(3) Ce poème était alors en cours d'impression . 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 299 

qu'il périt sur l'échafaud avec André Chénier, dont il avait 
été l'initiateur en poésie, qu'il fut la victime de Laharpe 
lors de la publication de son poème, et qu'il le fut encore 
après sa mort, par la longue, injuste et acerbe critique qui 
se lit dans le Lycée. 

Jean-Jacques de Barrett (1) était d'origine écossaise, sa 
famille ayant suivi les Stuarts dans leur exil. Il fut nommé 
professeur de langue latine à l'École militaire en 1762 ; 
il en devint le directeur des études trois ans après. Il se 
fit connaître dans le public par de nombreuses traductions 
du latin et de l'italien. Vers la fin de sa vie, en 1790, il fit 
paraître une œuvre originale, de la Loi naturelle, en deux 
volumes in-8. 

Philippe -Antoine Grouvelle (2) se retrouve sur les 
tableaux de 1783 et 1784 avec la qualification de secrétaire 
des commandements du prince de Condé, et, sans qualifica- 
tion, sur les deux tableaux de 1806. Il avait succédé à 
Chamfort dans cette place, qui lui fut retirée en 1789 à 
cause de ses opinions politiques. Il fut l'un des fondateurs 
du club de 89. Il fut aussi, après la mort de Cerutti, l'un 
des continuateurs de la Feuille villageoise, ce qui, au dire 
de Besuchet, a fourni à M me Roland l'accasion de le traiter 
assez durement, mais avec des expressions bien singulières 
pour une femme. Après le 10 août 1792, il devint secrétaire 
du conseil exécutif provisoire. En cette qualité, il fut 
chargé de se rendre au Temple, le 20 janvier 1793, et de 
lire à Louis XVI l'arrêt de la Convention nationale qui le 
condamnait à mort. Il fut envoyé en Danemark comme 
ministre plénipotentiaire, rappelé en 1794, envoyé de nou- 
veau en 1796, rappelé définitivement en 1799. Devenu 
membre du Corps législatif en 1800, il en sortit en 1802 et 

(1) Né à Condom le 12 novembre 1717, mort à Paris le 19 août 1792. 

(2) Né à Paris le 27 février 1757, mort à Varennes le 3 octobre 1806. — 
Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 134. 



300 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

y rentra la même année. — En 1789 il avait fait paraître un 
livre intitulé de l'Autorité de Montesquieu dans la révolution 
présente, en un volume in-8. Il a publié, en outre, des Mé- 
moires historiques sur les Templiers, une édition des lettres 
de M me de Sévigné, et une des œuvres de Louis XIV, faite 
en société avec Grimoard. — Il fut un des meilleurs amis 
de Cabanis qui, quelques jours après sa mort, le 11 octo- 
bre 1806, écrivait à Ginguené : 

« C'est une grande perte pour tous les amis de la raison ; 
c'en est une irréparable pour moi en particulier. Il était 
presque le seul de mes amis de collège que les quinze 
dernières années ne m'avaient pas enlevé. Tous ses talents 
étaient dévoués à la liberté publique, à la propagation des 
idées saines qui peuvent seules, enfin, tirer le genre 
humain de son bourbier (1). » 

Louis-Sébastien Mercier (2) fut beaucoup moins avocat 
qu'auteur dramatique et écrivain. Il débuta par des hé- 
roïdes et des pièces de théâtre qui eurent de médiocres 
succès. Cependant, il eut une pièce reçue à la Comédie 
française ; mais les démêlés qu'il eut avec les comédiens 
ordinaires du Roi la lui firent retirer et lui fermèrent 
l'accès de cette scène. Pour s'en venger, il publia un Essai 
sur Vart dramatique tendant à faire mettre de côté les 
chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Voltaire, afin 
de leur substituer ses propres ouvrages. En 1771, il avait 
fait paraître une sorte de roman politique en trois volumes 
in-8, VAn deux-mil-quatre-cent-quarante, rêve s'il en fut 
jamais, dans lequel il cherchait à entrevoir l'avenir de la 
France. Son ouvrage principal est le Tableau de Paris, où 



(1) Ce passage est emprunté au livre de M. Guillois, le Salon de ma- 
dame Helvétius, p. 202. 

(2) Né à Paris le 6 juin 1740, mort à Paris le 25 avril 1814. — Il a sa 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 196. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 301 

il fustige les abus, les vices et les ridicules. Il en parut 
d'abord deux volumes à Paris, sans nom d'auteur, en 1781, 
qui eurent un succès retentissant, non seulement dans la 
capitale, mais aussi en province et à l'étranger. Des pour- 
suites ayant été dirigées contre plusieurs personnes soup- 
çonnées d'en être les auteurs, Mercier se déclara ; et il 
alla achever son œuvre en Suisse, à Neuchatel d'abord, 
puis à Lausanne. L'ouvrage complet parut à Amsterdam, 
de 1782 à 1788, en douze volumes in-8. — Précisément, 
pendant cette dernière période, sa production dramatique 
prit un nouvel essor. Il combina les deux genres de la tra- 
gédie et de la comédie, jusque-là rigoureusement séparés; 
et il peut être, à cet égard, considéré comme le précurseur 
de l'école romantique, qui devait faire tant de bruit un 
demi-siècle plus tard. On voit, par la correspondance Ba- 
chaumont, que ses drames, imprimés d'abord, furent 
joués avec beaucoup de succès sur diverses scènes de pro- 
vince, puis à la Comédie italienne de Paris. Tels furent : 
en 1782 (1) le Déserteur, la Destruction de la Ligue, l'In- 
digent; en 1784 (2) la Brouette du vinaigrier-; en 1786 (3) 
l'Habitant de la Guadeloupe. — Rentré en France à la Révo- 
lution, il rédigea les Annales patriotiques avec Carra. Il 
fut membre de la Convention comme député de Seine-et- 
Oise ; et il fit ensuite partie du conseil des Cinq-Cents. 
Lors de la fondation de l'Institut, il fut compris par le 
Directoire dans le premier noyau, comme membre de la 
deuxième classe pour la section de Morale. Il concourut 
au réveil de la loge en 1805 et fut inscrit sur les deux 
tableaux de 1806. 



(1) Mémoires secrets, t. XX, 25 et 28 juin, t. XXI, 30 juillet, 4 août, 
24 novembre. 

(2) Mémoires secrets, t. XXVI, 13 octobre. 

(3) Mémoires secrets, t. XXXII, 28 avril, 4 mai. 



302 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Jean-Charles de Relongue, chevalier de La Louptière (1), 
est un des « poètes agréables » mentionnés dans le mé- 
moire de La Dixmerie, à la note de la page 8. Estropié 
d'un bras, n'ayant pas pu suivre la carrière des armes, à 
laquelle l'appelait sa naissance, il avait consacré ses loisirs 
aux muses et avait limité son ambition aux honneurs 
académiques de Rome et de Chàlons. Il avait donné au 
public un recueil de Poésies et œuvres diverses, en deux 
volumes in-8, qui eut deux éditions, en 1768 et en 1774. 
Quelques mois après sa mort, le continuateur de Bachau- 
mont (2) le commémora ainsi : 

On n'a appris que depuis peu la mort de M. de la Louptière, 
dont on a rapporté quelquefois des pièces fugitives. C'était son 
genre unique : il avait de l'esprit, de la grâce, et tournait assez 
bien un vers, surtout dans ces dernières années. On a de lui un 
recueil de poésies ; et il était l'auteur des six premières parties 
du Journal des dames, lors de sa renaissance en 1761. 

Charles Gilloton de Beaulieu, dont la naissance et la 
mort sont incertaines, lut un économiste, un publiciste, un 
écrivain politique. Comme tel, il concourut très activement 
aux prodromes et aux commencements de la Révolution. 
En économie politique, il était de l'école de Quesnay et 
de Mirabeau père. Il composa plusieurs mémoires présen- 
tés à l'assemblée des notables, en 1787, sur la suppression 
de certains impôts. On connaît de lui cinq écrits politiques 
imprimés en 1789 : 

1° De V Aristocratie française, ou Réfutation des prétentions 
de la noblesse, et de la nécessité d'en supprimer l'hérédité ; 

2° De la Liberté de la presse, principal moyen d'instruction 
et de réforme ; 

(1) Né au château de La Louptière, près de Sens, le l(i juin 1724, mort 
à Paris en 1"84. — Il a une très brève notice dans le Précis historique 
de Besuchet. t. II. p. 184. 

(2) Mémoires secrets, t. XXVII, 28 décembre 1784. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 303 

3° De la Nécessité de vendre les biens de V Église et ceux 
des ordres de la chevalerie pour payer la dette publique ; 

4° Principes du gouvernement et projet de réformes dans 
toutes les parties de l'administration ; 

5° Procès de la noblesse et du clergé d'après les faits extraits 
de l'histoire de France. 

On en connaît deux autres sans indication de lieu ni de 
date : 

De la Nécessité de rendre nos colonies françaises indépen- 
dantes et de supprimer notre acte de navigation ; 

Réflexions sur la nécessité d'établir l'enseignement de l'éco- 
nomie politique. 

Quérard, dans la France littéraire, constate que Beaulieu 
a composé, en outre, plusieurs mémoires contre les droits 
féodaux, présentés à l'Assemblée nationale en 1789, et 
beaucoup d'autres sur des questions d'économie poli- 
tique. 

François Xavier Turpin (1) est surnommé « le Plutarque 
français » à la page 8 du mémoire de La Dixmerie ; et c'est 
précisément le titre, ou du moins la seconde partie du 
titre de son principal ouvrage. Il était parvenu à l'âge de 
cinquante-sept ans environ sans avoir rien publié d'im- 
portant, lorsqu'il fut chargé d'achever les Vies des hommes 
illustres de France, commencées par Dauvigny et conti- 
nuées par l'abbé Pérau, morts successivement après en 
avoir fait paraître vingt-trois volumes. A la date du 9 avril 
1767(2) Bachaumont annonce l'apparition de deux nou- 
veaux tomes, et, le 2 juin, il apprécie le mérite de l'auteur 
en ces termes : 



(1) Né à Caen en 1709, mort à Paris en septembre 1799. — Il a sa 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 279. 

(2) Mémoires secrets, t. III. 



304 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Cet historien est très propre à remplacer ses prédécesseurs. 
Son style joint à la clarté et à la pureté une noblesse peu com- 
mune, une élégance qui enchante ; rien de bas, de trivial ou de 
faible ; il est élevé, mais aussi éloigné de l'enflure que de la 
superfluité. Tout ornement y est naturel et naît de la chose 
même. 

Quelques années plus tard, de 1775 à 1785, Turpin refon- 
dit l'ouvrage et le condensa en quatre volumes in-4, en 
l'intitulant : la France illustre oa le Plutarque français. 

Il fit paraître dans l'intervalle : 

en 1769, une Histoire du gouvernement des anciennes 
républiques (1 vol. in-12) ; 

en 1770 et 1771, une Histoire naturelle et civile au royaume 
deSiam(2\o\. in-12); 

en 1773, une Vie de Mahomet législateur de V Arabie 
(2 vol. in-12). 

Enfin parut de lui, en 1786, une Histoire des révolutions 
de l'Angleterre de 1688 à 17A7, en deux volumes in-12. 

Peyraud de Beaussol (1) fut un auteur dramatique et 
un poète. Vers l'âge de vingt et un ans, en 1756, il fit im- 
primer une tragédie en cinq actes et en vers, Stratonice, 
qu'il refit plus tard en six actes, en l'intitulant les Arsacides, 
et qui fut représentée avec succès à la Comédie française 
en 1775. Il fit paraître : en 1763, Poème aux Anglais, à l'oc- 
casion de la paix universelle; en 1769, Écho et Narcisse, 
poème en trois chants ; en 1781, VAntonéide ou la Naissance 
du Dauphin et de Madame, poème en sept chants. 

François de Neufchateau (2) est ainsi apostrophé dans la 
note finale du mémoire de La Dixmerie : « Vous, F. du 

(1) Né à Lyon en 1735, mort à Paris en 1799. 

(2) Né à Saffais eu Lorraine le 17 avril 1750, mort à Paris le 10 jan- 
vier 1828. — Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet t. II, 
p. 119. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 305 

Château (1), qui atteignîtes à la gloire dans un âge où tant 
d'autres ne savent pas même que la gloire existe. » Sa nais- 
sance est environnée de nuages. On ne sait s'il était l'en- 
fant de l'amour, comme d'Alembert, Chamfort et Delille, 
ou le fils d'un instituteur de village. Toujours est-il qu'il 
fut élevé par les soins du bailli d'Alsace, d'Hcnin-Liétard, 
qui habitait la ville de Neufchateau. Dès l'enfance, il mon- 
tra d'étonnantes dispositions pour la poésie, si bien que 
des pièces de vers par lui envoyées aux académies de 
Dijon, de Lyon, de Marseille et de Nancy, lui valurent, à 
l'âge de treize ans, l'honneur d'être membre associé de ces 
corps littéraires. L'année suivante, fut imprimé le recueil 
de ses poésies (2) dont il envoya un exemplaire à Voltaire, 
avec une épître en vers à laquelle le vieux poète s'empressa 
de répondre de la même façon en le proclamant un peu 
hyperboliquement son héritier (3). Bachaumont, en simple 
prose (4), émit une appréciation moins dythyrambique en 
disant : « Il règne une facilité étonnante, des grâces et de 
l'harmonie dans presque toutes les pièces de M. François. 
Ses ouvrages sont quelquefois vides de pensées, et son goût 
n'est pas encore sûr. » Il s'appelait donc simplement Fran- 
çois, nom très répandu en Lorraine : plus tard, il se fit 
autoriser par le parlement de Nancy à y joindre celui de la 
ville où il avait été élevé. — Il voulut suivre la carrière du 
barreau. Après avoir fait ses études de droit à Paris, il 
voulut y exercer comme avocat ; mais, en 1775, il fut mis 



(1) Malgré cette abréviation du nom, il ne saurait y avoir erreur sur 
le personnage ; car l'apostrophe ne peut s'appliquer à aucun autre. 

(2) Pièces fugitives de M. François de Neufchateau en Lorraine, âgé de 
1k ans (Neufchateau, 1766, in-8). 

(3) Les deux épîtres sont reproduites dans le tome III des Mémoires 
secrets, aux dates des 6 et 8 septembre 1766. Celle de Voltaire, datée du 
6 août, se trouve dans l'édition Besuchet (t. XIII, p. 248) avec le simple 
millésime de 1766. 

(4) Mémoires secrets, t. III, 28 octobre 1766. 

20 



306 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

en quarantaine'par ses confrères pour avoir composé une 
ode contre l'ancien parlement et en l'honneur du parle- 
ment Maupeou(l). Cette déconvenue le détermina à retour- 
ner enjLorraine et à acheter la charge de lieutenant géné- 
ral du bailliage de Mirecourt. Peu satisfait d'être magistrat 
de petite ville, il se rendit à Bordeaux en 1777 pour tàter 
encore le terrain du barreau. Sa présence y est signalée 
par le continuateur de Bachaumont(2), qui rapporte le qua- 
train suivant, adressé par l'avocat-poète à Dupaty pour 
être reçu par lui : 

Je suis étranger dans Athènes ; 
D'un œil contemplateur j'admire ses vaisseaux, 
Ses superbes remparts, ses forts, ses arsenaux ; 

Mais je voudrais voir Démosthènes. 

Le jeune Lorrain ne put se faire une place dans ce 
milieu judiciaire, déjà amplement pourvu de Cicérons 
girondins. Il retourna encore à sa province natale ; et, 
passant de la magistrature à l'administration, il se fit 
nommer, en 1781, subdélégué à Mirecourt. Entre temps, 
il avait de nouveau séjourné dans la capitale : c'est ainsi 
qu'on voit dans les Mémoires secrets (3) qu'en janvier 1781 
il avait eu l'honneur d'être admis chez le prince de Condé 
pour lire un chant de son poème de Roland. Deux ans 
plus tard, il redevint magistrat en obtenant le poste fort 
important de procureur général à Saint-Domingue. Il 
rentra en France au commencement de la Révolution, 
ayant fait, sur la côte dominicaine, un naufrage qui lui fit 
perdre toute sa fortune mobilière, y compris les manus- 
crits de ses poésies non encore publiées. — Il fut membre 

(1) Mémoires secrels, t. VIII, 18 juillet 1775. 

(2) Mémoires secrets, t. X, 28 septembre 1777. 

(3) T. XVII, 27 janvier. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 307 

de la Législative, dont il devint secrétaire, puis président. 
Mais, élu par ses compatriotes pour les représenter à la 
Convention, il refusa d'y siéger. En 1793, il fit représenter 
au Théâtre français une comédie en cinq actes et en vers, 
Paméla ou la Vertu récompensée, qui fit arrêter à la fois 
l'auteur et les acteurs. Il resta en prison jusqu'au 9 Ther- 
midor. Le 28 février 1796, il fut élu membre de l'Institut, 
où il prit place dans la classe de Littérature et Beaux- Arts. 
Il fut ministre de l'intérieur en 1797; puis, après le 
18 Fructidor, membre du Directoire à la place de Carnot ; 
puis de nouveau ministre de l'intérieur en 1798 et 1799. 
Après le 18 Brumaire, il devint sénateur, et reçut ensuite 
le titre de comte de l'Empire. De 1804 à 1814, il fut le pré- 
sident annuel du Sénat. Après la rentrée des Bourbons, il 
fut un des vingt-trois sénateurs que Louis XVIII n'appela 
pas à la Chambre des pairs. — François de Neufchateau 
se retrouve sur les tableaux de 1783 et de 1784, ainsi que 
sur les deux de 1806. Besuchet nous apprend que c'est à 
lui principalement qu'était dû le règlement qui régissait la 
loge depuis cette dernière époque, c'est-à-dire qu'il fut le 
principal mutilateur du règlement de 1778. Il était dans 
son rôle, en effet, puisqu'il présidait le Sénat conser- 
vateur. Au calendrier du Grand Orient pour 1814, il figure 
comme l'un des trois grands conservateurs du Grand 
Chapitre. 

Evariste- Désiré Deforges, chevalier puis vicomte de 
Parny(l), est encore un des « poètes agréables » mention- 
nés à la page 8 du mémoire de La Dixmerie. Il avait déjà 
publié, en 1777, un Voyage en Bourgogne, en prose et en 
vers, et une Épitre aux insurgents de Boston, spirituelle et 
philosophique boutade ; puis, en 1778, un recueil de Poé- 



(1) Né à l'île Bourbon le 6 février 1753, mort à Paris le 5 décembre 
1814. — Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, 
p. 221. 



308 adeptesJdes neuf sœurs 

sies erotiques, qu'il corrigea ensuite en l'augmentant d'un 
quatrième livre, et qui lui valut le surnom de s Tibulle 
français. » Il était entré fort jeune au service militaire. En 
1785, il accompagna à Pondichéry, en qualité d'aide-de- 
camp, M. de Souillac, gouverneur général des possessions 
françaises dans les Indes. Rentré en France en 1786, il dé- 
posa son épée de capitaine pour se livrer entièrement à la 
poésie. Il fit dès lors paraître de nouveaux recueils intitu- 
lés les Tableaux, la Journée champêtre, les Fleurs, et une 
foule de poésies fugitives. Aj'ant perdu sa fortune au com- 
mencement de la Révolution, il occupa successivement 
plusieurs emplois administratifs. Vers la fin du Directoire, 
en 1799, il fit paraître son principal ouvrage la Guerre des 
dieux, poème en dix chants, qui, au dire de Besuchet, a 
rendu son nom universel. Après la réorganisation de 
l'Institut, en 1803, il fut admis dans la troisième classe qui 
devint ensuite la nouvelle Académie française : à sa récep- 
tion présida un autre adepte des Neuf Sœurs, Garât. En 
1808 il publia son dernier poème, les Rose-Croix, dans 
lequel, en dépit du titre, on aurait tort de voir une œuvre 
maçonnique, car il est tout simplement héroïque et galant. 
— En 1815, son successeur à l'Académie reçut, par ordre 
supérieur, défense de faire l'éloge de l'auteur de la Guerre 
des dieux; et, sous Charles X, ce poème, un peu trop libre, 
fut condamné rétrospectivement par arrêt du 27 février 
1827. 

Louis de Fontanes(l) se retrouve sur les tableaux de 1783 
et de 1784, puis sur ceux de 1806 : il fut plus fidèle aux 
Neuf Sœurs qu'à ses opinions et à ses attachements poli- 
tiques. A la page 8 du mémoire de La Dixmerie il est pré- 
senté, à la suite de Roucher, comme marchant au même 



(1) Né à Niort le 6 mars 1757, mort à Paris le 17 mars 1821. — Il a sa 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 117. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 309 

but par d'autres routes, et comme préparant un poème sur 
l'homme : il était alors, lui aussi, un « jeune émule de 
Lucrèce. » Bien jeune encore, il se fit connaître par des 
morceaux de poésies insérés dans le Mercure de France et 
dans l'Almanach des Muses, notamment par la Forêt de 
Navarre, qui est de 1778, et par une Épître à Ducis, qui est 
de 1779. En 1778, l'Académie française ayant proposé pour 
sujet du prix de poésie l'éloge de Voltaire, Fontanes se 
hâta d'en composer un qu'il lut à plusieurs académi- 
ciens (1) ; mais il ne fut pas lauréat, soit qu'il n'eût pas 
envoyé sa pièce, soit qu'elle n'ait pas été jugée digne du 
prix. En 1783, à la suite d'un voyage en Angleterre, il donna 
une traduction en vers de Y Essai sur V homme, de Pope, 
qui augmenta notablement sa réputation. Il publia ensuite 
plusieurs petits poèmes, tels que la Chartreuse de Paris, les 
Livres saints, le Verger, une Épître à Louis XVI, le Jour des 
morts dans une campagne. Il devint enfin lauréat de l'Aca- 
démie en 1789 par un poème sur l'édit en faveur des non- 
catholiques, qui avait rendu l'état-civil aux protestants. 
Quand éclata la Révolution, il en adopta les principes, 
puis en repoussa les conséquences, et prit part à la rédac- 
tion du journal le Modérateur. Ayant secrètement rédigé 
la pétition des Lyonnais contre Collot d'Herbois, adressée 
à la Convention, et le secret ayant été divulgué, il se cacha 
jusqu'au 9 Thermidor. Il écrivit ensuite dans le Mémorial, 
feuille royaliste. A la création de l'Institut, il fut élu mem- 
bre de la troisième classe, pour la section de poésie ; puis 
il fut nommé professeur de belles-lettres à l'école centrale 
des Quatre-nations. Au 18 Fructidor, il dut se sauver en 
Angleterre, où il fit la connaissance de Chateaubriand, 
avec lequel il se lia d'une amitié qui ne se démentit pas; et 
il rentra en France à la suite du 18 Brumaire. Trois mois 
après, le 9 février 1800, il prononçait l'éloge de Washing- 

(1) Mémoires secrets, t. XII, 26 septembre 1778. 



310 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

ton dans l'église des Invalides, qui s'appelait alors le 
Temple de Mars. Il en profita pour louer surtout Bona- 
parte par de nombreuses et transparentes allusions et finir 
par le mettre nettement au-dessus du grand homme dont 
il était chargé d'honorer la mémoire. « C'est ainsi, dit un 
historien de nos jours (1), que la vraie grandeur servit à 
exalter la fausse. L'ambition qui abaisse, écrase et avilit 
les hommes fut placée au-dessus de celle qui les affranchit 
et les élève ; le génie qui détruit fut préféré à celui qui 
fonde ; et l'ombre de Washington fut évoquée du tombeau 
pour escorter dans la demeure des rois ce fils de la Révo- 
lution qui avait renié sa mère. » 

Cette éloquence courtisanesque fut largement payée. 
Entré au Corps législatif en 1801, Fontanes en eut la pré- 
sidence en 1805 et fut fait comte de l'Empire ; en 1808, il 
devint grand-maître de l'Université nouvellement recons- 
tituée ; et, en 1810, reçut un siège sénatorial. Ainsi comblé 
par Napoléon, il fut un de ceux qui votèrent sa déchéance 
en 1814 ; et il rédigea le décret qui la prononçait. Aussi 
fut-il récompensé par Louis XVIII, qui le fit pair de 
France et marquis. 

Jean-Nicolas Démeunier (2) se fit connaître d'abord par 
des traductions de l'anglais et des essais littéraires, à 
l'aide desquels il obtint de devenir secrétaire des commen- 
dements du comte de Provence, le futur Louis XVIII, qui 
le fit aussi nommer censeur royal. Il conserva ce double 
emploi jusqu'à la Révolution. De 1777 à 1780 il fit paraître, 
en trois volumes in-8, Y Esprit des usages et des coutumes des 
différents peuples. En 1786, il donna un Essai sur les Etats- 



(1) Lanfrey, Histoire de Napoléon I eT , t. II, p. 95 (Paris, Charpentier, 
1869, in-12). 

(2) Né à Nozeroy, en Franche-Comté, le 15 mars 1751, mort à Paris 
le 7 février 1814. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 311 

Unis, en un volume in-4. En 1790, il publia, en quatre 
volumes in-8, l'Amérique indépendante ou les différentes 
constitutions des treize provinces. — Élu député aux États 
généraux par le tiers état de la ville de Paris, il prit une 
part importante aux travaux de la Constituante, en fut 
secrétaire, président et membre du comité de constitution. 
Il passa ensuite aux États-Unis, où il séjourna pendant la 
durée de la Législative et de la Convention. Après le 
18 Brumaire, il fut nommé tribun par le Sénat, et présida 
le Tribunat. Il entra au Sénat en 1802 : ce fut sa dernière 
étape. 

Sébastien -Roch- Nicolas Chamfort (1) était un enfant 
naturel comme son compatriote Delille. On l'appelait sim- 
plement Nicolas : il prit le nom de Chamfort quand il se 
produisit dans le monde. Il eut, comme poète et auteur 
dramatique, de précoces et brillants succès. Dès l'âge de 
vingt-trois ans, en 1764, il était lauréat de l'Académie fran- 
çaise pour une Épitre d'un père à son fils sur la naissance 
de son petit-fils. La même année, il donna une comédie en 
un acte et en vers, la Jeune indienne, qui fut applaudie à la 
Comédie française. En 1769, il fut de nouveau couronné 
par l'Académie pour un Éloge de Molière. En 1770, une 
nouvelle comédie de lui, en un acte et en vers, le Marchand 
de Smijrne, fut représentée avec beaucoup de succès. Il 
obtint un succès plus grand encore avec une tragédie en 
cinq actes et en vers, Mustapha et Zèangir, jouée à Fon- 
tainebleau devant la Cour en 1776, représentée à Paris en 
1777, imprimée en 1778. Aussi La Dixmerie put-il consta- 
ter, à la page 7 de son mémoire, qu'il était, ainsi que Le- 
mierre, « en possession des suffrages de la Cour et de la 
Ville, toujours ombragés de lauriers. » Trois ans plus tard, 
en 1781, Chamfort entra à l'Académie française; et son 

(1) Né à Clermont-Ferrand le 6 avril 1740, mort à Paris le 13 avrilâl794. 
— Il a sa notice clans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 56. 



312 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

discours de réception fut reconnu le meilleur qu'on eût 
entendu depuis longtemps. — En 1776, il était devenu 
secrétaire des commandements du prince de Condé, place 
qu'il céda l'année suivante à Philippe-Antoine Grouvelle, 
dont il a été parlé précédemment. Puis il fut secrétaire de 
madame Elisabeth, sœur de Louis XVI. Agrégé aux Neuf 
Sœurs très peu de temps après l'initiation de Voltaire, 
c'est-à-dire au printemps de 1778, il fixa ses pénates à 
Auteuil et devint l'un des plus fidèles habitués du salon de 
M me Helvétius, dont le mari avait été son bienfaiteur alors 
qu'il était un débutant sans fortune. — Quand se manifes- 
tèrent les prodromes de la Révolution, il se démit de son 
emploi de Cour pour rédiger la partie littéraire du Mer- 
cure. Ce fut lui qui suggéra à Sieyès l'idée et le titre de sa 
célèbre brochure sur le tiers état. Ami, conseiller et colla- 
borateur de Mirabeau, il composa pour lui le discours sur 
la destruction des académies, que le grand orateur devait 
lire à la tribune et que la mort l'empêcha de prononcer. 
Lié avec Roland, celui-ci, devenu ministre, le fit nommer 
bibliothécaire de la Bibliothèque nationale. C'est alors 
qu'il composa et publia les vingt-six premiers Tableaux 
historiques de la Révolution. Sous la Terreur, il ne sut pas 
taire l'indignation qu'elle lui inspirait. Se croyant me- 
nacé, il voulut échapper à l'échafaud en se tirant un coup 
de pistolet dans la tête, et mourut des suites de sa bles- 
sure. Son ami Ginguené fut le premier à réunir et à publier 
ses œuvres en vers et en prose (Paris, an III, 4 vol. in-8). 
Une édition abrégée, en deux volumes, parut en 1808. Une 
nouvelle, la plus complète, donnée par Auguis en 1824 et 
1825, comprend cinq volumes in-8. En 1852, M. Arsène 
Houssaye a fait paraître une nouvelle édition abrégée, en 
tète de laquelle est une étude sur l'auteur. Chamfort est, en 
effet, un de ces écrivains qui restent. On a pu dire de lui 
que son esprit avait autant d'étendue et de solidité que de 
pénétration et de finesse. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 313 

Jean-François Guichard (1) est mentionné dans la note 
finale du mémoire de La Dixmerie comme l'un des « poètes 
légers, ingénieux et piquants » qui faisaient le charme des 
banquets des Neuf Sœurs et les délices de tant de sociétés. 
Il avait commencé à se faire connaître en 1748 par une 
ode sur la paix. Il donna plusieurs opéras comiques sur 
les théâtres de la foire et en province. A la Comédie ita- 
lienne, à Paris, il fit jouer, en 1763, le Bûcheron ou les Trois 
souhaits, dont il composa les paroles avec Castel, et que 
Philidor mit en musique. Il a laissé un recueil de poésies 
légères qui reparurent, en 1808, en deux volumes, l'un de 
Contes, l'autre de Fables. — Il figure sur les deux tableaux 
de 1806, comme ayant fait partie de la loge après son 
réveil. 

Louis d'Ussieux (2) est loué par La Dixmerie, dans sa 
note finale, d'avoir su « varier et multiplier si heureu- 
sement » ses productions littéraires. Effectivement, il 
avait publié : en 1771, une. Histoire abrégée de la découverte 
et de la conquête des Indes par les Portugais (2 vol. in-12) ; 
en 1772, une Histoire de la littérature française, en colla- 
boration avec Bastide aîné (2 vol. in-12), le Décaméron 
français ou Anecdotes historiques et amusantes (2 vol. in-8), 
Nouvelles espagnoles, traduites de différents auteurs (2 vol. 
in-12) ; en 1775, des Nouvelles françaises (3 vol. in-8, 2 e édi- 
tion en 1784). De 1775 à 1783, il fit paraître, en quatre 
volumes in-8, une traduction du Roland furieux, de 
l'Arioste, illustrée de 92 estampes dues aux principaux 
artistes du temps, dont cinq étaient adeptes des Neuf 
Sœurs, les peintres Greuze et Monnet, les graveurs Gode- 

(1) Né à Chartrettes, près de Melun, le 5 mai 1731, mort au même lieu 
le 23 février 1811. — Il a sa notice dans le Précis historique de Besu- 
chet, t. II, p. 136. 

(2) Né à Angoulême le 30 mars 1744, mort au château de Vaux (Eure- 
et-Loir) le 21 août 1805. — Il a sa notice dans le Précis historique de 
Besuchet, t. Il, p. 281. 



314 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

froy, Ponce et Moreau le jeune, ouvrage qui est toujours 
recherché par les amateurs de belles éditions. Auteur 
dramatique, il fit représenter des pièces sur différents 
théâtres. Agronome, il donna des articles à plusieurs 
recueils d'agriculture, notamment à celui publié par l'abbé 
Rozier, qui était un éminent franc-maçon. A partir de 1777, 
il fut le directeur et le principal rédacteur du Journal de 
Paris. De 1779 à 1789, il fut un des éditeurs de la Collection 
universelle des mémoires particuliers relatifs à V histoire de 
France (67 vol. in-8). En société avec Du Chesnoy, son 
beau-père, il publia la Petite bibliothèque des dames. — Au 
commencement de la Révolution, il se retira dans le 
domaine qu'il possédait près de Chartres et s'adonna 
exclusivement à l'agriculture. En 1795, les électeurs 
d'Eure-et-Loir l'envoyèrent siéger au conseil des Cinq- 
Cents. Le 18 Brumaire le rendit définitivement à la vie 
privée. 

Louis Laus de Boissy (1) avait, à partir de 1768, fait 
représenter et imprimer un grand nombre de pièces de 
théâtre de divers genres. Il a publié, en outre, de nom- 
breux ouvrages, mémoires et pièces de vers. La corres- 
pondance de Voltaire contient deux lettres à lui adressées 
par le Patriarche, l'une du 6 mai 1777, le complimentant 
sur sa réception à l'Académie des Arcades, l'autre, du 
7 avril suivant, le remerciant pour l'envoi d'une comé- 
die (2). A la mort du poète Dorât, il lui succéda dans les 
bonnes grâces de la comtesse Fanny de Beauharnais, qui 
lui fit présider son bureau de bel esprit (3) ; mais il fut 
ensuite supplanté par le chevalier de Cubières. Ses deux 



(1) Né à Paris en 1747, mort sous la Restauration. — Il a une brève 
notice clans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 32. 

(2) Éd. Beuchot, t. LXX, p. 41, 315. 

(3) Voir Mémoires secrets, t. XVI, 26 octobre 1780, et aussi t. X, 4 août 
1777. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 345 

ouvrages les plus importants par leur étendue furent 
publiés vers la fin de sa vie : en 1806, les Mémoires de 
mademoiselle de Montpensier (4 vol. in-12) ; en 1814, YHis- 
toirc des amours de Louis XIV (5 vol. in-12). 

Barthélémy Imbert (1) est un des trois « poètes agréables » 
mentionnés à la page 8 du mémoire de La Dixmerie, les 
deux autres étant La Louptière et le chevalier de Parny. Il 
avait précédé et avait entraîné dans la carrière poétique 
Roucher, son ami de jeunesse, qui, dans une note des 
Mois (2), reconnaît avoir suivi son exemple et ses conseils. 
Dès 1771, il s'était fait connaître par un volume d'Histo- 
riettes en vers. Son chef-d'œuvre fut le Jugement de Paris, 
poème en quatre chants, qu'il publia à l'âge de vingt-cinq 
ans, en 1772. Le continuateur de Bachaumont (3) en salua 
l'apparition en ces termes : 

Il paraît un poème sur le Jugement de Paris par M. Imbert, 
jeune homme qui promet beaucoup et dont les vers sont pleins 
de grâce et d'harmonie, où l'on trouvre d'ailleurs de l'invention 
et du génie dans la composition. 

En 1773, il donna des Fables nouvelles; en 1774, de 
Nouvelles historiettes en vers. En 1776 parurent de lui les 
Bienfaits du sommeil ou les Quatre rêves accomplis, petit 
poème en quatre chants, luxueusement édité avec cinq 
estampes dessinées par Moreau le jeune (4) et qui, de nos 
jours, a été réimprimé en fac-similé (Paris, Lemonnyer, 
1883, in-12) : c'est un panégyrique de circonstance en 
l'honneur de Louis XVI, de Turgot et de Malesherbes. En 
1777, il publia les Rêveries philosophiques. Indépendam- 

(1) Né à Nîmes en 1747, mort à Paris le 28 août 1790. 

(2) Grande édition, t. I, p. 100. 

(3) Mémoires secrets, t. VI, 8 septembre 1772. 

(4) Le Jugement de Paris et les Nouvelles historiettes en vers ont été 
également illustrés par Moreau. 



316 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

ment d'autres poésies imprimées postérieurement, il fit 
représenter plusieurs pièces de théâtre en vers ou en 
prose. Il fut enfin critique théâtral, comme rédacteur de 
l'important journal le Mercure de France, édité par le 
libraire Panckoucke. 

Antoine-Marin Lemierre (1) partage avec Chamfort, dans 
le mémoire de La Dixmerie, la mention laudative d'être 
« en possession des suffrages de la Cour et de la Ville », 
l'honneur d'être « ombragé de lauriers » : il était comme 
lui, destiné à devenir l'un des Quarante immortels. Il avait 
eu de grands succès comme poète didactique et comme 
auteur tragique. Issu d'une famille pauvre, il avait été le 
secrétaire du fermier général Dupin, qui lui facilita l'en- 
trée de la carrière littéraire. Il commença sa réputation, en 
1754, par un poème sur le Commerce, où se trouvait un 
vers devenu fameux et qu'il donnait lui-même comme « le 
vers du siècle » : 

Le trident de Neptune est le sceptre du monde. 

Son poème sur i Utilité des découvertes dans les sciences et 
dans les arts sous le règne de Louis XV, paru en 1755, et 
celui sur la Peinture, qui est de 1769, furent, de même, fa- 
vorablement accueillis. Un quatrième, les Fastes ou les 
usages de Vannée, eut moins de succès en 1779. Voici 
comment le continuateur de Bachaumont (2) en salua l'ap- 
parition : 

M. le Mierre est actuellement occupé à faire imprimer son 
poème des Fastes de l'année, c'est-à-dire roulant sur toutes les 
cérémonies, fêtes et époques civiles, politiques ou religieuses de 

(1) Né à Paris le 12 janvier 1723, mort àSaint-Germain-en-La}'e le 4 juillet 
1793. — Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet (t. II, p. 178- 
180), où il est dit qu'il assista à la réception de Voltaire : on a vu pré- 
cédemment qu'il fut initié immédiatement avant la pompe funèbre du 
28 novembre 1778. 

(2) Mémoires secrets, t. XIV, 1 er juin 1779. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 317 

la France. Quoique ce poète en ait fait souvent la lecture dans 
les sociétés, on ne peut, comme on l'a fait, s'en rapporter aux 
suffrages de ses amis ; on conçoit que cette entreprise, modelée 
sur celle d'Ovide, exigerait une plume aussi féconde, aussi ingé- 
nieuse, aussi brillante, mais surtout variée, autant que les évé- 
nements qu'il s'agit de décrire; et M. le Mierre a une plume 
sèche, une manière raide, une versification rude, toutes qualités 
bien opposées à son sujet. 

Les neuf tragédies qu'il fit représenter forment le plus 
gros de son bagage littéraire. Les principales sont : 
Hypermnestre (1758), Guillaume Tell (1766), la Veuve de 
Malabar (1770), Barnevelt, enfin, dont la représentation, 
retardée pendant vingt-cinq ans par égard pour la maison 
d'Orange, ne put avoir lieu qu'en 1790. — Il entra à l'Aca- 
démie française en 1781, après deux candidatures infruc- 
tueuses. — Dix-sept ans après sa mort, en 1810, ses œuvres 
complètes furent réunies en trois volumes in-8. 

Claude- Marie -Louis -Emmanuel Carbon de Flins des 
Oliviers (1) était un homme de lettres qui fut aussi con- 
seiller à la cour des Monnaies pendant les dernières années 
de l'ancien régime. Sa première œuvre imprimée fut le 
petit poème consacré à l'éloge de Voltaire, lu par lui le 
16 août 1779 à la séance académique des Neuf Sœurs, et 
dont il parut deux éditions en cette même année 1779. 
Puis il donna successivement : en 1780, les Amours, élégies 
en trois livres, avec un essai sur la poésie erotique; en 
1781, Fragment d'un poème sur V affranchissement des noirs, 
lu en séance publique de l'Académie française; en 1782, 
un volume in-8 de Poèmes et discours en vers, édité par 
Valleyre; en 1784, Plan d'un cours de littérature, présenté 
à monseigneur le Dauphin; en 1789, Dialogue entre l'auteur 
et le frondeur. Privé de sa charge de conseiller par la Révo- 
lution, il devint auteur dramatique et journaliste. Il fit 

(1) Né à Reims en 1757, mort à Vervins en 1806. 



318 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

représenter et imprimer : en 1790, le Réveil dÉpiménide à 
Paris ou les Étrennes de la liberté, comédie en un acte et en 
vers; en 1791, le Mari directeur ou le Déménagement du 
couvent, comédie en un acte, en vers libres; en 1792, la 
Jeune hôtesse, comédie en trois actes et en vers. Il fut l'un 
des écrivains du journal le Modérateur, à la rédaction 
duquel présidait Fontanes. Lorsque celui-ci fut devenu un 
grand personnage, il fit nommer Carbon procureur impé- 
rial à Vervins, poste qu'il occupait au moment de sa mort 
survenue en 1806 après qu'il eut été inscrit comme tel sur 
le tableau de la loge. 

Alexandre-Louis-Bertrand Robineau de Beaunoir (1) prit 
d'abord le petit collet, et comme abbé de Beaunoir, obtint 
une place d'attaché à la bibliothèque du Roi ; aussi figure-t- 
il avec cette dernière qualité au tableau de 1779 parmi les 
associés libres. En 1779 il avait fait représenter, sur le 
théâtre de Nicolet, V Amour quêteur, comédie en trois actes 
et en prose, qui attira la Cour et la Ville, mais à la suite de 
laquelle il dut quitter le petit collet sur l'injonction de l'ar- 
chevêque de Paris. Pendant les années suivantes il eut une 
vogue croissante dans les petits spectacles du boulevard ; 
mais en 1782, il aborda une scène plus importante, la Co- 
médie italienne, par un opéra comique du grand genre, la 
Nouvelle Omphale, dont le grand succès est attesté par le 
continuateur de Bachaumont (2). Après avoir beaucoup 
produit comme auteur dramatique, il fut directeur du 
théâtre de Bordeaux de 1787 à 1789. Ayant émigré dès le 
commencement de la Révolution, il passa en Russie où il 
devint, en 1796, directeur des trois théâtres de la Cour, 
situation qu'il perdit lors du bannissement général des 
Français en 1798. Rentré à Paris en 1801, il fut, jusqu'à la 
chute de l'Empire, journaliste et correspondant littéraire 

(1) Né à Paris le 4 avril 1746, mort à Paris le 5 août 1823. 

(2) Mémoires secrets, t. XX, 4 mars 1782, t. XXI, 27 et 28 novembre. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 319 

de plusieurs personnages étrangers. A la Restauration, il 
eut une sinécure littéraire au ministère de la police, .puis à 
celui de l'intérieur. — Dans la France littéraire de Quérard 
la nomenclature de ses pièces de théâtre imprimées ne 
comporte pas moins de 31 numéros, en outre d'œuvres 
diverses en prose et en vers. 

Jean-Pierre Claris de Florian (1) est présenté par la Dix- 
merie, dans la note finale de son mémoire, comme «joi- 
gnant à l'avantage d'être petit-neveu de Voltaire des talents 
que l'hérédité, même directe, ne donne pas toujours. » 
Agé alors de vingt-quatre ans à peine, il n'avait guère fait 
preuve publique de ces talents que par une petite comédie, 
les Deux billets, qui fut jouée à la Comédie italienne en 
cette même année 1779. Il donna ensuite au même théâtre 
Jeannot et Colin en 1780, les Deux jumeaux de Bergame et 
le Bon ménage en 1782. Il fut aussi, en 1782, lauréat de 
l'Académie française pour le prix de poésie ; et il le rede- 
vint en 1784. Il fit paraître, en 1783, un roman pastoral, 
Galatée, auquel il donna pour pendant, cinq ans plus tard, 
Estelle et Némorin. Il écrivit encore deux romans poétiques, 
Numa Pompilius, imprimé en 1786, et Gonzalve de Cordoue 
en 1791. Entre temps il était entré à l'Académie française, 
en 1788, à l'âge de trente-trois ans. L'influence du duc de 
Penthièvre, dont il était le familier, ne fut pas étrangère à 
l'événement. Florian avait d'abord été page de ce puissant 
seigneur, puis capitaine dans son régiment de dragons, et 
était devenu gentilhomme ordinaire de sa chambre. La 
duchesse d'Orléans et la princesse de Lamballe, fille et 
belle-fille du duc, s'étaient d'ailleurs activement employées 
au succès du jeune immortel. Son meilleur titre aux yeux 
de la postérité est un recueil de fables qu'il fit paraître en 



(1) Né à Florian, en Languedoc, le 6 mars 1755, mort à l'orangerie de 
Sceaux le 13 septembre 1794. — Il a sa notice dans le Précis historique 
de Besuchet, t. II, p. 115. 



320 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

1792, recueil où se trouvent des morceaux qu'on lit encore 
avec intérêt et qu'on fait apprendre à la jeunesse. — Il a 
été fait, après la mort de Florian, plusieurs éditions de ses 
œuvres complètes, dont la dernière est de 1837-1838 (12 vo- 
lumes in-8, dont cinq d'œuvres posthumes). 

Joseph-Dominique Garât (1) se fit une réputation de 
littérateur dans le genre des éloges académiques, tout en 
exerçant la profession d'avocat à Paris, après avoir fait 
partie du barreau bordelais. On a vu précédemment qu'en 

1778 il se vit préférer par l'Académie française le travail 
de l'abbé Remy pour YÉloge de VHopital. Mais ensuite il 
remporta le prix d'éloquence pour YÉloge de Suger, en 

1779 ; pour YÉloge de Montausier, en 1781 ; pour YEloge de 
Fontenelle, en 1784 (2). Il occupa Une chaire au Lycée, dès 
l'organisation de cet établissement, et y professa l'histoire 
avec succès. — En 1789, il fut élu député aux États géné- 
raux par le tiers état du bailliage de Labour, en même 
temps que son frère aîné, qui était avocat au parlement 
de Bordeaux. Il n'eut qu'un rôle effacé à la Constituante, 
et y parla peu; mais il rédigea, pour le Journal de Paris, 
une analyse fort bien faite des travaux de l'assemblée. Le 
12 octobre 1792, il fut nommé par la Convention, ministre 
de la justice, en remplacement de Danton, et eut, en cette 
qualité, le triste devoir d'aller faire donner lecture à 
Louis XVI de son arrêt de mort. Le 14 mars 1793, il rem- 
plaça Roland comme ministre de l'intérieur. Jeté en prison 
vers la fin de la Terreur, il en sortit à la suite du 9 Ther- 
midor. Sous le Directoire, il dirigea l'instruction publique 
avec le titre de commissaire général, et professa, à l'École 
normale, l'analyse de l'entendement humain. Quand fut 



(1) Né à Bayonne le 8 décembre 1749, mort à Ustaritz le 9 décembre 
1833. 

(2) Mémoires secrets, t. XIV, 26 août 1779, t. XVIII, 27 août 1781, 
t. XXVI, 25 août 1784. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 321 

organisé l'Institut national de France, à la fin de 1795, il 
en fit partie comme membre de la classe des sciences 
morales et politiques. Après avoir été ambassadeur à 
Naples, il devint membre du conseil des Anciens en 1798, 
puis sénateur après le 18 Brumaire. En 1803, lors de la 
réorganisation de l'Institut, qui fit disparaître la classe 
des sciences morales et politiques comme sentant trop 
l'idéologie, il passa dans la classe nouvelle de « langue et 
littérature françaises », qui correspondait à l'ancienne 
Académie française, dont elle reprit le nom après la chute 
de l'Empire ; et, à ce titre, il figure sur la liste générale 
des immortels. Lorsque fut créée la noblesse impériale, 
Napoléon le fit comte. — Membre de la Chambre des 
députés pendant les Cent-Jours, il y fit, au bruit du canon, 
une déclaration de principes digne de la France et de la 
philosophie. Aussi fut-il exclu de l'Académie française par 
le gouvernement de la Restauration, en 1816. Redevenu 
simple homme de lettres, et bien que déjà septuagénaire, 
il écrivit et publia un ouvrage d'un très notable intérêt 
historique, qui reste son principal titre littéraire, Mémoires 
historiques sur M. Suard et sur le XVIII e siècle (Paris, 1820, 
2 vol. in-8). — En 1832, un an avant sa mort, l'octogénaire 
Garât redevenait membre de l'Institut pour l'Académie 
des sciences morales et politiques, créée à nouveau par le 
gouvernement de Juillet. 

Pierre-Louis Ginguené (1) avait vingt ans à peine quand 
il commença à se faire une réputation dans la société 
parisienne par une jolie fantaisie en vers, la Confession de 
Zulmé, qui fut répétée dans les salons et courut en manus- 
crit avant d'être imprimée dans l'Almanach des Muses (2). 
En 1777, il écrivit un opéra comique en deux actes, 

(1) Né à Rennes le 25 avril 1748, mort à Paris le 16 novembre 1816. — 
Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 130, 

(2) On la trouve dans le volume de ce recueil pour 1779. 

21 



322 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Pomponin, mis en musique parPiccinni, dont ce fut la pre- 
mière œuvre en France, et qui fut représenté devant la 
Cour à Fontainebleau (1). Mais la poésie ne fut pour lui 
qu'un délassement occasionnel. Il fut surtout, avant la 
Révolution, un critique littéraire et musical: les articles 
qu'il publia dans différents journaux lui valurent une im- 
portante situation dans ce qu'on appelait la république des 
lettres. Très lié avec le célèbre compositeur italien, il joua 
un grand rôle, de 1780 à 1782, dans la fameuse guerre des 
Piccinnistes et des Gluckistes, qui se termina par le triom- 
phe de son ami. — Quand commença la Révolution, il 
devint un journaliste politique. Il rédigea la Feuille villa- 
geoise avec quatre autres adeptes des Neuf Sœurs, Cerutti, 
Chamfort, Grouvelle et Berquin. En 1791, il publia un 
petit livre qui est resté et qui restera, De l'autorité de Rabe- 
lais dans la révolution présente et dans la constitution civile 
du clergé, livre réimprimé en 1879, avec un avertissement 
de l'historien Henri Martin, et classé dans les publications 
de la Librairie des Bibliophiles. Le titre, qui dut paraître 
paradoxal alors que la France n'était encore qu'à la veille 
de devenir républicaine, est devenu une vérité. Les parois- 
siens du curé de Meudon, toujours plus nombreux dans 
notre pays et ailleurs, ne sauraient trop dévotieusement 
relire ce volume de cent soixante pages, où se trouve con- 
densée une bonne partie de la moelle rabelaisienne. Ce 
n'était assurément pas pour fortifier ce qu'on a appelé 
depuis le principe d'autorité que Gingucné reproduisait ce 
propos de Panurge : « Ces diables de rois ne sont que 
veaux, et ne savent et ne valent rien, sinon à faire des 
maux aux pauvres sujets, et à troubler le monde par 
guerre pour leur inique et détestable plaisir. » En termi- 
nant il rapporte, avec Gargantua, l'apophtegme de Platon 

(1) Mémoires secrets, t. X, 11 octobre 1777. Cette pièce y est men- 
tionnée, dans la liste des nouveautés à exécuter à Fontainebleau, comme 
devant être représentée le 24 octobre. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 323 

que les républiques seront heureuses quand les rois philo- 
sopheront ou que les philosophes régneront. Et il conclut 
ainsi : « Les rois ne se pressant pas de philosopher, il fallait 
bien que les philosophes accomplissent enfin la prophétie 
de Platon et de Rabelais. Ainsi font-ils. » Incarcéré vers la 
fin de la Terreur et délivré par le 9 Thermidor, Ginguené 
fut chargé par la Convention, en 1794, de diriger l'instruc- 
tion publique. Nommé par le Directoire ambassadeur près 
le roi de Sardaigne, il négocia, en 1798, le traité qui rendit 
la France maîtresse de Turin. Membre du Tribunat après 
le 18 Brumaire, il en fut éliminé en 1802, parce qu'il ne se 
montrait pas docile au pouvoir qui déjà devenait despo- 
tique, notamment pour s'être prononcé en faveur de l'ins- 
titution du jury que Bonaparte attaquait sournoisement. 
Membre de l'Institut dès l'origine comme faisant partie de 
la classe des sciences morales et politiques, il en fut exclu 
à la réorganisation de 1803 qui fit disparaître cette classe ; 
mais il y rentra peu de temps après, par élection nouvelle, 
comme membre de la classe d'histoire et de littérature an- 
cienne, qui venait d'être formée. Rendu à la vie privée, il 
redevint journaliste : il écrivit, notamment, dans la Décade 
philosophique, la Revue philosophique et le Moniteur. En 
1791 il avait publié un volume de Lettres sur les confessions 
de J.-J. Rousseau. En 1810 et 1814 il fit paraître deux volu- 
mes de Fables. Son dernier et plus considérable ouvrage a 
été une Histoire littéraire de VItalie, dont il a donné neuf 
volumes de 1811 à 1816, et qui a été achevée après sa mort 
par Salfi. Il a écrit de nombreux articles pour la Biographie 
universelle de Michaud, qui présente ainsi une garantie 
particulière pour les notices de francs-maçons dont il est 
l'auteur. — Il fut un fidèle des Neuf Sœurs : second ora- 
teur sur le tableau de 1784, il se retrouva sur ceux de 1806. 
Antoine Le Blanc de Guillet (1) était entré à seize ans 

(1) Né à Marseille le 2 mars 1730, mort à Paris le 2 juillet 1799. — Il a 
une brève notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 33. 



324 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

dans la congrégation de l'Oratoire : il avait, pendant dix 
ans, professé les humanités et la rhétorique dans divers 
collèges. Venu à Paris, il devint exclusivement homme de 
lettres et travailla d'abord au Conservateur, ouvrage pério- 
dique publié de 1756 à 1761 (30 vol. in-12). En 1763, il fit 
représenter à la Comédie française Mango Capac, tragédie 
en cinq actes, assez défectueuse de forme, mais où l'on 
trouve des pensées d'une telle hardiesse contre le despo- 
tisme qu'on pourrait la croire écrite sous la Révolution. 
Dès la deuxième représentation il fallut en retrancher 360 
vers; et l'impression en fut défendue jusqu'en 1782, épo- 
que où la pièce fut reprise, avec peu de succès d'ailleurs. 
En 1772, il mit à la scène sur le même théâtre, avec les 
Druides, le despotisme sacerdotal et le fanatisme. Cette 
tragédie en cinq actes fut brusquement défendue, après 
douze représentations, sur la demande de l'archevêque de 
Paris (1). Comme Mango Capac, elle fut reprise à la scène 
et imprimée en 1782, grâce à l'appui du parti économiste 
auquel appartenait Fauteur, et aussi grâce à l'appui des 
« coryphées de l'Académie française (2). » Elle fut encore 
reprise, avec beaucoup de succès, le 1 er juillet 1784 (3). 
Entre temps il avait donné deux pièces moins impor- 
tantes : en 1763, l'Heureux événement, comédie en trois 
actes et en vers; en 1775, Albert l eT ou Adelina, comédie 
héroïque en trois actes, en vers de dix syllabes, particuliè- 
rement soutenue par les économistes (4). Postérieurement, 
il produisit encore et fit imprimer, sans qu'elles aient été 
représentées : en 1786, Virginie, tragédie en cinq actes; en 
1791, le Clergé dévoilé ou les États généraux de 1303, tra- 
gédie en trois actes, « dédiée aux amis de la Constitution. » 

(1) Mémoires secrets, t. XXIV (additions), 28 et 29 avril 1772. 

(2) Mémoires secrets, t. XX, 4 février 1782. 

(3) Mémoires secrets, t. XXVI, 4 juillet 1784. 

(4) Mémoires secrets, t. VII, 7 février 1775. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 325 

Enfin, en 1794, l'ancien oralorien fit représenter une tra- 
gédie qui n'a pas été imprimée, Tarquin ou la Royauté 
abolie. — Le 25 mars 1798, quinze mois avant sa mort, il 
fut élu membre de la troisième classe de l'Institut, pour la 
section de poésie. 

Edme-Louis Billardon de Sauvigny (1) avait mené de 
front le service militaire et la culture de la poésie. Pourvu 
d'une lieutenance de cavalerie à l'âge de vingt ans, il fut 
ensuite admis dans les gardes du corps de Stanislas, le roi 
de Pologne, beau-père de Louis XV, réduit à régner sur le 
duché de Lorraine. Après la mort de ce prince, il vint à 
Paris et se fit auteur dramatique. Après bien des difficultés 
et plus d'un an d'attente, sa première pièce, la Mort de 
Socrate, drame en trois actes, fut jouée à la Comédie fran- 
çaise, au printemps de 1763, avec quelque succès (2). Mais 
les autres pièces qu'il fit représenter, soit au même théâtre, 
soit à la Comédie italienne, soit au Théâtre lyrique, ne 
réussirent que fort médiocrement. Ses œuvres diverses, en 
prose et en vers, sont mentionnées au nombre de vingt- 
neuf dans la France littéraire de Quérard. — En 1776, il 
remplaça Crébillon fils comme censeur de la police, ce qui 
était une place importante dans la littérature ; mais, en 
1788, il fut exilé à trente lieues de Paris pour avoir, comme 
censeur, approuvé le Dictionnaire des honnêtes gens de 
Sylvain Maréchal. En 1789, il fut attaché à l'état-major de 
la cavalerie parisienne en qualité d'adjudant général : il 
en avait le commandement provisoire en 1792, époque à 
laquelle il réprima une émeute qui avait éclaté rue de Va- 
renne, et il parut à la barre de la Convention pour rendre 
compte de cette journée. Après la Terreur, il obtint un 

(1) Né vers 1730 dans le diocèse d'Auxerre, mort le 19 août 1812. 

(2) Voir Mémoires secrets, t. I, 22 mars et 21 juin 1762, 27 janvier, 
23 mars, 25 septembre et 19 novembre 1763. 



326 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

emploi au ministère de l'intérieur. Il finit obscurément 
dans un âge très avancé. 

Jacques Delille (1) était à l'apogée de sa gloire quand il 
prit place dans le temple symbolique, en 1783 ou peu aupa- 
ravant. Il était le fils naturel d'un avocat de Clermont- 
Ferrand, qui le reconnut dans l'acte de baptême et mourut, 
peu de temps après, ne lui laissant qu'une pension viagère 
de cent écus. Parvenu à l'âge adulte, il prit le nom de 
Delille, qui n'était ni celui de son père ni celui de sa mère, 
imitant ainsi l'exemple de d'Alembert. Ordonné sous- 
diacre, l'abbé Delille professa dans différents collèges ; et, 
après des productions littéraires de moindre importance, 
il fit paraître, à la fin de 1769, une traduction en vers des 
Géorgiques de Virgile qui enchanta les connaisseurs. Vol- 
taire regardait cette traduction comme « un des ouvrages 
qui font le plus d'honneur à la langue française (2). » Le 
4 mars 1771, de Ferney, il s'adressa à l'Académie française, 
lui demandant d'admettre dans son sein ce poète de trente 
ans, auteur de l'un des deux meilleurs poèmes (l'autre 
étant les Saisons de Saint-Lambert) qui aient honoré la 
France après V Art poétique (3). L'abbé Delille fut nommé 
l'année suivante ; mais, sur la représentation faite par le 
maréchal de Richelieu, l'élection ne fut pas confirmée par 
le Roi, l'élu ayant paru trop jeune pour être classé parmi 
les immortels. Deux ans plus tard, une nouvelle élection, 
qui fut dûment confirmée, lui ouvrit définitivement les 
portes du cénacle. Après les Géorgiques, qui sont restées 



(1) Né à Clermont-Ferrand le 22 juin 1738, mort à Paris le 1 er mai 
1813. — Il a une courte notice dans le Précis historique de Besuchet, 
t. II, p. 34, où il est dit que la loge eut la gloire de le posséder lors de 
la reprise des travaux sous l'Empire; son nom, pourtant, ne figure pas 
sur les tableaux de 1806. 

(2) Lettre à Chabanon, 6 février 1771 (éd. Beuchot, t. LXVII, p. 44.) 

(3) Éd. Beuchot, même vol., p. 76. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 327 

son chef-d'œuvre, Delille ne publia, jusqu'à la Révolution 
que les Jardins ou l'art d'embellir les paysages, poème en 
quatre chants, qui parut en 1782 et qui fut aussitôt traduit 
dans les principales langues de l'Europe. En 1795 il fut 
compris dans la troisième classe de l'Institut, pour la sec- 
tion de poésie ; mais il cessa bientôt après d'en faire partie, 
pour défaut de résidence, parce qu'il alla faire à l'étranger 
un séjour prolongé pendant lequel il se maria. Rappelé en 
France en 1801 par le gouvernement consulaire qui lui 
rendit la chaire de poésie latine au Collège de France, l'ex- 
abbé Delille redevint membre de l'Institut à la réorganisa- 
tion de 1803, pour faire partie de la deuxième classe, en 
laquelle revivait, moins la dénomination, l'ancienne Aca- 
démie française. Dans cette nouvelle période de sa car- 
rière, il fit paraître successivement : en 1802, la Pitié, 
poème en quatre chants, et l'Homme des champs ou les 
Géorgiques françaises, aussi en quatre chants ; en 1805, une 
imitation du Paradis perdu, de Milton, et la traduction en 
vers de l'Enéide, de Virgile, dont il avait lu des fragments 
à Ferney en 1776 ; en 1806, l'Imagination poème en huit 
chants ; en 1806, les Trois règnes de la nature, aussi en huit 
chants. — Onze ans après sa mort, en 1824, ses œuvres 
complètes ont été réunies en seize volumes in-8. — Par la 
pureté du dessin et la douceur du coloris, qui caractérisent 
sa manière, Delille a mérité d'être appelé le Watteau de la 
poésie. 

Arnaud Berquin (1) s'était d'abord fait connaître, en 
1774, par un volume d'Idylles et par Pygmalion, scène 
lyrique. L'année suivante, il publia un second recueil 
d'Idylles. Il donna un premier recueil de Romances en 
1776, et un second en 1788. La plupart de ces romances 



(1) Né à Langoiran (Gironde) en 1750, mort à Paris le 21 décembre 1791. 
— Il a une notice de dix lignes dans le Précis historique de Besuchet, 
t. II, p. 26. 



328 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

furent chantées dans toute la France. Berquin est surtout 
connu par les nombreux ouvrages qu'il composa pour 
l'instruction et l'amusement de la jeunesse. L'un de ses 
ouvrages, intitulé Y Ami des enfants, lui valut, en 1784, le 
prix que l'Académie française devait décerner au livre le 
plus utile paru dans l'année ; et ce titre devint un surnom 
pour lui-même. L'édition originale de ses œuvres ne com- 
prend pas moins de soixante volumes in-8. Il en a été fait 
plusieurs réimpressions après sa mort. Peut-être cet excel- 
lent homme fut-il trop optimiste dans les aperçus qu'il 
donnait à ses jeunes lecteurs sur les choses du monde; et 
le mot « berquinade » est resté pour désigner une composi- 
tion littéraire où les réalités de la vie sont peintes en rose. 



PEINTRES 

On voit figurer sur le tableau de 1779 : Monnet, peintre 
du Roi ; Notté, peintre ; Greuze, de l'Académie royale de 
peinture ; Vernet, peintre du Roi, conseiller de l'Académie 
royale de peinture; Goujet, peintre. — Les tableaux de 1783 
et de 1784 ajoutent : Jouette, artiste; Houël, de l'Académie 
royale de peinture; Prud'homme, peintre d'histoire (1). 

Charles Monnet (2) est ainsi apostrophé par La Dixmerie 
dans la note finale de son mémoire : « Vous, F. Monnet, 
dont le crayon et le pinceau sont également chers à l'ama- 
teur, également habile vous-même dans l'art opposé d'i- 
miter et de produire. » Il est porté sur les tableaux de 1783 



(1) Les renseignements utilisés ici pour les artistes du dessin sont em- 
pruntés, en partie, au Dictionnaire général des artistes de l'école fran- 
çaise, commencé par Bellier de la Chevignerie, continué par Auvray 
(Paris, Renouard, 1882-85, 2 gros vol.). 

(2) Né à Paris le 10 janvier 1732, mort après 1806. — Il a une notice 
de douze lignes dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 204. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 329 

et 1784 avec la qualité de membre de l'Académie royale de 
peinture, par lui acquise dans l'intervalle. On le retrouve, 
devenu septuagénaire, sur les deux tableaux de 1806. Il a 
exposé des tableaux à plusieurs salons, de 1765 à 1781. 

Claude-Jacques Notté, comme le précédent, se retrouve 
sur les tableaux de 1783 et de 1784, ainsi que sur ceux de 
1806. Il exposa au salon de 1779 le portrait de Franklin et 
celui du comte de Milly. Il a dessiné les portraits de Du- 
paty et de Legrand de Laleu, dont le premier a été gravé 
par Gaucher et le second par Choffard. 

Jean-Baptiste Greuze(l) est ainsi présenté par LaDixme- 
rie à la page 9 de son mémoire : « Voué à la morale (2) 
comme La Fontaine, et, comme lui, ne cessant jamais 
d'être naïf lors même qu'il est sublime ; devenu enfin le 
peintre de toutes les conditions, de tous les âges, comme 
La Fontaine en est le poète. » Il fut à la fois peintre et gra- 
veur, extrêmement fécond dans ces deux arts. Il excellait 
à représenter des scènes morales, en même temps drama- 
tiques ou touchantes. Il réussissait à ennoblir le genre rus- 
tique sans en altérer la simplicité. Presque tous ses ta- 
bleaux ont été gravés avec succès, soit par lui-même, soit 
par d'autres artistes. Déjà célèbre comme peintre de genre, 
il brigua d'être reçu à l'Académie royale comme peintre 
d'histoire, pour prendre rang dans une classe aux membres 
de laquelle étaient réservées les places de professeurs et 
les fonctions honorifiques de la compagnie. A cet effet, en 
1769, il présenta un tableau dont le sujet était Septime 
Sévère reprochant à son fils Caracalla d'avoir attenté à sa 

(1) Né à Tournus le 21 août 1725, mort à Paris le 21 mars 1806. — Il a 
sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 133. 

(2) Déjà Diderot, dans son Salon de 1765, avait dit de Greuze : « Voici 
votre peintre et le mien, le premier qui se soit avisé, parmi nous, de 
donner des mœurs à l'art et d'enchaîner des événements d'après lesquels 
il serait facile de faire un roman. » (Œuvres complètes de Diderot, éd. 
Garnier frères, 1876, t. X, p. 341). 



330 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

vie. Examen fait de cette toile, on fit entrer Greuze dans la 
salle des séances ; on lui annonça sa réception ; on lui fit 
prêter serment comme académicien et on lui déclara qu'il 
avait été reçu, non pour le tableau présenté, jugé insuffi- 
sant, mais pour ses excellentes productions antérieures, 
et comme peintre de genre (1). De nombreuses toiles de 
lui sont au musée du Louvre, notamment Y Accordée de 
village, la Cruche cassée, la Malédiction paternelle. Il s'en 
trouve aux musées d'Angers, de Metz, de Montpellier, de 
Nantes, de Rouen, et beaucoup dans des collections parti- 
culières. 

Claude- Joseph Vernet (2) fut peintre et graveur comme 
Greuze, mais dans un genre différent. Fils d'un peintre 
décorateur d'Avignon et d'abord élève de son père, il vou- 
lut aller se perfectionner dans son art en Italie et s'y rendit 
par mer : ce premier voyage décida de sa vocation pour 
les sujets maritimes. Il se maria à Rome, y fut reçu mem- 
bre de l'académie de Saint-Luc, et ne revint en France 
qu'après une absence de vingt-deux ans, rappelé par 
Louis XV qui le chargeait de peindre les principaux ports 
de France. C'était en 1753 : on lui allouait six mille livres 
pour chacune des vingt toiles qu'il s'engageait à couvrir. 
Quatorze ans plus tard, en 1767, le banquier de La Borde 
lui donnait quarante mille écus pour huit tableaux, soit 
cent vingt mille livres, autant que le prix payé par le Roi 
pour les vues de vingt ports de mer (3). Presque aussitôt 
après son arrivée à Paris il fut reçu à l'Académie royale 



(1) Diderot, 13* lettre sur le Salon de 1769 (éd. Garnier, t. XI, p. 438- 
440). — Besuchet, insuffisamment informé, dit que Greuze ne devint 
jamais académicien, parce qu'il refusa de composer un tableau pour 
son admission. 

(2) Né à Avignon le 14 août 1714, mort à Paris le 3 décembre 1789. — 
Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 283. 

(3) Mémoires secrets, t. XVIII (additions), 25 octobre 1767. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 331 

de peinture : il en fut nommé conseiller en 1706. — A la 
page 9 de son mémoire, la Dixmerie apprécie le talent de 
Vernet en présentant ce peintre comme « accoutumé à 
prendre la nature sur le fait dans toutes ses révolutions, à 
peindre avec une égale supériorité ses etïets les plus ter- 
ribles comme ses aspects les plus doux. » Diderot avait 
porté le même jugement dans son Salon de 1763 (1) mais 
a\ec plus d'ampleur, de force et d'éclat : 

Quelle immense variété de scènes et de figures! quelles eaux ! 
quels ciels ! quelle vérité ! quelle magie ! quel éclat ! 

C'est Vernet qui sait rassembler les orages, ouvrir les cata- 
ractes du ciel et inonder la terre ; c'est lui qui sait, quand il lui 
plait, dissiper la tempête et rendre le calme à la mer, la séré- 
nité aux cieux. Alors toute la nature, sortant comme du chaos, 
s'éclaire d'une manière enchanteresse et reprend tous ses 
charmes. Comme ses jours sont sereins! comme ses nuits sont 
tranquilles ! comme ses eaux sont transparentes ! C'est lui qui 
crée le silence, la fraîcheur et l'ombre dans les forêts. C'est lui 
qui ose sans crainte placer le soleil ou la lune dans son firma- 
ment. Il a volé à la nature son secret ; tout ce qu'elle produit, il 
peut le répéter. 

Et comment ses compositions n'étonneraient-elles pas ? Il 
embrasse un espace infini; c'est toute l'étendue du ciel sous 
l'horizon le plus élevé ; c'est la surface de la mer ; c'est une 
multitude d'hommes occupés du bonheur de la société ; ce sont 
des édifices immenses et qu'il conduit à perte de vue. 

Pendant les trente-sept années qui s'écoulèrent depuis 
son retour en France jusqu'à sa mort, Joseph Vernet pei- 
gnit plus de deux cents tableaux, dont trente-huit sont au 
Louvre, et d'autres dans différents musées de France ou 
de l'étranger. Ce grand peintre a été le chef d'une dynastie 
glorieusement continuée par son fils Carie et son petit-fils 
Horace, qui furent aussi francs-maçons. 

(1) Éd. Garnier, t. X, p. 201-202. 



332 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Sur Goujet, les renseignements font défaut, en dehors de 
la mention qui est faite de lui au tableau de 1779. On a vu 
précédemment qu'il peignit la grande toile de l'apothéose 
de Voltaire. 

Jean-Pierre-Louis-Laurent Houël (1) se retrouve sur les 
deux tableaux de 1806. Quoique ceux de 1783 et 1784 le 
présentent comme « de l'Académie royale de peinture », il 
y fut simplement agréé en 1774 et n'est pas devenu acadé- 
micien. Peintre et graveur, il a beaucoup plus gravé qu'il 
n'a peint. Cependant le continuateur de Bachaumont, dans 
sa deuxième lettre sur le Salon de 1775 (2) mentionne 
Houël comme ayant exposé plus de trente tableaux repré- 
sentant des vues d'Italie. Son œuvre principale est un 
Voyage pittoresque de Sicile, de Malte et de Lipari, conte- 
nant 264 planches en bistre (Paris 1782-1787, 4 vol. 
in-folio). 

De Jérôme Prud'homme, le dictionnaire d'Auvray relate 
simplement qu'il était membre de l'académie de Saint- 
Luc, et qu'il peignit des tableaux pour les religieux de 
Saint-Martin-des-Champs à Paris, ainsi que pour les béné- 
dictins d'Orléans. 



SCULPTEURS 

Un seul figure aux tableaux de 1779 et de 1783, Jean- 
Antoine Houdon (3) avec la qualité de sculpteur du Roi sur 
le premier, et la mention « de l'Académie royale de pein- 

(1) Né à Rouen en 1735, mort à Paris le 14 novembre 1813. — Il a sa 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 145. 

(2) Mémoires secrets, t. XIII, p. 202. 

(3) Né à Versailles le 20 mars 1741, mort à Paris le 16 juillet 1828. — 
Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 144. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 333 

ture » sur le second. Il se retrouve sur le tableau de 1784 
et sur ceux de 1806, où il est porté en dernier lieu comme 
« sculpteur de l'Empereur, membre de l'Institut et pro- 
fesseur. » A la page 9 du mémoire de La Dixmerie, il est 
apprécié en ces termes : « Ce moderne Phidias, dont le 
ciseau magique imprime à son choix, sur le marbre, tantôt 
la mollesse et les grâces de la beauté, tantôt l'expression, 
la vigueur, le feu du génie. Il semble donner par lui-même 
à l'un ce que la Fable fait obtenir à Pygmalion pour l'au- 
tre. » Bien peu de statuaires, en effet, ont eu, à un si haut 
degré, la science anatomique, l'habileté de l'exécution, la 
puissance de l'inspiration. — Lauréat du prix de Rome à 
vingt ans, il passa dix ans en Italie et en revint artiste 
consommé. Dès 1771 il parut avec éclat dans les salons, et 
ne cessa d'exposer qu'en 1814. Il fut reçu à l'Académie 
royale de peinture et de sculpture le 26 juillet 1777. Il 
fut membre de l'Institut dès la première formation, à la 
fin de 1795. — Il a excellé dans la représentation de la 
figure humaine, donnant à ses portraits, non seulement la 
ressemblance matérielle, mais encore l'humeur et l'esprit 
du modèle. Le buste de Lalande, qui est à l'Observatoire 
de Paris, fait, en quelque sorte, transparaître l'âme de 
l'astronome scrutant les espaces célestes. Les autres adeptes 
des Neuf Sœurs dont il a reproduit les traits sont Franklin, 
Paul Jones, Condorcet, Le Peletier de Morfontaine, Du- 
paty, Pastoret et surtout Voltaire dont il fit, pendant plu- 
sieurs années, l'objet d'une étude constante. Le Voltaire 
assis, qu'on admire dans le péristyle du Théâtre français, 
est peut-être son chef-d'œuvre. Les bustes du même per- 
sonnage qu'il a faits avec différents costumes présentent, 
au jugement des contemporains, une ressemblance plus 
exacte que celle de tous autres portraits, peints ou gravés. 
C'est pourquoi, lorsque le Congrès des États-Unis décerna 
une statue à Washington encore vivant, Houdon fut ap- 
pelé en Amérique et y fut conduit par Franklin. La statue 



334 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

qu'il fit alors orne aujourd'hui la principale salle du palais 
législatif de l'état de Virginie : elle a servi de type pour 
tous les portraits peints, sculptés ou gravés de ce grand 
homme. — Un autre aspect de son talent donne lieu de le 
rapprocher de Greuze, dont il était l'intime ami. De même 
que celui-ci, Houdon réussissait admirablement à rendre, 
avec une exquise simplicité, le sentiment de la pudeur. 
Ses têtes de jeunes filles respirent l'innocence, la modestie, 
l'enjouement et l'ingénuité. — Comme Font dit deux de ses 
biographes (1), Houdon a été, pendant près d'un demi- 
siècle, le grand maître de la statuaire, non pas seulement 
en France, mais dans le monde entier. On trouve aujour- 
d'hui ses œuvres dans les principaux musées français et 
étrangers, de la Russie à l'Amérique. Au Louvre, une des 
salles de sculpture porte son nom. 

Couasnon, inscrit comme troisième expert au tableau de 
1784, avec la qualité de sculpteur, se retrouve sur les deux 
tableaux de 1806. Le dictionnaire d'Auvray dit seulement 
de lui qu'il était né à Culan (Cher) et qu'il eut des œuvres 
exposées aux salons de 1795, 1799, 1800, 1801 et 1802. 



GRAVEURS 

Sur le tableau de 1799 figure, comme trésorier, Bernier, 
« graveur des chancelleries et de la Monnaie de Paris », qui 
se retrouve sur les tableaux de 1783 et de 1784. On y voit 

(1) Delerot et Legrcllc, Notice sur Houdon (Versailles, 1856, in-8), 
p. 160. — Aux pages 65 et 66 de cette biographie, on voit les deux écri- 
vains déclarer, d'après un passage de la Correspondance de Grimm et 
un autre de Bachaumont ne faisant pas preuve complète, déclarer qu'il 
est presque sûr quHoudon fut franc-maçon et en donner, entre autres 
motifs, celui-ci : « Son caractère, essentiellement bon et bienfaisant, 
serait encore une induction, si l'on tenait à lui donner sa place clans 
cette institution. » — La qualité maçonnique du grand artiste est main- 
tenant hors de doute. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 335 

aussi, comme membres cotisants, Moreau, dont le nom 
n'est accompagné d'aucune qualification, et Godefroy, 
« graveur, de l'Académie impériale et royale de Vienne. » 
— Sur le tableau de 1783 on remarque, parmi les officiers : 
comme premier secrétaire, Gaucher « des académies de 
Londres, Rouen, Caen, etc. » ; comme architecte de la loge, 
Choffard, « dessinateur et graveur, des académies de Rome 
et de Madrid. » Ce dernier se retrouve, encore comme 
architecte, sur le tableau de 1784; mais Gaucher ne s'y 
rencontre pas. — Godefroy, Gaucher et Choffard ont signé 
le diplôme de Pastoret, en 1782. 

Les renseignements manquent sur Bernier, en dehors de 
la triple mention qui vient d'être rappelée. 

Jean-Michel Moreau, dit Moreau le jeune (1), se retrouve 
sur les deux tableaux de 1806, avec le titre de « professeur 
de dessin à l'école centrale des Quatre-Nations. » 11 fut sur- 
tout dessinateur. Ayant fait les dessins pour la salle de 
l'Opéra inaugurée en 1770, il fut nommé dessinateur des 
Menus-Plaisirs en remplacement de Cochin. Il composa 
aussi les dessins des fêtes du mariage et du sacre de 
Louis XVI, après quoi il fut nommé dessinateur et graveur 
du cabinet du Roi, avec pension et logement au Louvre. 
En 1778, il dessina le couronnement de Voltaire, que Gau- 
cher grava (2). Le salon de 1781 fut pour lui un triomphe. 
En 1788, il devint membre de l'Académie royale de pein- 
ture. En 1789, il se rallia avec chaleur au mouvement 
révolutionnaire. Pendant la Terreur, il fut membre de la 

(1) Né à Paris en 1741, mort le 30 novembre 1814. 

(2) La nouvelle en est donnée dans le tome XI des Mémoires secrets, à 
la date du 8 mai 1778, en ces termes : « M. Moreau le jeune, dessinateur 
et graveur du cabinet du Roi, a composé un dessin représentant le cou- 
ronnement de M. de Voltaire à la Comédie française. M. Gaucher, gra- 
veur, de l'académie des Arts de Londres, travaille actuellement à consa- 
crer par le burin ce monument. La scène est représentée telle qu'elle 
s'est passée au théâtre. » 



336 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

commission des Arts. En 1797, il fut nommé professeur 
aux écoles centrales de Paris, poste qu'il conserva jusqu'à 
sa mort. — Son œuvre gravée comprend plus de deux 
mille pièces. Il a composé, notamment, deux suites pour 
les ouvrages de Voltaire, important ensemble de plus de 
deux cents estampes. — Sa fille épousa Carie Vernet et fut 
mère d'Horace. 

François Godefroy (1) se retrouve sur les tableaux de 
1783 et de 1784, ainsi que sur ceux de 1806. Il est le seul 
graveur mentionné par La Dixmerie, qui, dans la note 
finale de son mémoire, le représente comme un artiste 
« dont le burin prend à son gré la souplesse et la magie du 
pinceau. » On ne sait guère autre chose de lui, sinon qu'il 
prit part aux expositions jusqu'en 1810. 

Charles-Etienne Gaucher (2) fut un graveur célèbre. Son 
chef-d'œuvre est l'estampe du couronnement de Voltaire 
qu'il exécuta d'après le dessin de Moreau. L'ayant terminé 
en 1782, il en fit hommage à l'Académie française, qui le 
remercia par la plume de d'Alembert (3). Il fut, en outre, 
un écrivain érudit. Il a laissé différents ouvrages de litté- 
rature sur les beaux-arts, notamment un Traité iïanatomie 
à Vusage des artistes et une Iconologie ou Traité complet des 
allégories ou emblèmes (1796, 4 vol. in-8). Il écrivit aussi un 
opéra comique en trois actes, l'Amour maternel, qui fut 
reçu au théâtre Favart, mais non joué. 

Pierre-Philippe Choffard (4), que l'on retrouve au second 
tableau de 1806, a fourni ses planches à de nombreux 

(1) Il était né à Rouen, d'après le dictionnaire d'Auvray, qui ne donne 
ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort. 

(2) Né à Paris en 1740, mort à Paris le 18 novembre 1802. 

(3) Mémoires secrets, t. XXI, 28 juillet 1782. (Voir la gravure hors texte 
qui figure dans le présent volume en regard de la page 61.) 

(4) Né à Paris le 19 mars 1730, mort à Paris le 7 mars 1809. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 337 

livres illustrés, notamment au Voyage pittoresque de la 
Grèce, du comte de Choiseul-Gouffier, et au Voyage pitto- 
resque de Vltalie. Il a laissé une Notice historique de Vart de 
la gravure (Paris, 1804, in-8). 



ARCHITECTES 

Un seul architecte est au tableau de 1779 : Eustache de 
Saint-Far, « ingénieur du Roi, amateur honoraire de l'Aca- 
démie de peinture et de sculpture de Rome, de celle des 
Arcades, etc.» — Sur celui de 1783 figurent : comme second 
orateur, Guillaumot, « architecte, intendant général des 
bâtiments du Roi » ; Bonnet de Bois-Guillaume, architecte ; 
Poj^et, architecte. 

Jean-Baptiste-Eustache de Saint-Far se retrouve sur les 
tableaux de 1783 et de 1784, qualifié « ingénieur du Roi, 
de monseigneur le comte d'Artois, et architecte des hôpi- 
taux ». On voit dans le dictionnaire d'Auvray, où son nom 
est écrit Saint-Phar, qu'il a contruit l'hôpital de la Santé 
et les bâtiments annexes de l'Hôtel-Dieu. 

Charles-Axel Guillaumot (1) se retrouve sur le tableau de 
1784 et sur ceux de 1806. Il avait été nommé, en 1761, ingé- 
nieur en chef de la généralité de Paris. En 1775, il avait 
été élu membre de l'Académie royale d'architecture. De- 
venu directeur et inspecteur général des carrières en 1777, 
il fit beaucoup pour la consolidation des catacombes sous 
Paris, dont la surveillance et l'entretien avaient été négli- 
gés jusque-là. En 1780, à la mort de Soufflot, il l'avait rem- 
placé comme intendant général des bâtiments, jardins, 



(1) Né à Stockholm, de parents français, en 1730, mort à Paris le 7 
tobre 1807. 



oc- 
22 



338 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

arts et manufactures royales. En 1789, il fut nommé direc- 
teur de la manufacture des Gobelins, poste qu'il occupait 
encore lorsqu'il mourut. 

Alexis-François Bonnet de Bois-Guillaume était un ar- 
chitecte notable, puisqu'il est mentionné par le continua- 
teur de Bachaumont, en 1777, comme l'auteur d'un projet 
d'édifice pour la comédie italienne, qu'il offrait de cons- 
truire à ses frais moyennant la concession du terrain par 
la Ville (1). 

Bernard Poyet (2), qui se retrouve sur les deux tableaux 
de 1806, 4fct, avant la Révolution, architecte du duc d'Or- 
léans, de la ville de Paris et de l'archevêché. Il est men- 
tionné par le continuateur de Bachaumont, en 1785, 
comme « architecte et contrôleur des bâtiments de la 
Ville », à propos d'un projet de lui pour le transfert de 
l'Hôtel-Dieu à l'île des Cygnes (3). Il fit assainir une foule 
de rues par d'utiles démolitions ; et, sur ses avis, furent 
démolies les maisons qui encombraient plusieurs ponts. 
C'est sous sa direction qu'a été transportée de la rue aux 
Fers au marché des Innocents la célèbre fontaine de Jean 
Goujon. Sous le Consulat et l'Empire, il fut architecte du 
ministère de l'intérieur, du Corps légistatif et de l'Univer- 
sité. — Il a beaucoup écrit sur l'architecture. De nombreux 
projets d'édifices ou monuments publics, publiés par lui, 
témoignent d'une imagination exubérante, mais parfois 
bizarre. — Sur la fin de sa carrière, il entra à l'Institut 
comme membre de l'Académie des beaux-arts. 



(1) Mémoires secrets, t. X, 10 juin 1777. 

(2) Né à Dijon le 3 mai 1742, mort à Paris le 6 décembre 1824. — Il a sa 
notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 235. 

(3) Mémoires secrets, t. XXX, p. 31, Junge, t. XXXIV, 1" janvier 1787. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 339 



MUSICIENS 

Les musiciens sont nombreux au tableau de 1779, où 
l'on voit : comme directeurs des concerts, d'Alayrac, garde 
du Roi, et de Grand-Maison; Petillot, de l'Académie royale 
de musique; de Mondonville; d'Aveaux, secrétaire du 
prince de Guéménée ; baron de Bagge ; Palza ; Turschmidt ; 
Tirot, de l'Académie royale de musique; Piccinni, de l'Aca- 
démie royale de musique ; Sallentin, de l'Académie royale 
de musique; Sallentin jeune, de l'Académie royale de mu- 
sique ; l'abbé d' Audimont, maître de musique de Saint- 
Germain-l'Auxerrois ; Caravoglio; Caravoglio le jeune; 
Capron, de l'Académie royale de musique; Hivart, de 
l'Académie royale de musique; Le Maire, de l'Académie 
royale de musique ; Joseph Holaind, musicien ; Pierre de 
la Houssaye, musicien; Jeanson, de l'Académie royale de 
musique. Il y en a probablement d'autres, non indiqués 
et dont la qualité n'est pas apparue autrement. — Sur le 
tableau de 1783 on peut relever : de Zède, qui était alors 
deuxième directeur des concerts ; Candeille, pensionnaire 
du Roi; Lays, de l'Académie royale de musique. Ces trois 
musiciens se retrouvent sur le tableau de 1784, où l'on 
voit en outre : Clément, auteur d'un journal de musique ; 
Rousseau et Chéron, de l'Académie royale de musique. 

La qualité de musicien, pour les Caravoglio, est révélée 
par le récit de l'initiation de Voltaire, où il est fait mention 
de l'un d'eux dans l'orchestre. Les renseignements font, 
d'ailleurs, défaut à leur égard, ainsi que pour Grand- 
Maison, Petillot, l'abbé d' Audimont, Hivart, Le Maire et 
Holaind. Pour les autres, d'utiles emprunts ont été faits à 
la Biographie universelle des Musiciens, de Fétis (1). 

(1) 2* édition, Paris, Firmin Didot, 1867-1870, 8 vol. gr. in-8. 



340 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Nicolas d'Alayrac(l) se retrouve sur les deux tableaux 
de 1806, où son nom est écrit Dalayrac : c'est cette seconde 
orthographe, adoptée pendant la période révolutionnaire, 
qui a prévalu. Lorsqu'il fut choisi par les adeptes des Neuf 
Sœurs comme directeur de leurs concerts, il avait vingt- 
cinq ans à peine et était encore inconnu du grand public. 
Fils d'un subdélégué qui le destinait au barreau, sa passion 
juvénile pour la musique lui fit négliger, puis abandonner 
les études juridiques. Il fut envoyé à Paris en 1774 pour 
être placé dans les gardes du comte d'Artois, et passa en- 
suite dans la garde royale. Ses premiers essais furent des 
quatuors de violon, qu'il publia sous le nom d'un compo- 
siteur italien. En 1778, il composa la musique de la fête 
que les Neuf Sœurs donnèrent à Franklin. En 1781, il écri- 
vit les partitions de deux opéras comiques, le Petit souper 
et le Chevalier à la mode, qui furent représentés à la Cour 
et qui obtinrent du succès. En mars 1782, il débuta à la 
Comédie italienne par une comédie en un acte, mêlée 
d'ariettes, dont il est rendu compte par le continuateur de 
Bachaumont (2) en ces termes : 

L'Éclipsé totale, quant à la moralité et au dénouement, est la 
fable de La Fontaine intitulée l'Astrologue au fond d'un puits. 
L'auteur y a joint une petite intrigue d'amour d'où naît une 
suite d'allusions et de quiproquos assez ingénieux, qui ont ré- 
joui le parterre. Il faut convenir cependant que ce serait peu de 
chose sans la musique. Elle est de M. d'Alayrac, jeune militaire, 
donnant comme amateur les plus grandes espérances, s'il cul- 
tive ce talent. Les paroles sont de M. de Chabeaussière. 

Il fit ensuite représenter quarante-sept autres opéras 
comiques, toujours sur la même scène qui, grâce à lui, se 



(1) Né à Muret, en Languedoc, le 13 juin 1753, mort à Paris le 27 no- 
vembre 1809. 

(2) Mémoires secrets, t. XX, 8 mars 1782. — La première représen- 
tation est annoncée le 4 mars pour le lendemain. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 341 

voua exclusivement à ce genre et prit, sous la Révolu- 
tion, le nom de théâtre de l'Opéra-Comique. Deux autres 
ont été représentées après sa mort. Les principales de ses 
pièces sont : Nina ou la Folle par amour (1786), qui est son 
chef-d'œuvre ; Azémia ou les Sauvages, Renaud d'Ast (1787) ; 
les Deux petits Savoyards (1789) ; Camille ou le Souterrain 
(1791) ; Roméo et Juliette (1793) ; Gulnare, la Maison isolée 
(1797); Léon ou le château de Mon ten ers (1798); Adolphe et 
Clara (1799) ; Maison à vendre (1800) ; Picaros et Diego 
(1803); Gulistan (1805). Il a aussi laissé d'excellentes ro- 
mances. — Voici comment son talent a été apprécié, de nos 
jours, par un juge fort compétent (1) : 

Dalayrac avait le mérite de bien sentir l'effet dramatique et 
d'arranger sa musique convenablement pour la scène. Son chant 
est gracieux et facile, surtout dans ses premiers ouvrages; mal- 
heureusement ce ton naturel dégénère quelquefois en trivialité. 
Nul n'a fait autant que lui de jolies romances et de petits airs 
devenus populaires ; genre de talent nécessaire pour réussir 
auprès des Français, plus chansonniers que musiciens. Son or- 
chestre a le défaut de manquer souvent d'élégance ; cependant 
il donnait quelquefois à ses accompagnements une couleur 

locale assez heureuse On trouve dans ses opéras un assez 

grand nombre de morceaux dignes d'éloges Enfin on trouve 

dans Azémia, dans Roméo et Juliette et dans quelques autres 
opéras, des inspirations très heureuses. 

Dalayrac avait un caractère très honnête. En 1790, au 
moment où sa fortune était enlevée par la faillite d'un ban- 
quier, il annula le testament de son père, qui l'instituait 
légataire universel au détriment d'un frère cadet. — Son 
buste, par Cartellier, décorait le foyer du théâtre de l'Opéra 
Comique qui fut détruit en 1887 par un incendie. L'année 
suivante, en avril 1888, sa statue était érigée sur l'une des 
places de Muret, sa ville natale. 

(1) Fétis, Biographie universelle des musiciens, t. II, p 411. 



342 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

De Mondonville (1) était le fils d'un autre Mondonville 
plus connu, mort en 1772, qui fut maître de chapelle du 
Roi et compositeur fécond, tant d'opéras que de musique 
religieuse. Celui-ci a mérité d'être classé parmi les compo- 
siteurs pour avoir, à dix-neuf ans, fait graver six sonates 
pour violon et basse. 

Jean-Baptiste d'Aveaux ou Davaux (2) se retrouve sur le 
second tableau de 1806 comme directeur des concerts, 
avec la qualité de « chef à la grande chancellerie de la 
Légion d'honneur. » C'était un violoniste amateur et un 
compositeur. Il est question de lui dans la correspondance 
Bachaumont, en avril 1785 (3), à propos d'une pièce nou- 
velle en trois actes, mêlée d'ariettes, Théodore, qui venait 
d'être jouée à la Comédie italienne : 

La musique de M. Davaux lui fait honneur. Connu par de 
superbes symphonies, c'est un amateur qui ne consacre guère à 
cet art que les instants de son loisir. Il essaie pour la première 
fois ses talents au théâtre. Son ouverture a été très applaudie : 
cependant elle n'est pas bien adaptée à la nature de l'ouvrage, 
et annoncerait plutôt une pastorale qu'un drame à grands sen- 
timents. Plusieurs autres morceaux plus caractéristiques ont 
été fort goûtés, entre autres un air très piquant chanté par le 
sieur Trial, que le public a redemandé. En général une trop 
grande abondance et des ariettes trop longues. 

Malgré la réussite de cet essai théâtral, Davaux n'a pas 
fait graver sa partition et ne semble pas avoir de nouveau 
abordé la scène. Il a publié des quatuors, des trios, des 
concertos, des symphonies concertantes, qui furent long- 
temps en vogue. — Beurnonville, ministre de la guerre, le 

(1) Né à Paris en 1748, mort en 1808. 

(2) Né à la Côte-Saint-André, en Dauphiné, en 1737, mort à Paris le 
22 février 1822. 

(3) Mémoires secrets, t. XXVIII, 29 avril. — Cette œuvre n'est pas men- 
tionnée par Fétis. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 343 

t 

fit entrer dans ses bureaux. Puis Lacépède, qui était son 
ami et musicien lui-même, le fit nommer chef de division 
à la grande chancellerie dont il avait la haute direction. 

Charles-Ernest, baron de Bogge (1), qui se retrouve sur 
les tableaux de 1783 et 1784 comme premier directeur des 
concerts, fut une des plus anciennes figures de la société 
parisienne vers la fin de l'ancien régime. C'était un riche 
étranger, à qui le roi de Prusse avait donné le titre de 
chambellan, et qui vécut à Paris pendant tout le règne de 
Louis XVI. Passionné de musique il fut pour les artistes 
musiciens un Mécène éclairé et généreux. Lui-même il exé- 
cutait et composait. Fétis prétend qu'il jouait faux, tout en 
se croyant un violoniste de première force, et que l'empe- 
reur Joseph II lui fit un jour ce compliment équivoque : 
« Baron, je n'ai jamais entendu personne jouer du violon 
comme vous. » Toujours est-il que, dès 1773, il avait fait 
graver, à Paris, six quatuors concertants pour deux vio- 
lons, alto et flûte, et que, en 1783, un concerto de lui fut 
exécuté avec beaucoup de succès par Kreutzer, alors fort 
jeune. — Nous sommes assez amplement renseignés sur 
lui par ce qu'en dit la correspondance Bachaumont (2) à la 
date du 20 février 1782 : 

M. le baron de Bogge, très connu par un procès que sa femme 
lui a intenté, il y a quelques années, l'est aussi par des concerts 
qu'il donne depuis longtemps, les plus brillants de Paris. Il est 
fol de musique ; il ne parle que de musique ; il ne rêve que de 
musique ; il ne vit qu'avec des musiciens ; et il consacre cà cette 
passion les trois quarts de sa fortune considérable. Il ne vient 
point de virtuose à Paris qu'il ne veuille voir et entendre, à 
quelque prix que ce soit. C'est ordinairement chez lui qu'on 
débute avant de paraître au concert spirituel. 



(1) Fétis n'indique pas le lieu et la date de sa naissance; mais il men- 
tionne sa mort comme ayant eu lieu à Paris en 1791. 

(2) Mémoires secrets, t. XX. 



344 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Malheureusement M. le baron de Bogge a la manie de jouer 
du violon ; et, quoique plein de goût et de connaissances, 
quoique ayant le tact excellent pour apprécier le talent d'autrui, 
il est aveugle pour son propre compte; il croit ne pas jouer 
simplement comme un amateur, mais comme un professeur 
consommé. En conséquence, il n'est aucun de ses concerts où 
il ne veuille régaler l'assemblée de quelque solo de sa façon ; et 
il faut, pour lui plaire, l'entendre avec la plus grande attention, 
le combler de bravos et de bravissimos. Cette farce dépare un 
peu la magnificence de son spectacle, plus renommé encore 
pour la musique instrumentale que pour la vocale. Quoi qu'il en 
soit, tout ce peuple d'Harmoniphiles, qui ne vit qu'à ses dé- 
pens, l'entretient dans sa folie et l'encense du soir au matin sur 
son superbe jeu, sur son archet divin. 

Jean Palza ou Palsa (1) était un virtuose sur le cor, origi- 
naire de la Bohême. A l'âge de dix-huit ans, en 1770, il 
vint à Paris avec Turschmidt qui, dans leurs duos, faisait 
la partie de second cor. Après avoir joué au concert spiri- 
tuel, ils entrèrent ensemble au service du prince de Gué- 
ménée. Ils ont publié à Paris deux œuvres de duos pour 
cors. Retournés en Allemagne en 1783, ils entrèrent dans 
la chapelle du landgrave de Hesse-Cassel. Deux ans après, 
ils firent un voyage à Londres, où ils excitèrent l'admira- 
tion générale. En 1786, ils entrèrent au service du roi de 
Prusse. Ils ont publié, à Berlin, un troisième livre de duos 
pour deux cors. 

Charles Turschmidt (2), l'inséparable du précédent, a 
publié à Berlin, après la mort de Palza, cinquante duos 
pour deux cors. 

Tirot était un chanteur de l'Opéra, mentionné à plu- 
sieurs reprises par Bachaumont (3) comme ayant débuté 
avec éclat, à l'âge de vingt ans, en 1766. 

(1) Né à Jermeritz le 20 juin 1752, mort à Berlin le 24 janvier 1792. 

(2) NéàWallerstein le 24 février 1753, mort à Berlin le 1 er novembre 1797. 

(3) Mémoires secrets, t. III, 10 janvier 1766 (où le nom de l'artiste est 
écrit par erreur Tivot), et t. XXIV (additions), 26 août 1772, 17 juillet et 
11 septembre 1773. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 345 

Nicolas Piccinni (1) est le seul musicien mentionné par 
La Dixmerie, qui le présente ainsi à la page 10 de son 
mémoire : « Placé par elle-même (l'Italie) parmi les plus 
grands maîtres qu'elle ait produits, et devenu membre des 
Neuf Sœurs aussitôt que la France put le compter au 
nombre de ses habitants. » Destiné d'abord à l'état ecclé- 
siastique, il débuta à Naples comme compositeur pour la 
scène lyrique, et fit représenter en Italie un grand nombre 
d'opéras qui eurent de grands succès, dans le genre sérieux 
et dans le genre bouffe, notamment sa fameuse Cecchina, la 
bonne fille, qui fit tourner toutes les tètes et qui ne tarda 
pas à être jouée à Paris. Lorsque l'autrichien Gluck eut été 
appelé en France par la nouvelle dauphine Marie-Antoi- 
nette, la royale maîtresse Dubarry forma le projet de lui 
opposer le célèbre maestro d'outre-monts. C'est ce qu'ex- 
plique le passage suivant (2) de la correspondance Bachau- 
mont : 

Les partisans de M me la comtesse Dubarry lui ont fait en- 
tendre qu'elle ne pouvait mieux s'illustrer que par une protec- 
tion éclatante envers les arts : ils l'ont excitée à se piquer de 
rivalité à cet égard avec Mme la Dauphine; et comme cette 
princesse protège hautement le sieur Gluck et a favorisé son 
arrivée en France, ils l'ont engagée à opposer un émule à ce 
dernier en la personne du sieur Piccini, qu'elle fait venir d'Ita- 
lie. On connaît déjà ici un opéra-comique de cet auteur, intitulé 
la Buona figliuola, qui a eu beaucoup de succès à Paris. 

Louis XV étant mort le mois suivant, Piccinni ne vint pas 
encore à Paris. Mais il y fut définitivement appelé, deux 
ans plus tard, par les directeurs de l'Opéra, comme l'ex- 



(1) Né à Bari (royaume de Naples) en 1728, mort à Passy le 17 floréal 
an VIII (7 mai 1800). — Il a sa notice dans le Précis historique de Besu- 
chet, t. II, p. 226. — Le nom de cet artiste est souvent écrit Piccini, 
mais l'orthographe qui se voit dans les signatures est Piccinni. 

(2) Mémoires secrets, t. VII, 4 avril 1774. 



346 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

plique un autre passage (1) de la même correspondance : 

Le célèbre Piccini est arrivé à Paris depuis peu. C'est un 
homme d'environ cinquante-cinq ans. Il est petit, maigre, pâle, 
comme presque tous les hommes de génie. Il a beaucoup de feu 
dans les yeux ; il paraît consumé de travail, ayant déjà composé 
plus de 120 opéras, tant bouffons que sérieux. Il ne sait pas 
parler français. Il a été accueilli par son digne élève, M. Grétry. 
On compte qu'il va achever de consommer la révolution et 
anéantir absolument la musique française. Les directeurs actuels 
de l'Opéra l'ont appelé pour instituer et commencer ici une 
nouvelle école. 

La première œuvre de Piccinni en France fut un opéra- 
comique, Pomponin, paroles de Ginguené, représenté à 
Fontainebleau, devant la Cour, en octobre 1777, duquel il 
n'est pas mention par Fétis. En 1778, l'Académie royale de 
musique donna de lui un grand opéra, Roland, qui fut 
bien accueilli par le gros du public, malgré la cabale des 
gluckistes qui, à la première représentation, sifflèrent à 
outrance. La même année, Marie-Antoinette le prit pour 
professeur de chant et le réconcilia momentanément avec 
Gluck. La guerre ne s'en poursuivit pas moins entre piccin- 
nistes et gluckistes, sans effusion de sang, mais en faisant 
couler des flots d'encre en pamphlets et en articles de 
journaux, et faisant éclore force vers satiriques de part 
et d'autre. En 1780, un nouvel opéra, Atys, décida du 
triomphe de Piccinni ; et son rival déserta le champ de 
bataille, retournant dans sa patrie. Enfin, le 2 décembre 
1783 (2) l'apparition de Didon fut saluée par le continua- 
teur de Bachaumont en ces termes : 

La première représentation de Didon, jouée hier, avait attiré 
autant de monde que la plus brillante représentation du cheva- 
lier Gluck. Elle a eu un succès décidé, surtout par rapport au 

(1) Mémoires secrets, t. X, 8 janvier 1777. 

(2) Mémoires secrets, t. XXIV. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 347 

second acte ; et la ville paraît s'accorder en cela avec la cour. 
— L'admiration, au reste, s'est portée uniquement sur la mu- 
sique ; car le poème (de Marmontel) est des plus médiocres. 

On regarde cet ouvrage comme le meilleur de M. Piccini de- 
puis qu'il travaille pour notre Opéra, parce que celui-ci est plus 
dans son genre. Il prête infiniment à l'expansion des passions 
douces et tendre de son chant. Les morceaux d'énergie qu'il 
exige ne sont pas au-dessus de ses forces, et doivent toujours 
participer en quelque sorte du premier mode. Il n'y a que le 
rôle d'Iarbe qui aurait pu et dû contraster plus violemment, et 
dans lequel aussi le musicien a échoué. — Mme de Saint-Huberti 
n'a pas peu contribué au succès de l'ouvrage 

Outre quelques autres œuvres du même genre, Piccinni 
a fait représenter à Paris deux opéras-comiques, le Dor- 
meur éveillé et le Faux lord. En 1782, il fut nommé direc- 
teur de l'école royale de chant. Il devint ensuite directeur 
de la musique à la Comédie italienne. Il quitta Paris en 
1791 et retourna à Naples, après un voyage triomphal dans 
les principales villes de l'Italie. Il revint en 1798 et mou- 
rut, deux ans après, à Passy, dans un état voisin de l'in- 
digence. — Ginguené, son ami fidèle, publia, en 1801, une 
notice sur sa vie et ses ouvrages. — Le fils de Piccinni, 
avocat au parlement de Paris, fut aussi membre de la 
loge, comme on le voit par les tableaux de 1783 et 1784. 

Les deux frères Sallentin (ou Sallantin) étaient d'une 
famille d'artistes, dont plusieurs avaient été attachés à la 
musique de la maison du Roi. L'aîné, Antoine, né à Paris 
en 1754, hautboïste comme son père dont il fut l'élève, 
perfectionna son instrument et en adoucit l'expression. 
Pendant quarante ans, de 1773 à 1813, il fit partie de l'or- 
chestre de l'Opéra. Lorsque fut fondé le conservatoire de 
musique, il y fut appelé comme professeur de hautbois. 
Il n'a laissé, comme œuvre gravée, qu'un concerto pour 
flûte et orchestre. — De l'autre frère on sait seulement qu'il 
fut attaché à l'orchestre de l'Opéra. 



348 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

Capron était un habile violoniste, qui débuta au concert 
spirituel en 1768, puis entra à l'Opéra. Il publia, en 1769, 
six sonates pour le violon ; et, l'année suivante, six qua- 
tuors. Sa mort est signalée, le 17 septembre 1784, dans la 
correspondance Bachaumont (1) où il est dit que « les arts 
viennent de perdre le sieur Capron, ancien premier violon 
de concert spirituel, qui y brillait autrefois et avait épousé 
la nièce de Piron. » 

Pierre Lahoussaye (2) était un violoniste distingué, qui 
fut très précoce, car il put jouer au concert spirituel avant 
d'avoir accompli sa seizième année. Après avoir séjourné 
quinze ans en Italie et y avoir eu de grands succès, il se 
rendit à Londres en 1772 pour y diriger l'orchestre de 
l'Opéra italien. Revenu à Paris en 1775, il eut, en 1779, la 
direction du concert spirituel, et en 1781, celle de l'orches- 
tre de la Comédie italienne. Puis il fut chef d'orchestre au 
théâtre de Monsieur, qui devint ensuite le théâtre Feydeau. 
Dès la fondation du Conservatoire, il y fut professeur de 
violon. Il a publié des sonates pour le violon ; il en a laissé 
d'autres en manuscrit, ainsi que des concerts d'église. 

Jean-Baptiste-Aimé-Joseph Jeanson ou Janson(3) avait 
un remarquable talent sur le violoncelle. Après avoir joué 
pendant un an au concert spirituel, il accompagna en 
Italie le prince héréditaire de Brunswick et y fut fort ap- 
plaudi dans les concerts. De retour à Paris en 1771, il y 
brilla pendant quelques années, puis il fit une longue 
tournée musicale en Allemagne, en Danemark, en Suède 
et en Pologne. Revenu en 1789, il fut, lors de la fondation 
du Conservatoire, nommé professeur à cet établissement. 
Il a fait d'excellents élèves. Il a laissé des sonates, des con- 
certos et des quatuors. 

(1) Mémoires secrets, t. XXVI. 

(2) Né à Paris le 12 avril 1735, mort vers la fin de 1818. 

(3) Né à Valenciennes en 1742, mort à Paris le 2 septembre 1803. 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 349 

Alexandre de Zèdc(l), dont le nom est aussi écrit Dezède 
ou Dezaide, était un compositeur dramatique fort goûté du 
public. Il fit représenter une douzaine d'opéras comiques 
à la Comédie italienne, de 1772 jusqu'à la Révolution. 
L'Académie royale de musique a joué trois opéras de lui : 
Fatmé ou le Langage des fleurs (1777) ; Péronne sauvée (1783) ; 
Alcindor (1787). Voici le jugement porté sur lui par Fétis(2) : 

Le caractère du talent de Dezède est le genre pastoral ; son 
style n'est imité d'aucun autre, et personne n'a songé à imiter 
le sien. Son opéra de Biaise et Babet a eu, pendant deux ans, un 
succès de vogue tel qu'on en voit fort peu au théâtre. On trouve 
aujourd'hui que les formes delà musique de Dezède ont vieilli ; 
mais ses mélodies sont gracieuses et naïves. 

Pierre-Joseph Candeille (3) fut un compositeur qui eut, 
comme le précédent, de notables succès. Admis en 1767 à 
l'Académie royale de musique pour chanter la basse-taille 
dans les chœurs et les coryphées, retraité, puis chef de 
chant en 1800, il fut réformé définitivement comme chan- 
teur en 1805. Comme compositeur, il se fit d'abord con- 
naître par des motets, exécutés au concert spirituel, et 
dont le succès le poussa à travailler pour le théâtre. Il refit 
la musique des Fêtes de Thalie, opéra de Mouret repris en 
1780 ; et, la même année, il donna un opéra en trois actes, 
Laure et Pétrarque. En 1785, il fit représenter un autre 
opéra de sa composition, en cinq actes, Pizarre ou la Con- 
quête du Mexique. En 1791, il donna une partition nouvelle 
de Castor et Pollux, opéra primitivement mis en musique 
par Rousseau : cette pièce n'eut pas moins de 130 représen- 
tations en huit ans, et, reprise en 1824, fut encore jouée 



(1) Mort à Paris en 1792. Selon Fétis, il paraît être né vers 1740; et il 
était d'origine inconnue, peut-être Allemand, peut-être Lyonnais. 

(2) Biographie universelle des musiciens, t. III, p. 13. 

(3) Né à Étaires, en Flandres, le S décembre 1744, mort à Chantilly le 
24 avril 1827. 



350 



ADEPTES DES NEUF SŒURS 



vingt fois. C'est l'ouvrage qui lui fait le plus d'honneur. 
En 1793, il fit jouer une pièce de circonstance, la Mort de 
Beaurepaire, qui n'eut que trois représentations. Il a, en 
outre, fait graver des airs de danse, ainsi que de la mu- 
sique de divertissements et de ballets-pantomimes. Il a 
laissé, en manuscrits, les partitions de quatorze pièces 
qui, pour des causes diverses, ne furent pas jouées. — 
Fétis (1) a apprécié son talent en ces termes : 

Dans tous ses ouvrages, Candeille ne se montre pas un com- 
positeur de génie ; il n'y a pas de création véritable dans sa 
musique; mais on y trouve un sentiment juste de la scène, delà 
force dramatique et de beaux effets de masses. Ces qualités suf- 
fisent pour lui assurer un rang honorable parmi les musiciens 
français du XVIII e siècle. 

Jean-François Lays(2), dont le vrai nom patronimique 
était Lay, était un célèbre chanteur, dont la voix de ténor 
grave était de la plus grande beauté. Il s'était fait à Tou- 
louse une réputation dont le bruit parvint jusqu'à la capi- 
tale : en avril 1779 une lettre de cachet le fit venir à Paris 
pour être essayé sur les premières scènes lyriques ; et il fut 
bientôt classé parmi les chanteurs les plus en vogue. Il se 
retira de l'Opéra en 1822, après quarante-deux années de 
services. — Dès le commencement de la Révolution, il fit 
montre d'opinions très avancées. Ce fut lui qui popularisa 
la Marseillaise, en la chantant d'abord en pleins Champs- 
Elysées, puis au théâtre. 



(1) Biographie universelle des musiciens, t. II, p. 172. 

(2) Né au village de La Barthe-de-Neslès, en Gascogne, le 14 février 
1758, mort le 30 mars 1831, à Ingrande, sur les bords de la Loire. 






PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 351 



LES ACADÉMICIENS 

Il convient maintenant de rassembler les académiciens 
des Neuf Sœurs, en les groupant d'après les académies 
auxquelles ils ont appartenu. Il ne sera fait état, pour ce 
classement, que des compagnies officiellement instituées à 
Paris, qui ont repris une vie nouvelle dans la collectivité 
de l'Institut et qui se retrouvent, avec quelques différences, 
dans les cinq académies actuelles. 

En commençant par la plus ancienne et la plus illustre, 
l'Académie française, les Neuf Sœurs eurent : Voltaire, qui 
en était devenu membre en 1746 ; Delille , qui datait de 
1772 ; Chamfort et Lemierre, reçus en 1781 ; Condorcet, en 
1782 ; Bailly, en 1784 ; Florian, en 1788. 

De l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres 
étaient Bailly et Pastoret, reçus en 1785. 

A l'Académie royale des sciences siégèrent : Lalande, 
qui datait de 1753 ; Bailly, de 1763 ; Condorcet, de 1769 ; le 
duc de La Rochefoucauld, de 1782 ; Pingre et le comte de 
Milly, qui s'y rattachaient comme associés libres ; Franklin, 
comme associé étranger. 

Furent membres de l'Académie royale de peinture et 
de sculpture : Joseph Vernet, admis en 1753 ; Greuze, en 
1769 ; Houdon, en 1777 ;Mo nnet, entre 1779 et 1783 ; Dumont, 
qui se trouvera dans le personnel de la loge en 1806, et 
Carie Vernet, dont la participation sera constatée encore 
plus tard. 

A l'Académie royale d'architecture appartint Guillau- 
mot, depuis 1775. 

Ainsi, avant la Révolution, 20 adeptes des Neuf Sœurs 
avaient été académiciens. 



352 ADEPTES DES NEUF SŒURS 

L'Institut national fut créé par la Convention, qui laissa 
au gouvernement directorial le soin d'en former le person- 
nel. Le 29 brumaire an IV (20 novembre 1795), le Direc- 
toire exécutif nomma les quarante-huit membres résidents 
qui devaient former le premier noyau ; et, le 9 décembre 
suivant, ceux-ci complétèrent les classes en élisant quatre- 
vingt-seize autres membres. La formation originaire de ce 
corps d'élite se trouva comprendre quatorze adeptes des 
Neuf Sœurs, savoir : 

Dans la l rc classe (Sciences mathématiques et physiques), 
Lalande et Lacépède, nommés; Pingre, Fourcroy et Dolo- 
mieu, élus ; 

Dans la 2 e classe (Sciences morales et politiques), Mercier, 
Sieyès et Garât, nommés ; Cabanis, Ginguené et Pastoret, 
élus ; 

Dans la 3 e classe (Littérature et Beaux-Arts), Houdon, 
nommé; Delille et Fontanes, élus. 

Le 1 er pluviôse an IV (21 janvier 1796), l'Institut national, 
par la voix de Lacépède, prêta, devant le conseil des Cinq- 
Cents présidé par Treilhard, le serment civique de haine 
à la royauté ; et le 28 février suivant, il nomma, dans cha- 
que classe, les associés non résidents, parmi lesquels 
François de Neufchateau. 

Entrèrent ensuite à l'Institut, par élection, Toulongeon, 
Cailhava et Millin. 

En 1803, le gouvernement consulaire réorganisa l'Ins- 
titut, qui fut divisé en quatre classes au lieu de trois. La 
première seule resta avec sa dénomination primitive. Les 
sciences morales et politiques disparurent, et les membres 
qui s'y rattachaient furent classés ailleurs. Les dénomina- 
tions des trois classes nouvelles furent : 

Pour la 2 e , Langue et littérature française; 

Pour la 3 e , Histoire et littérature anciennes; 

Pour la 4 e , Beaux-Arts. 

Par divers changements réglementaires, par le remanie- 



PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE 353 

ment du personnel et par les nominations nouvelles qui 
furent faites, les quatre classes ainsi établies rappelaient, 
reproduisaient même les anciennes académies. Le gouver- 
nement de la Restauration n'eut qu'à leur donner le titre 
en les dénommant : la 2 e Académie française; la 3 e Acadé- 
mie des inscriptions et belles-lettres; la 4 e , Académie des 
beaux-arts. — La 2 e classe se trouva comprendre : Garât, 
Cabanis, Sieyès, François de Neufchateau et Cailhava ; 
Carie Vernet entra dans la 4 e . 
En 1807, Montgolfier fut élu membre de la l rc classe. 
En 1811, Parseval de Grandmaison fut admis dans la 
2 e classe. 

En 1816, de Sèze devint membre de l'Académie fran- 
çaise. 

En 1832, lorsque les sciences morales et politiques furent 
réintégrées à l'Institut pour y former une cinquième aca- 
démie, Garât fut appelé à y siéger. 

Enfin Tissot, entré dans la loge entre 1806 et 1808, devint 
membre de l'Académie française en 1833. 

Il y a donc eu, depuis la création de l'Institut, vingt- 
trois académiciens adeptes des Neuf Sœurs, dont cinq 
(Lalande, Pingre, Delille, Houdon et Pastoret) avaient 
appartenu aux anciennes académies. 

En réunissant les contingents de l'ancien et du nouveau 
régime, on a un total de trente-huit académiciens. 



23 



CHAPITRE VIII 

LES NEUF SŒURS 

APRÈS LA RÉVOLUTION 

SOMMAIRE. 

Premier réveil de la Loge en 1805. — Son personnel. — Revision du 
règlement particulier. — Moreau de Saint-Méry, vénérable. — Fin de 
Lalande. — Travaux de l'atelier reconstitué. — Fête poétique de jan- 
vier 1808. — Long vénéralat de Delagrange (1810-1828). — Fête d'a- 
doption chez la marquise de Villette (février 1819). — Réunion 
d'une autre Loge aux Neuf Sœurs (octobre 1827). — Vénéralat de 
Richard de la Hautière. — Manifeste de remontrances et de revendi- 
cations adressé au Grand Orient (août 1828). — Garnier Pages, véné- 
rable. — Déclaration de principes de morale (août 1829). — Nouveau 
sommeil de la loge. — Second réveil en 1836. — Séance de réouver- 
ture. — Les derniers vénérables. — Evanouissement définitif. 

La complète léthargie des Neuf Sœurs, retardée seu- 
lement par la Société nationale, dura treize ans. Le réveil 
eut lieu vers la fin de 1805. 

La franc-maçonnerie française était alors dans une pé- 
riode de prospérité. Le Grand Orient, après s'être évanoui 
en 1793, avait repris quelque vigueur en 1795, grâce sur- 
tout à un franc-maçon émérite, Roettiers de Montaleau, 
qui, appelé au premier poste, refusa par modestie le titre 
de grand-maître et présida à la réorganisation sous celui 
de grand-vénérable. En 1799 avait pris fin le schisme qui 



356 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

s'était produit vingt-six ans auparavant, lors de la fonda- 
tion du Grand Orient : les débris de la Grande Loge de 
France, appelée aussi Grand Orient de Clermont, s'étaient 
réunis au groupement qui reconnaissait Roettiers de Mon- 
taleau pour chef. Vers la fin de 1804, avait été absorbée 
également la « Grande Loge générale Ecossaise », création 
récente et éphémère du créole de Grasse-Tilly. A cette 
occasion, et presque en coïncidence avec le couronnement 
du nouvel empereur, s'était produite la mainmise de Na- 
poléon sur l'Ordre maçonnique dans son empire. Son frère 
Joseph, futur roi de Naples, puis d'Espagne, était devenu 
grand-maître, sans qu'il en ait jamais exercé les fonctions. 
Son archi-chancelier Cambacérès et son beau-frère Murât, 
futur successeur de Joseph au trône de Naples, avaient été 
faits grands-maîtres adjoints. Roettiers de Montaleau, des- 
cendu de plusieurs rangs, faisait partie de l'entourage avec 
le titre de représentant particulier du grand-maître. En 
réalité, Cambacérès était le chef, et Roettiers de Montaleau 
son lieutenant. La volonté impériale planait de haut sur 
l'ensemble. La plupart des dignitaires de la cour impé- 
riale, de l'armée et du gouvernement l'étaient aussi du 
Grand Orient. C'est ainsi qu'en 1806 l'état-major maçon- 
nique comprenait : dix maréchaux de l'empire, Keller- 
mann, Masséna, Augereau, Pérignon, Lefebvre, Sérurier, 
Brune, Mortier, Soult, Lannes, et avec eux l'amiral Gan- 
leaume ; — trois ministres, Fouché, Maret et Régnier ; — 
le président du Sénat conservateur, François de Neufcha- 
teau ; — le procureur général et le premier président de la 
cour de Cassation, Merlin et Muraire. Nombreux étaient 
les fonctionnaires de tout grade dans les ateliers. Il était 
presque de règle que les préfets fussent vénérables de 
loges dans les chefs-lieux de départements, et les sous- 
préfets dans les chefs-lieux d'arrondissements. Grâce à la 
faveur du gouvernement, le nombre des ateliers croissait 
rapidement : en 1806, il y avait plus de 500 loges et plus de 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 357 

170 chapitres. Le nouveau César avait pourvu, non seu- 
lement à ce que l'association ne fût pas gênante pour lui, 
mais encore lui servît d'instrument de règne. Il n'était 
plus question d'étudier les problèmes philosophiques ou 
sociologiques, de préparer des réformes ou des améliora- 
tions dans l'intérêt général. Les idéologues étaient réduits 
au silence, dans le temple symbolique comme au dehors. 
Le recrutement des ateliers, la bienfaisance et la littéra- 
ture agréable, les banquets et les fêtes, tels étaient les 
seuls objets de l'activité maçonnique. Aucune réunion de 
quelque importance ne devait se terminer sans qu'on eût 
célébré la gloire et les prodigieux mérites du successeur 
de Charlemagne. A la fin des banquets, ses louanges alter- 
naient avec les couplets où l'on célébrait Bacchus et Cupi- 
don. On dépensait largement pour faire la charité et pour 
se donner de l'agrément. On ne mettait rien en réserve, 
car il semblait que le Pactole dût couler indéfiniment entre 
les colonnes. Jamais, dans notre pays, la franc-maçon- 
nerie n'eut des apparences plus propres à en imposer au 
vulgaire : jamais elle ne fut aussi peu à la hauteur de sa 
mission. C'était une brillante légion de parade : ce n'était 
plus la solide phalange du progrès. Et, pourtant, elle 
n'avait pas renié ses principes ; elle les oubliait momenta- 
nément ; et l'étincelle restait cachée sous la cendre. 

Tel était le milieu où la loge des Neuf Sœurs reconsti- 
tuée prenait place dans les derniers mois de 1805. Sa com- 
position nouvelle nous est connue par deux documents 
imprimés, deux tableaux de ses membres, le premier 
dressé en janvier 1806, le second arrêté à l'époque de la 
fête d'Ordre de l'an de la vraie lumière 5806, c'est-à-dire 
au milieu de l'année 1806, après les nouvelles élections 
générales des officiers (1). Cent-dix-neuf noms figurent sur 

(1) Le premier de ces tableaux nous est connu seulement parla repro- 
duction qui en a été faite dans la brochure de 1838, où par une faute 
d'impression, l'intitulé le fait dater de janvier 1808. Ce millésime est 



358 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

celui-là; cent-onze sur celui-ci. Dans les cent- onze étaient 
cinq des fondateurs qui, trente ans auparavant, avaient 
formé le groupe originaire : Lalande ; Cordier de Saint- 
Firmin, débarrassé de son titre ecclésiastique et qualifié 
homme de lettres ; le ci-devant chevalier de Cubières, 
maintenant dénommé Cubières de Palmézeaux ; Cailhava ; 
l'abbé Robin, revenu de son dernier et long séjour en 
Amérique. Trente autres membres reparaissent de la liste 
imprimée en 1779, savoir : parmi les officiers, de Ville- 
menant et Davaux; et ensuite François de Neufchateau, 
de Lacépède, Bacon de la Chevalerie, Mercier, Guichard, 
Legrand de Laleu, Parny, Houdon, Godefroy, Fain père, 
le général de la Salle, Berthelot, Démeunier, de Fontanes, 
Pastoret, de Sèze, Ginguené, Grouvelle, Dalayrac, Chof- 
fard, Cabanis, Moreau, Sallentin, Notté, Monnet, Carbon 
de Flins des Oliviers, Houël, Thillorier. 

De ces vétérans, trois étaient parvenus à de hautes situa- 
tions : François de Neufchateau était président du Sénat ; 
Fontanes, président du Corps législatif; Lacépède, grand 
chancelier de la Légion d'honneur. Onze étaient membres 
de l'Institut : Lalande, François de Neufchateau, Fontanes, 
Lacépède, Cailhava, Mercier, Parny, Houdon, Pastoret, 
Ginguené, Cabanis. — Etaient hauts dignitaires du Grand 
Orient : Lacépède, grand administrateur; Lalande, grand 
orateur; François de Neufchateau, grand conservateur; 
Bacon de la Chevalerie, grand officier honoraire. 

contredit par la mention que la pièce originale, déposée dans les archi- 
ves du Grand Orient (d'où elle est aujourd'hui disparue) porte une an- 
notation datée du 16 juin 1816. Et les principaux officiers qui y figurent 
sont précisément ceux qui ont signé le nouveau règlement en mai 1806. 
La reproduction, d'ailleurs, n'est pas textuelle: la liste des membres 
autres que les officiers y est ramenée à l'ordre alphabétique ; et on y a 
introduit, pour quelques-uns, des indications supplémentaires. — Le 
second tableau, où le personnel des officiers diffère du premier, est à la 
suite du nouveau règlement dans la brochure datée « L \ D.\ L.\ V.-. 
L.\ 5806. » Il est textuellement reproduit, en appendice au présent ou- 
vrage. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA. RÉVOLUTION 359 

D'autres vétérans, au nombre de cinq, avaient figuré sur 
le tableau de 1783 : Landry, vice-président au tribunal de 
la Seine, dénommé Landry de la Hautoye lorsqu'il était 
avocat au parlement; l'architecte Poyet; l'avocat Labo- 
rey; le peintre Jouette; l'architecte Guillaumot. Deux 
autres enfin dataient du tableau de 1784 : le sculpteur 
Couasnon; l'avocat Guyot des Herbiers. 

Nous retrouvons ainsi quarante adeptes des Neuf Sœurs 
qui avaient certainement fait partie de l'atelier avant la 
Révolution. Parmi les autres il y en avait, sans doute, qui 
en avaient aussi été membres dans la période comprise 
entre 1784 et 1789. Tels étaient vraisemblablement : Mou- 
Ion de la Chesnaye, vénérable lors du réveil ; Moreau de 
Saint-Méry, dont il a été parlé à l'occasion du Musée de 
Paris et qui devint vénérable au milieu de 1806 ; Ponce, 
premier surveillant sur le second des deux tableaux; 
Joseph Montgolfier; Taillepied de Bondy, chambellan de 
l'empereur; Parseval de Grandmaison, littérateur et futur 
académicien; le peintre Dumont. Parmi ceux qui ne peu- 
vent être identifiés comme vétérans de la loge ni même 
présumés tels, il convient de mettre hors de pair Roettiers 
de Montaleau, l'ancien grand- vénérable. Un plus jeune, 
Mauguin, doit aussi retenir notre attention, à raison de la 
brillante carrière qu'il a ensuite parcourue. 

De Moulon de la Chesnaye, qui ne tint le premier maillet 
que pendant quelques mois ; nous savons seulement, par 
les deux tableaux de 1806, qu'il était juge suppléant et 
membre d'une académie scientifique (1). 

Moreau de Saint-Méry sera présenté un peu plus loin, à 
propos de son élévation à la présidence de la loge. 

Nicolas Ponce (2) était un vétéran de la franc-maçon- 

(1) Les deux tableaux portent : « membre de l'Académie des Sciences. » 
Mais il n'appartenait certainement pas à la première classe de l'Institut, 
car il n'est pas mentionné par M. E. Maindron dans son Histoire de 
l'Académie des Sciences, faite d'après les archives de ce corps savant. 

(2) Né à Paris le 12 mars 1746, mort le 22 mars 1831. Il a sa notice dans 
le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 233. 



360 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

nerie, ayant été reçu en 1768, et devait être un ancien de 
l'atelier, puisqu'il fut élu premier surveillant en même 
temps que Moreau de Saint-Méry, vénérable. — Il était à la 
fois graveur et homme de lettres, et a été d'une grande 
fécondité dans les deux genres. Comme graveur, « il a con- 
couru à toutes les estampes des éditions remarquables qui 
ont paru depuis soixante ans », écrivait Besuchet en 1829. 
Comme littérateur, il a publié de nombreux ouvrages, 
notamment : en l'an IX (1801) des causes qui ont amené 
l'esprit de liberté qui s'est manifesté en France en 1789, 
ouvrage couronné par l'Institut; la même année, des Em- 
prunts publics dans une république; en 1815, de V Influence 
de la réformation de Luther sur le système politique de 
l'Europe; la même année, Considérations sur le traité de 
Vienne; en 1819, des Avantages de la Charte constitution- 
nelle pour tous les Français. Il a collaboré au Moniteur, au 
Mercure, au Journal de Paris, ainsi qu'à bien d'autres 
journaux, et a fourni près de deux cents articles à la Bio- 
graphie universelle de Michaud. « Comme citoyen (dit Be- 
suchet, qui l'a connu personnellement) il était chef de 
bataillon dans la garde nationale en 1792, et, par suite de 
l'absence du chef de légion, il commanda aux Tuileries le 
30 juillet, jour de l'arrivée des Marseillais à Paris ». Le 
même biographe nous apprend qu'il fut député de la loge 
au Grand Orient, où il remplit pendant quatorze ans les 
fonctions de garde des sceaux de la grande loge symbo- 
lique, et qu'en 1826, devenu octogénaire, il fut fait officier 
honoraire du Grand Orient. Quérard, dans la France litté- 
raire, constate qu'il fut membre de l'Athénée des Arts. Il 
fut aussi correspondant de l'Institut et chevalier de la 
Légion d'honneur. 

Alexandre-Louis Roettiers de Montaleau (1) avait été 



(1) Roettiers de Montaleau, dont la date de naissance nous est inconnu, 
mourut à Paris le 30 juin 1807. — Il a sa notice dans le Précis historique 
de Besuchet, t. II, p. 246. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 361 

auditeur des comptes sous l'ancien régime. Sur le tableau 
des loges pour 1786 (1) il figure comme vénérable de la 
loge parisienne l'Amitié et officier du Grand Orient. 
L'année suivante, il devint président de la chambre des 
Provinces. Il fut ensuite vénérable du Centre des Amis, 
l'une des trois seules loges qui, à Paris, continuèrent leurs 
travaux au plus fort de la tourmente révolutionnaire. En 
1793, il remplaça, comme président de la chambre d'Ad- 
ministration, le frère Tassin qui venait de mourir sur 
l'échafaud. Il fut lui-même arrêté comme suspect et sem- 
blait destiné à subir le même sort : il fut rendu à la liberté 
par le 9 Thermidor. Son zèle était tel que, de sa prison, il 
continuait à diriger la loge dont il était le vénérable et les 
quelques autres avec lesquelles il était en relations. De 
1795 à la fin de 1804, il fut le chef de la franc-maçonnerie 
française ; et l'on peut dire qu'il la retira de l'abîme. A sa 
mort, il fut regretté de l'Ordre tout entier. Le grand Orient 
lui fit des obsèques magnifiques dans l'église de Saint- 
Sulpice. Il y assista en corps, ainsi que les présidents et 
députés des différents ateliers de Paris. C'était le premier 
hommage de ce genre que le Grand Orient rendait à un de 
ses grands dignitaires. 

Joseph-Michel Montgolfier (2) l'aîné des deux frères, fut 
principalement l'écrivain de l'invention commune. Quatre 
œuvres de lui sur ce sujet, datées de 1784, sont mention- 
nées dans la France littéraire de Quérard : une seule, 
imprimée à Berne, Ballons aérostatiques, porte le nom de 
Jacques-Etienne avec le sien. Il est aussi l'auteur de plu- 
sieurs écrits insérés dans divers recueils. Il devint membre 
de l'Institut en 1807, trois ans avant sa mort. 

Pierre-Marie Taillepied de Bondy (3) avait été pendant 

(1) État du Grand Orient, t. V, 4 e partie. 

(2) Né à Vidalon-lès-Annonay le 26 août 1740, mort à Balaruc le 26 juin 1810. 

(3) Né à Paris le 7 octobre 1766, mort à Paris le 11 janvier 1847. — Il 
a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 34. 



362 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

quelque temps directeur de la manufacture des assignats, 
mais donna sa démission après le 10 août 1792. Devenu 
l'ami du prince Eugène de Beauharnais, il fut par lui pré- 
senté et chaudement recommandé à Napoléon qui, en 1805, 
le nomma son chambellan. En 1809, il fut fait maître des 
requêtes au conseil d'État et comte de l'empire. Préfet du 
du Rhône en 1816, il signala son administration en dessé- 
chant les marais de Perrache, sur l'emplacement desquels 
fut aussitôt bâti un nouveau quartier de Lyon. En 1815 il 
fut préfet de la Seine pendant les Cent-jours. Sous la Res- 
tauration il fut député de l'Indre, siégea dans la gauche de 
la Chambre, et, à la révolution de Juillet vota l'adresse des 
221. En 1831, il reparut pour peu de temps à la préfecture 
de la Seine, et entra, la même année, à la Chambre des 
pairs. Attaché à la personne de la Reine Marie- Amélie, il 
eut, à deux reprises, l'intendance de la liste civile. — En 
1789 il avait été membre du Grand Orient, comme député 
de la loge de Montpellier la Parfaite Union. 

François- Auguste Parseval de Grandmaison(l) était le 
fils d'un fermier général qui périt sur l'échafaud révolu- 
tionnaire en 1794. Il fut d'abord peintre et eut des tableaux 
reçus au Salon. Puis il s'adonna à la poésie et fut attaché 
comme poète à l'expédition d'Egypte. Au retour, il fut 
nommé membre du conseil des prises, titre qui lui est 
donné sur les deux tableaux de 1806. Pendant toute la 
durée du pouvoir impérial, il le célébra envers et en prose. 
En 1804 il avait publié un poème en six chants, les Amours 
épiques, qui lui ouvrit, en 1811, les portes de l'Académie 
française. En 1825 il donna Philippe- Auguste, poème héroï- 
que en douze chants, qui eut deux éditions. 

Pierre -Antoine -Augustin, chevalier de Piis (2), fut un 

(1) Né à Paris le 7 mai 1759, mort à Paris le 7 décembre 1834. 

(2) Né à Paris le 17 septembre 1755, mort à Paris le 22 mai 1832. — 
Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 227. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 363 

poète et un auteur dramatique extrêmement fécond. Qué- 
rard, dans la France littéraire, énumère ses œuvres impri- 
mées au nombre de soixante, et le qualifie de « régénéra- 
teur du vaudeville. » Avant la Révolution, il était secrétaire 
interprète du comte d'Artois, le futur Charles X. En 1792 
il fonda, en compagnie de Boue et Desfontaines, le théâtre 
de la rue de Chartres, qui est devenu le Vaudeville. En 
1798, il fonda le Portique républicain, société littéraire qui 
se soutint assez longtemps et où, condition singulière, il 
fallait, pour être admis, ne pas être membre de l'Institut. 
Avec Désaugiers et autres chansonniers il fonda le Caveau 
moderne. Il fut aussi convive du Souper de Momus, aca- 
démie chantante qui a survécu au Caveau (1). Il mit, enfin, 
sa verve poétique au service de la franc-maçonnerie en 
composant, pour la loge des Neuf Sœurs, plusieurs can- 
tiques maçonniques. — Ce gai vaudevilliste, ce joyeux 
chansonnier, n'en fut pas moins, pendant quinze années 
de sa vie, un haut fonctionnaire du genre le plus sérieux. 
— De 1800 à 1815 il occupa le poste de secrétaire général de 
la préfecture de police : c'est comme tel qu'il est qualifié 
sur les deux tableaux de 1806. 

François Dumont (2), le dernier inscrit des membres nés 
et affiliés sur le second tableau de 1806, y est qualifié 
« peintre de l'ancienne académie royale. » En raison de 
son âge, il avait fort bien pu faire partie de la loge avant 
1789. 

François Mauguin (3) fut un avocat célèbre et un homme 
politique grandiloquent. Au milieu de l'année 1806, âgé de 
vingt et un ans, il débutait au barreau et ne pouvait être 

(1) Un recueil de ses chansons antérieures à 1789 a été réimprimé en 
1894 sur papier de Hollande, avec reproduction de 12 estampes gravées 
par Gaucher (Paris, Defer de Maisonneuve, s. d., in-12). 

(2) Né à Lunéville le 7 janvier 1751, mort à Paris le 27 août 1831. 

(3) Né à Dijon le 28 février 1785, mort à Saumur le 4 juin 1854. 



364 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

encore qu'un bien jeune franc-maçon ; mais il avait déjà 
fait ses preuves de talent et de capacité, car on le voit figu- 
rer au second tableau comme le second des trois orateurs 
de la loge. Il se fit remarquer au barreau de Paris pour un 
esprit fin, délié, pénétrant, par une parole brillante, inci- 
sive, une ironie spirituelle, une verve contenue, et par un 
geste d'une élégante sobriété. Dès les premières années de 
la Restauration, il plaida des procès retentissants et obtint 
de grands succès. En août 1830 il fut élu bâtonnier en rem- 
placement de Dupin aîné, qui venait d'être nommé procu- 
reur général à la Cour de cassation ; et il resta pendant 
deux ans à la tête de l'Ordre. Il était entré dans la vie 
politique en 1827 : élu député par deux collèges, il avait 
opté pour celui de Beaune, qu'il représenta à la Chambre 
pendant plus de vingt ans. Il concourut à la révolution de 
Juillet comme signataire de l'adresse des 221, puis comme 
membre de la commission municipale qui fit fonctions de 
gouvernement provisoire. Pendant tout le règne de Louis- 
Philippe il fit partie de ce que l'on appelait l'opposition 
dynastique. Il fut l'un des orateurs qui occupèrent le plus 
souvent la tribune. Il traitait, de préférence, les questions 
de politique extérieure, avec une grande abondance, mais 
aussi avec des vues trop souvent chimériques, qu'il ne fut 
pas appelé à réaliser au pouvoir. Après la révolution de 
Février, il ne fut pas élu à l'Assemblée constituante; mais, 
de 1849 jusqu'au 2 décembre 1851, il siégea à la Législative 
comme représentant de la Côte-d"Or. 

Le personnel de la loge nouvellement reconstituée était 
donc remarquable par la qualité aussi bien que par la 
quantité. Mais la plupart des vétérans, parvenus à un âge 
avancé, ne pouvaient plus donner un concours bien actif; 
et les nouveaux officiers durent être pris parmi les moins 
anciens. Eu égard aux changements survenus dans le 
milieu social, eu égard aussi à la dépression générale des 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 365 

caractères, les adeptes des Neuf Sœurs comprirent que les 
temps héroïques étaient passés et qu'il fallait se plier aux 
circonstances. C'est pourquoi on commença par reviser 
l'ancien règlement particulier, de manière à en éliminer 
ce qui, maintenant, pouvait paraître excessif. Le nouveau 
texte fut arrêté définitivement le 27 mai 1806, c'est-à-dire 
le jour où, vraisemblablement, eurent lieu les élections 
pour le renouvellement des officiers. Il nous est connu par 
une plaquette imprimée qui porte ce titre : Règlemens de 
la L.\ des Neuf Sœurs, à VOr.\ de Paris L.\ D.\ L.\ V.\ 
L.\ 5806. Le texte régulateur, qui occupe trente huit pages, 
est signé des officiers sortants, en tête desquels figure 
Moulon de la Chesnaye comme vénérable. Vient ensuite le 
tableau des officiers et membres de la loge à la fête d'ordre 
de 5806, où le vénérable est Moreau de Saint-Méry, et où 
Moulon de la Chesnaye est porté comme ex-vénérable. 

En tête de l'édition nouvelle est fidèlement reproduite la 
remarquable déclaration qui servait de préface à la pre- 
mière. Il semble, à la lire, que l'ancienne orientation de la 
loge est maintenue. Mais on voit ensuite, à la page 19, un 
changement de rédaction qui atténue le caractère de l'ate- 
lier comme groupe d'élite. Alors que l'ancien texte exigeait 
que tout candidat proposé à l'admission fût doué d'un 
« talent » en fait d'arts ou de sciences, et eût déjà donné 
« une preuve publique et suffisante de ce talent », le texte 
amendé se contente de « connaissances pratiques » dont 
on doit avoir donné des preuves publiques. — Les rigueurs 
de la présentation sont atténuées : il n'y a plus qu'un seul 
scrutin, et le présentateur n'est plus déclaré responsable 
(p. 19-20). — La belle formule de l'engagement solennel a 
disparu : les nouveaux initiés doivent, désormais, prêter 
serment d'après la formule exécratoire en usage dans les 
autres loges et qui venait d'être sanctionné par le Grand 
Orient dans son Régulateur pour les grades récemment 
imprimé. — Il n'est plus question d'encourager la produc- 



366 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

tion littéraire ou scientifique en facilitant la publication 
d'ouvrages composés par des membres de la loge : on a 
fait disparaître le fonds spécial fournissant des avances 
pour l'impression. — A disparu aussi la disposition qui 
visait spécialement la défense des innocents opprimés. Le 
nouveau texte ne parle plus que des consultations gra- 
tuites, et ajoute simplement que « ceux qui pourraient 
rendre d'autres services y sont invités, lorsque la L.\ a 
acquis la preuve que le Mac.-, qui les sollicite est digne de 
son intérêt. 

Le successeur de Moulon de la Chesnaye tint plus long- 
temps le premier maillet des Neuf Sœurs ; car il figure 
comme vénérable de cette loge sur les calendriers du 
Grand Orient pour 1807, 1808 et 1809. 

Médéric-Louis-Elie Moreau de Saint-Méry (1) était origi- 
naire de la Martinique. Il était venu à Paris à l'âge de 
dix-neuf ans et, grâce à de puissantes protections, il avait 
été presque aussitôt admis dans la compagnie des gen- 
darmes de la maison du Roi. Les loisirs de ce très aristo- 
cratique service militaire lui permirent de faire son droit 
et même de s'appliquer aux sciences mathématiques, phy- 
siques et naturelles. Reçu avocat au parlement de Paris en 
1774, il alla s'établir à Saint-Domingue, où il exerça, avec 
un grand succès, auprès du Conseil supérieur du Cap- 
Français. Il s'occupa de réunir les actes épars de la légis- 
lation des colonies, mal connus des magistrats et des 
praticiens. Appelé à Versailles en 1784 (2), favorisé par 

(1) Né à la Martinique le 13 janvier 1750. mort à Paris le 28 janvier 
1819. — Sa biographie détaillée nous est connue par l'éloge historique 
qu'a fait de lui le frère Potier, orateur-adjoint, professeur agrégé au 
collège Rollin, et qui fut prononcé à la loge le 8 juin 1838. Cet éloge se 
trouve dans la brochure de 1838, à la suite du compte rendu de la séance 
de réouverture. 

(2) C'est pendant le séjour qu'il fit à Paris à cette occasion qu'il parti- 
cipa à la direction du Musée de Pilatre de Rozier avec le titre de secré- 
taire perpétuel. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 367 

Louis XVI, il fut envoyé en mission dans les Antilles 
françaises pour recueillir les monuments législatifs, avec 
pouvoir de scruter tous les dépôts publics. Au cours de 
ses explorations, il découvrit, dans la partie espagnole de 
Saint-Domingue, le tombeau de Christophe Colomb, dont 
on avait perdu le souvenir. Rappelé à Paris en 1788, il put 
dès lors reprendre et mener à bonne fin la publication, 
commencée en 1784, de son grand recueil de législation 
coloniale (1). En 1789, il présida l'assemblée des électeurs 
de Paris qui siégea à l'Hôtel-de-Ville du 13 au 30 juillet et 
qui réorganisa la municipalité parisienne. Le 13 juillet, il 
proposa La Fayette comme commandant en chef de la 
garde nationale, et le marquis de la Salle comme com- 
mandant en second, tous deux francs-maçons. Un autre 
franc-maçon émérite, Bailly, était élu maire de Paris. 
Le 30, dans sa dernière séance, l'assemblée lui vota des 
remerciements, comme ayant bien mérité de la patrie, et 
décida qu'une médaille serait frappée en son honneur. 
En 1790, il fut élu député de la Martinique à la Consti- 
tuante. Pendant la Législative, il fut membre du conseil 
de justice au ministère de ce nom. Après le 10 août 1792, 
ayant été assailli aux Champs-Elysées comme aristocrate 
et gravement maltraité par la foule, il s'enfuit en Norman- 
die, puis passa en Amérique. Il s'établit libraire à Phila- 
delphie, y fonda une imprimerie et y resta jusqu'en 1798. 
Il fut alors rappelé en France par l'amiral Bruix, ministre 
de la marine et des colonies, qui était son ami : il fut 
nommé historiographe de ce ministère, et chargé de la 
rédaction d'un code colonial. Après le 18 Brumaire, il fut 
nommé conseiller d'État et commandeur de la Légion 
d'honneur. Puis il fut envoyé dans le duché de Parme, 
qu'il gouverna avec pleins pouvoirs pendant plus de trois 



(1) Lois et institutions des colonies françaises de l'Amérique-sous-le' 
vent, de 1550 à 1785. Paris, 1784-1790, 6 vol. in-4. 



368 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

ans, d'octobre 1802 au commencement de 1806. Il fut rap- 
pelé et disgracié à la suite de troubles insurrectionnels 
provenant du refus par la milice locale de se rendre à un 
camp formé par Napoléon près de Bologne, troubles suivis 
d'une répression injuste et atroce que Moreau de Saint- 
Méry avait déconseillée. Il fut privé de son traitement de 
conseiller d'État ; mais on lui en laissa le titre, qui figure 
à côté de son nom sur le tableau de la loge arrêté au milieu 
de 1806, ainsi que sur les trois calendriers du Grand 
Orient, où il est porté comme vénérable des Neuf Sœurs. 
Voilà aussi pourquoi, étant encore à Parme lors du réveil 
de l'atelier, il ne figure pas sur le tableau de janvier 1806. 
Il était donc bien un vétéran, qu'on appela dans le temple 
dès son retour à Paris, et qu'on s'empressa d'honorer, aux 
élections générales qui suivirent, en le portant à la prési- 
dence. A la fin de son vénéralat, le 9 mars 1810, il fut fait 
officier d'honneur du Grand Orient avec le titre de grand 
expert. Il vécut dans le dénûment jusqu'à la chute de 
l'Empire. Louis XVIII lui accorda une pension qui adoucit 
la fin de sa vie. — Outre l'important ouvrage précédem- 
ment mentionné, Moreau de Saint-Méry en a composé 
deux autres qu'il a imprimés lui-même à Philadelphie : 
Description topographique et politique de la partie espagnole 
de Vile de Saint-Domingue (Philadelphie, 1796, 2 vol. in-8), 
— Description topographique, physique, civile et politique de 
la partie française de lile de Saint-Domingue (Philadelphie, 
1797-1798, 2 vol. in-4). 

En 1807, les Neuf Sœurs perdirent leur premier véné- 
rable. 

Un an et demi auparavant, Lalande avait été honoré 
maçonniquement à Lyon, où il était de passage. Les quatre 
loges alors en activité dans cet orient offrirent une bril- 
lante fête au grand orateur du Grand Orient et lui en défé- 
rèrent la présidence. Il y fut complimenté en prose et en 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA~RÉVOLUTION 369 

vers ; et les loges firent imprimer un compte-rendu détaillé 
de la cérémonie (1). Revenu à Paris, il avait peu fréquenté 
la loge, et on ne l'avait pas vu aux séances depuis assez 
longtemps, lorsqu'il reparut dans le temple vers la fin de 
mars 1807. Moreau de Saint-Méry le pria de prendre le 
premier maillet à sa place. Après s'en être défendu avec 
sa modestie accoutumée, Lalande accepta un honneur 
qui lui était si bien dû. Il prit la parole et s'exprima avec 
son éloquence habituelle, mais avec une tristesse qu'on ne 
lui connaissait pas. Il évoqua un passé dont le présent 
n'avait pas tenu les promesses ; il rappela des espérances 
de philosophie et de liberté qui étaient loin d'être réali- 
sées. Il prononça même avec amertume le nom du prési- 
dent du Sénat, François de Neufchateau, à qui jadis il 
avait donné la lumière symbolique, qui avait été son ami, 
et qui avait abandonné la cause sacrée de la liberté. Enfin, 
comme lassé de tout et aspirant au repos suprême, il parla 
de sa fin prochaine, que rien ne semblait annoncer (2). Ce 
fut en quelque sorte le chant du cygne. Jérôme Lalande 
mourut peu de jours après, le 4 avril, ayant vécu près de 
soixante-quinze ans. 

Il est resté peu de chose des travaux de la loge pendant 
les neuf années qui s'écoulèrent depuis sa reconstitution 
jusqu'à la fin du régime impérial. Sa stérilité dans cette 
période contraste avec sa fécondité d'autrefois. La philo- 
sophie et l'histoire furent presque délaissées. Les éloges 
d'hommes célèbres, si en faveur avant la Révolution, sem- 
blaient désormais un genre trop hardi : en célébrant les 
mérites des morts on pouvait paraître censurer les vivants. 



(1) Éphémérides des loges maçonniques de Lyon (Lyon, imprimerie 
Besson et Pierrelon, 1875, in-8), p. 121. 

(2) Le fait est relaté dans le discours historique du frère Potier pour la 
seconde réouverture de la loge, dans la brochure de 1838, p. 21. 

24 



370 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

La poésie légère et la musique furent surtout en honneur : 
Érato et Euterpe devinrent les muses principales. Elles 
donnaient la parure littéraire et artistique; elles contri- 
buaient à l'agrément des cérémonies pompeuses et des 
fêtes devenues plus fréquentes, où la loge se signalait par 
son goût et par son élégance. C'est ce dont nous permet de 
juger le compte rendu imprimé d'une mémorable séance 
qui eut lieu au commencement de l'année 1808, document 
qui donne le plus brillant échantillon de l'activité de la 
loge à cette époque (1). 

On avait ouvert un concours de poésie, auquel pouvaient 
prendre part aussi bien les adeptes des Neuf Sœurs que 
des frères appartenant à d'autres ateliers, chaque concur- 
rent étant libre de choisir son sujet, et les pièces présen- 
tées devant être des odes. Une médaille d'or était destinée 
au premier prix; une médaille d'argent au second. La dis- 
tribution des récompenses fut l'occasion d'une fête fixée 
au 20- jour du 11 e mois de l'an de la V.'. L.\ 5807 (20 jan- 
vier 1808) que le prince Cambacérès, archichancelier de 
l'Empire et premier grand-maître adjoint du Grand Orient, 
promit d'honorer de sa présence (2). Moreau de Saint- 
Méry se trouvant empêché par une grave indisposition, la 
séance fut ouverte par l'ex-vénérable Moulon de la Ches- 
naye. Cambacérès, qualifié d'Illustrissime et Sérénissime 
Grand-Maître, accompagné de plusieurs officiers du Grand 
Orient, fut introduit sous la voûte d'acier et au son d'une 
musique exécutant l'air chéri des Français : Où peut-on 
être mieux qu'au sein de sa famille? C'est ce qui remplaçait 



(1) Plaquette de 43 pages simplement intitulée L.' . des Neuf Sœurs à 
l'0r.\ de Paris, de l'imprimerie du F. - . Fain, qui était membre de la 
loge. Cette pièce se trouve à la bibliothèque du Grand Orient, dans le 
recueil factice concernant la loge, catalogué sous les numéros 348-350. 

(2) Des renseignements complémentaires sur cette séance sont donnés 
par Besuchet aux pages 63-64, 222, 270-71 du II e vol. de son Précis his- 
torique (v is Chazet, Parny et Tissot) . 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 371 

la Marseillaise. Le compte rendu ajoute : « Jamais spec- 
tacle ne fut plus imposant que celui qu'offrirent à la fois 
la présence de S.*. G.\ M.*., la joie qui brillait dans tous 
les yeux, la tendre émotion dont chacun était pénétré. » 

L'Illustrissime et Sérénissime ayant pris la présidence, 
l'ex-vénérable donna lecture du discours composé par 
Moreau de Saint-Méry pour la circonstance, discours don- 
nant l'indispensable note laudative pour le visiteur de 
haute marque, mais ne faisant pas fumer l'encens pour 
l'idole impériale. Cette tâche de thuriféraire était échue à 
l'orateur de la loge, le frère Delagrange, lequel, dans un 
second discours, déclara que la prospérité nouvelle de la 
franc-maçonnerie était due « au héros auquel le Grand 
Architecte semble avoir confié la direction exclusive de la 
Grande Loge terrestre. » Et il ajouta : 

C'est lui qui, dans ses entreprises et ses immortels travaux, 
sut unir ces proportions qui constituent, parmi nous, la perfec- 
tion maçonnique : la sagesse, qui fait concevoir de grands des- 
seins ; la force, qui les exécute ; la beauté, qui intéresse le cœur 
à l'admiration que l'esprit éprouve . Bénissez donc la main qui 
vous protège; invoquez le régulateur des mondes pour son 
inaltérable prospérité ; et, s'il se peut, que l'ardeur de votre 
amour et de votre reconnaissance égale l'étendue de ses bien- 
faits. 

Après ce discours, Moulon de la Chenaye fit connaître les 
résultats du concours. Le premier et le second prix étaient 
attribués au frère de Chazet, membre de la loge V Amitié (1), 
pour son ode sur le Travail et pour celle sur les Vertus et 
les Lois de la Maçonnerie. Le frère Tissot adepte des Neuf 



(1) André-René-Balthazar Alissan de Chazet, né à Paris le 23 octobre 
1774, mort le 17 août 1844, était un homme de lettres qui, sous la Res- 
tauration, fut bibliothécaire du Roi et receveur particulier en province. 
C'était, dit Besuchet, un vaudevilliste spirituel et un poète gracieux. 
Il fut affilié à la loge à la fin de la cérémonie. 



372 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

Sœurs (1), professeur suppléant au Collège de France dans 
la chaire de Delille, connu pour une élégante traduction 
en vers des Bucoliques de Virgile et futur académicien, 
n'obtenait que l'accessit pour une ode sur l'Incendie de 
Copenhague par les Anglais. Une simple mention était le lot 
d'un troisième concurrent, le frère Mermet, membre de la 
Parfaite Union, auteur d'une ode sur les Vertus Maçonni- 
ques. Cambacérès proclama les vainqueurs, remit les deux 
médailles au principal lauréat et lui donna l'accolade ainsi 
qu'à Tissot. Chazet voulut partager ses trophées avec son 
rival moins favorisé ; et il lui fit accepter la médaille d'ar- 
gent en lui adressant l'impromptu suivant : 

Quand j'obtiens un double suffrage 
On croit que je suis trop payé ; 
Mais je prétends avoir un plus grand avantage, 
Et de mon prix je vous rends la moitié 
Pour gagner encore davantage. 

L'assistance applaudit beaucoup, et les deux concurrents 
devinrent amis. 

Ensuite fut exécutée, par un orchestre d'artistes francs- 
maçons, une cantate composée pour la circonstance par 
deux adeptes des Neuf Sœurs, les paroles par le poète 
Parny, la musique par le ci-devant abbé Roze (2), compo- 
siteur émérite qui, ayant été maître de chapelle avant 



(1) Pierre-François Tissot, né à Versailles en 1768, mort à Paris en 
1854, devint titulaire de la chaire de poésie latine après la mort de 
Delille, mais fut destitué en 1825 à cause de son libéralisme. Il fut réin- 
tégré après la révolution de Juillet, et devint membre de l'Académie 
française en 1833. — Il n'était entré dans la loge que depuis peu, car il 
ne figure pas sur les tableaux de 1806. 

(2) Nicolas Roze, né à Bourg-Neuf en Bourgogne le 17 janvier 1745, 
mort à Saint-Mandéle 30 septembre 1819. Il ne figure pas sur les tableaux 
de 1800. Il a sa notice dans le Précis historique de Besuchet, t. II, p. 252. 
— D'après Fétis (Dictionnaire des Musiciens, t. VII, p. 341) l'abbé Roze 
fut un remarquable compositeur de musique religieuse. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 373 

la Révolution, était bibliothécaire du Conservatoire de 
musique. 

La fête fut complétée par un « banquet délicieux », au- 
quel n'assista pas Cambacérès, que sa grandeur ou ses 
devoirs professionnels appelaient sans doute ailleurs. 

A la suite du compte rendu de la fête sont reproduites 
les quatre odes présentées au concours. Chacune des deux 
pièces primées contient l'inévitable hommage au vice-dieu 
qui régnait sur la France. Voici la strophe adulatrice de 
l'ode sur les Vertus : 

D'un héros, dans ce sanctuaire, 

Chacun respecte le pouvoir. 

Image des dieux sur la terre, 

Suivre ses lois est un devoir : 

Mais l'auguste chef de la France, 

Pour obtenir l'obéissance, 

A la force n'a pas recours ; 

Dès qu'il parle, il faut qu'on se rende : 

Quand c'est l'honneur qui lui commande, 

Le Français obéit toujours. 

En 1810 Moreau de Saint -Méry fut remplacé, comme 
vénérable, par le frère Delagrange, que nous venons de 
voir apparaître comme orateur dans la fête du concours 
poétique, et que nous savons, par le calendrier du Grand 
Orient, avoir été député de la loge en 1809. C'était un nou- 
veau venu pour les Neuf Sœurs, car il ne figure pas sur les 
tableaux de 1806 (1), mais il était déjà un franc-maçon 
ancien et émérite. 

Joseph-Élisabeth-Georges Merlhié Delagrange (2), origi- 



(1) Cependant, à la séance de réouverture qu'il présida en 1836, il dé- 
clara avoir, en 1806, « assisté et coopéré à la première renaissance de 
cette loge » (Brochure de 1838, p. 9). Il déclara aussi avoir reçu la 
lumière maçonnique quarante-huit ans auparavant, ce qui reporte son 
initiation à 1788. 

(2) Né à Périgueux le 24 août 1769, mort à Paris le 6 février 1844. 



374 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

naire du Périgord, avait été inscrit, en 1790, au barreau du 
parlement de Bordeaux. L'année suivante, il était allé 
s'établir à Saint-Domingue, où il était devenu avocat au 
conseil supérieur du Cap Français, comme l'avait été 
Moreau de Saint-Méry. Lorsque l'île fut profondément 
troublée par l'invasion anglo-espagnole, il passa aux États- 
Unis et vécut pendant quelques années à Philadelphie, où 
il se lia avec celui dont il devait être le successeur à la 
présidence des Neuf Sœurs. En 1802 il vint à Paris, et y 
exerça la profession d'avocat. De 1807 à 1829 il fit partie du 
barreau de la Cour de cassation, où il eut une situation 
des plus honorables, car, élu membre du conseil de l'Ordre 
en 1825, il fut premier syndic pour l'année judiciaire 1826- 
1827. Inscrit au barreau de la Cour d'appel à partir de 
novembre 1829 jusqu'à sa mort, il fut fait chevalier de la 
Légion d'honneur le 7 mai 1834. Sa mort excita des regrets 
universels dans l'un et dans l'autre barreau. Ses obsèques 
furent célébrées par une foule nombreuse, où l'on remar- 
quait, non seulement beaucoup de ses confrères anciens 
ou actuels, mais aussi des magistrats et des membres des 
deux Chambres (1). — Il avait reçu la lumière symbolique 
dès l'âge de vingt ans, avant de quitter la France. A Saint- 
Domingue il dut faire partie de la loge la Réunion Désirée, 
puisqu'on le voit, sur les calendriers du Grand Orient 
pour 1812 et années suivantes, figurer comme député de 
cet atelier, alors transporté à la Nouvelle-Orléans. A Phi- 
ladelphie, il présida la loge française l'Aménité (2). 

Le vénéralat de Delagrange est le plus long qu'aient eu 
les Neuf Sœurs. Les calendriers du Grand Orient attestent 
que ce frère éminent et dévoué tint le premier maillet sans 
interruption jusqu'en 1828. C'est encore lui que nous ver- 

(1) Voir la Gazette des Tribunaux du 8 février 1844. 

(2) Note du discours historique sur Moreau de Saint-Méry, dans la 
brochure de 1838, p. 55. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA. RÉVOLUTION 375 

rons, en 1836, présider au second réveil de la loge, et deux 
ans plus tard, assumer encore une fois la charge de diriger 
les travaux. — Mais son zèle et son dévouement ne purent 
que retarder un mouvement de décroissance et d'amoin- 
drissement qui se produisit à la chute du régime impérial 
et ne fit ensuite que s'accentuer jusqu'au moment où la 
fusion avec un autre atelier infusa un sang nouveau au 
corps anémié. Les documents font défaut sur cette période 
ingrate, qui ne présente qu'un fait à signaler : la partici- 
pation des adeptes des Neuf Sœurs à une fête d'adoption 
qui a marqué dans les annales maçonniques. 

La marquise de Villette (1) s'était depuis longtemps fait 
agréer à cette franc-maçonnerie féminine dont il a été 
parlé précédemment, et qui avait eu, sous l'empire, une 
recrudescence de faveur grâce à la participation de l'impé- 
ratrice Joséphine (2). Elle était devenue grande maîtresse, 
c'est-à-dire présidente, d'une loge d'adoption à laquelle on 
avait donné le titre distinctif de Belle-et-Bonne en l'hon- 
neur de celle que Voltaire avait ainsi surnommée. — Pour 
perpétuer l'expression de sa reconnaissance envers son 
bienfaiteur, elle avait fait placer le buste du grand homme 
dans son appartement; et, chaque jour, elle faisait brûler 
un peu d'encens devant cette image. Elle était la sœur d'un 
vertueux ecclésiastique, longtemps curé de Gex et en der- 
nier lieu évêque d'Orléans (3), qui ne se scandalisait point 
de cette touchante idolâtrie. 



(1) Reine-Philiberte Rouph de Varicour, née à Pougiiy le 3 juin 1757, 
morte à Paris le 13 novembre 1822. 

(2) En 1805, pendant un séjour que l'impératrice fit à Strasbourg, une 
superbe fête d'adoption fut célébrée pour elle. « La ville entière prit 
part à cette solennité maçonnique, dont la partie mystérieuse lui fut 
seule dérobée », dit Besuchet, v° Joséphine {Précis historique, t. II, 
p. 153). 

(3) Pierre-Marin Rouph de Varicour, né à Gex en 1755, mort à Orléans 
en 1822, évêque depuis 1817. 



376 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

Le 9 février 1819, la loge Belle-et-Bonne donna une fête 
dans l'hôtel que sa grande maîtresse habitait alors, rue de 
Vaugirard, pour honorer, à la fois, la dame du logis et la 
mémoire de celui dont la franc-maçonnerie ne devait pas 
cesser de se glorifier. Les membres de l'atelier qui avait 
initié Voltaire ne pouvaient rester étrangers à une telle ma- 
nifestation : l'un des plus qualifiés d'entre eux, Lacépède, 
fut chargé de présider la partie rituélique. Le second et le 
troisième maillets furent tenus, l'un par la comtesse Guil- 
leminot, femme du général qui fut ensuite ambassadeur à 
Constantinople, l'autre par la baronne de La Rochefou- 
cauld. Une société nombreuse et brillante se pressait dans 
les salons, où tous les arts semblaient se réunir pour 
donner plus d'éclat à cette solennité. On y remarquait 
notamment le prince royal de Wurtemberg. La sœur 
Duchesnois, célèbre tragédienne, déclama une pièce de 
vers composée pour la circonstance par le frère de Jouy, 
membre de l'Académie française. Le buste de Voltaire fut 
couronné par la grande maîtresse, aux applaudissements 
de l'assistance (1). — Ainsi fut encore une fois reprise la 
tradition de ces belles fêtes que nous avons vu célébrer 
par les Neuf Sœurs à l'époque de leur âge d'or. 

Au commencement de 1828, Delagrange descendit du 
fauteuil présidentiel qu'il avait occupé pendant dix-huit 
ans. La dernière année de son vénéralat avait été marquée 
par une importante adjonction, qui avait rendu à l'atelier 
une partie de son importance perdue et lui avait donné 
une nouvelle vigueur. 

En 1827, la loge se trouvait réduite à vingt membres. 
Elle avait pour orateur un jeune frère de grand talent et 
appelé à un grand avenir, Garnier-Pagès l'aîné, qui était 
en même temps vénérable de la loge Saint-Louis de 

(1) Précis historique de Besuchet, v° Villette (t. II, p. 286). 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 377 

France, laquelle comptait cinquante-six membres. Par 
l'initiative et grâce aux soins de cet excellent franc-maçon, 
au mois d'octobre 1827, les deux ateliers fusionnèrent en 
un seul, sous le titre distinctif des Neuf Sœurs (1). «Des 
travaux nombreux et brillants furent le résultat de cette 
heureuse réunion, — dit l'orateur du réveil de 1836. Les 
procès-verbaux de cette époque, les seuls à peu près qui 
aient survécu à la destruction de nos archives, font foi de 
l'intérêt qui animait nos séances et de l'activité qui y 
régnait. Les questions les plus importantes de morale et 
de haute philosophie y étaient abordées avec hardiesse, et 
traitées avec toute l'ardeur qui caractérise de jeunes ta- 
lents. » 

Delagrange fut remplacé à la présidence par le frère 
Richard de la Hautière, dont l'élection ne fut sans doute 
pas notifiée à l'autorité centrale de l'Ordre ; car son nom 
ne figure pas au volume correspondant du calendrier du 
Grand Orient, et celui de l'ex-vénérable s'y trouve main- 
tenu. Son vénéralat nous est connu seulement par le do- 
cument dont il va être parlé. Nous ne savons rien de lui, 
sinon qu'il était négociant et que, de 1820 à 1825, il avait 
été député de la loge, ainsi que l'attestent les calendriers. 

La franc-maçonnerie française traversait alors une pé- 
riode critique. La chute de l'Empire l'avait considérable- 
ment affaiblie, mais lui avait rendu quelque spontanéité. 
A la suite des événements de 1814 et de 1815, son personnel 
et le nombre de ses loges avaient beaucoup diminué, 
comme il arrive après toutes les grandes commotions poli- 
tiques. Les fonctionnaires et les clients du régime déchu 
avaient déserté en masse. De même avaient fait les crain- 



(1) Voir le discours historique du frère Potier à la séance de réouver- 
ture, dans la brochure de 1838, p. 24-25. — Une note de Besuchet, à la 
p. 390 du t. I de son Précis historique, constate que la fusion fut votée 
respectivement dans les deux loges les 17 et 23 octobre 1827. 



378 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

tifs, qui appréhendaient la malveillance du nouveau pou- 
voir, bien que le monarque restauré ne se montrât pas 
personnellement hostile à une institution dont il avait fait 
partie lui-même et où il comptait de fidèles serviteurs. Les 
vétérans d'avant la Révolution étaient devenus rares, 
beaucoup ayant été emportés par la mort, quelques-uns 
partis en exil. Les vides furent grands dans le nombreux 
et pompeux état-major du Grand Orient. La grande- maî- 
trise resta vacante, attendant un prince de la famille 
royale qui ne vint pas. La plupart des hautes dignités dis- 
parurent, faute d'hommes suffisamment qualifiés pour en 
être investis ; et ce fut loin d'être un mal. Mais il fallut 
prendre des médiocrités pour les postes trop multiples 
d'une organisation trop compliquée. Ces administrateurs, 
inexpérimentés pour la plupart, et ne connaissant l'insti- 
tution que pour l'avoir vu fonctionner sous l'Empire, 
trouvèrent moyen de se perpétuer à la tête, tandis que des 
couches nouvelles se formaient dans les loges. Il en ré- 
sulta, dans les dernières années de la Restauration, une 
différence sensible, et même un certain antagonisme, 
entre l'esprit des dirigeants officiels et celui de la masse. 
Le navire, faute de bons pilotes et d'officiers capables, 
voguait à l'aventure, se heurtant aux écueils, s'enlisant 
dans les bancs de sable. Nous avons, à cet égard, le témoi- 
gnage atténué, mais véridique, fourni en 1829 par un 
homme qui, depuis six ans, faisait partie de cet état-major 
et avait suivi de près la manœuvre, de Besuchet, l'auteur 
d'un ouvrage maintes fois cité dans les pages qui précèdent : 

Le Grand Orient, composé de beaucoup d'individus ayant 
chacun leur amour-propre, leur manière de voir et de penser, 
ne pouvant agir toujours avec un esprit de méthode et une unité 
de principes si favorables aux bonnes administrations, commit 
souvent des fautes dont la cause unique était l'entêtement ou 
l'ignorance de quelques-uns de ses membres (1). 

(1) Précis historique, t. I, p. 149. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 379 

Dans le courant de 1828, un conflit se produisit entre le 
Grand Orient et plusieurs ateliers parisiens, qui lui repro- 
chaient, à la fois, des maladresses et des irrégularités. La 
loge des Neuf Sœurs intervint dans le débat par un mani- 
feste, daté du 28 août 1828 et qu'elle répandit dans le public 
maçonnique (1), formulant des remontrances et des reven- 
dications. Cette pièce, signée de Richard de la Hautière, 
en qualité de vénérable, et des quatre autres principaux 
officiers, débute ainsi : 

« La R.\ Loge des Neuf Sœurs voit avec inquiétude la 
marche adoptée par l'autorité qui règle et dirige l'Ordre 
maçonnique en France. Depuis longtemps attentive aux 
travaux du Grand Orient et à ceux de ses chambres, si elle 
a gardé le silence sur les actes qui en ont été la suite, 
c'était d'abord dans la crainte de faire naître et d'entre- 
tenir parmi les maçons des inquiétudes et des défiances 
toujours préjudiciables au but de l'institution ; c'était sur- 
tout dans l'espérance que le temps apporterait quelques 
changements à un état de choses vraiment déplorable, ou 
que la force des événements en amènerait sans secousse 
le renversement. » 

Le manifeste constate que l'institution maçonnique, par 
la force d'inertie de ceux qui en sont les régulateurs, reste 
stationnaire au milieu du mouvement qui pousse en avant 
la société profane. La loge croit remplir un devoir en 
dénonçant au Grand Orient les abus qui vicient son orga- 
nisation et les errements funestes suivis par ses chambres 
dans l'exercice de leur autorité, en lui faisant connaître la 
sensation pénible qu'ont produite dans les loges ses der- 
nières délibérations. Elle lui reproche, notamment, d'avoir 
condamné des loges en masse sans les entendre. Elle 



(1) La loge des Neuf Sœurs, orient de Paris, au Grand Orient de 
France. Paris, imprimerie de Setier, cour des Fontaines, n° 7, 1828. 
Plaquette de 8 pages, comprise dans le recueil factice déjà mentionné. 



380 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

s'élève contre l'organisation vicieuse du Grand Orient et 
de ses chambres, provenant du mode d'élection qui assure 
la permanence des abus, ainsi que des entraves qui ar- 
rêtent les loges dans le choix de leurs représentants. Elle 
proteste contre « une foule d'articles tellement inexécu- 
tables qu'ils sont tombés en désuétude avant même d'avoir 
été éprouvés par l'usage. » En conséquence, les Neuf 
Sœurs réclament la révision immédiate des statuts en ce 
qui concerne l'organisation du Grand Orient et de ses 
chambres, le mode d'élection et de reconnaissance des 
représentants des loges, la tenue intérieure des ateliers et 
leurs rapports avec l'autorité suprême, enfin la pénalité et 
les formes dont elle est entourée. 

Il a fallu plus d'un demi-siècle et bien des événements, 
tant au dehors que dans le sein même de l'agrégation 
maçonnique, pour que satisfaction complète fût donnée au 
vœu de la loge qui avait initié Voltaire ! 

Richard de la Hautière ne tint le premier maillet que 
pendant un an. Il eut pour successeur, en 1829, celui qui 
avait relevé la loge en lui amenant un nouveau contingent. 

Étienne-Joseph-Louis Garnier Pages (1) alors âgé de 
vingt-huit ans, avait eu des commencements difficiles. Il 
avait été employé de commerce avant de pouvoir faire son 
droit, qu'il commença assez tard. Il débutait à peine au 
barreau lorsqu'il fut, simultanément vénérable de Saint- 
Louis-de-France et orateur des Neuf Sœurs. En même 
temps qu'il s'occupait activement de travaux maçonni- 
ques, il participait à diverses associations qui travaillaient 



(1) Né à Marseille le 27 décembre 1801, mort à Paris le 23 juin 1841. — 
Son nom patron3 r mique était simplement Garnier. Sa mère, devenue 
veuve, se remaria avec un M. Pages et en eut un autre fils. Les deux 
frères utérins réunirent leur noms en signe d'affection mutuelle. Le 
second frère est mort en 1878, ayant été membre du gouvernement pro- 
visoire de 1848 et membre du gouvernement de la défense nationale 
après le Quatre-Septembre. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 381 

à remplacer par un régime plus libéral le système politi- 
que alors en vigueur. C'est ainsi qu'il fit partie de la célèbre 
société ce Aide toi le ciel t'aidera », dans laquelle se rencon- 
traient des libéraux de toutes les nuances. Quant à lui, il 
affirmait dès lors ses convictions républicaines. Doué d'un 
esprit à la fois énergique et souple, d'un caractère très 
avenant, il aurait rendu de grands services à la franc-ma- 
çonnerie et serait devenu l'un de ses principaux chefs, s'il 
n'avait pas été détourné de cette voie par la politique. 

De sa première année de vénéralat nous est restée une 
pièce de haute importance. Par l'initiative et sous l'impul- 
sion de ce jeune homme, déjà mûr par la pensée, les 
adeptes des Neuf Sœurs se livrèrent à une étude appro- 
fondie des bases sur lesquelles reposent toutes les relations 
humaines. Il arrivèrent à formuler, en termes d'une remar- 
quable concision, les principes directeurs de la morale 
proprement dite, et aussi de la politique qui, rationnelle- 
ment comprise, dérive de la morale. C'est l'œuvre de déter- 
mination primordiale d'où devait sortir plus tard le cou- 
rant d'idées et d'efforts qui a enfin rectifié, en France, 
l'orientation de la franc-maçonnerie en la ramenant à la 
pureté de sa première institution. Ce travail, après une 
préparation préliminaire, fut condensé par une commis- 
sion dont faisait partie le vénérable lui-même, avec le pre- 
mier surveillant, l'orateur, le député au Grand Orient et 
l'orateur adjoint. Le rapport des commissions fut présenté 
le 15 septembre à la loge assemblée, qui le discuta ensuite 
dans trois séances. De cette élaboration sortit une déclara- 
tion de principes qui est tout entière à retenir, car la pen- 
sée maçonnique y apparaît de la manière la plus exacte et 
la plus saisissante (1). Mais il convient d'en mettre plus 



(1) On trouvera à la fin du volume cette déclaration intégralement 
reproduite d'après le texte imprimé qui se trouve en double dans 
le recueil factice plusieurs fois mentionné précédemment. 



382 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

particulièrement en relief trois aphorismes de grande 
portée. 

Voici d'abord la définition, la source et le caractère de 
la morale : 

La morale est la règle des rapports qui existent entre les 
hommes : ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut 
déduire les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc in- 
dépendante des religions qui changent suivant les lieux et les 
temps. 

C'est la formule même de la morale indépendante qui a 
été, trente-cinq ans plus tard, reprise et développée par 
Massol et ses compagnons de lutte, on sait avec quel 
éclat et quel succès. 

A la morale du devoir, fille du spiritualisme officiel qui 
subalternise l'idée de droit, il est intéressant d'opposer 
celle qui intervertit les deux termes : 

Le devoir découle du droit ; car tout homme a le devoir de 
respecter dans son semblable l'exercice du droit qu'il réclame 
pour lui-même. 

Ici nous trouvons l'idée génératrice d'une autre formule 
de Massol, posant comme principe fondamental de la mo- 
rale le respect de la personnalité humaine. Et il semble 
que Victor Hugo se soit inspiré de ce passage pour dire : 

Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiques 
Habite comme un hôte auguste et sérieux. 

Voici enfin la conclusion par laquelle se termine la dé- 
claration : 

La franc-maçonnerie exige des hommes qu'elle reçoit dans 
son sein l'observation des principes de la morale ; elle leur re- 
commande la bienfaisance ; mais elle reste indifférente aux opi- 
nions religieuses et métaphysiques qu'ils ont adoptées, et ne 
leur en fait jamais un titre d'exclusios. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA. RÉVOLUTION 383 

Telle est bien la pure doctrine consignée dans le Book of 
constitutions de 1723 par les fondateurs de la franc-maçon- 
nerie moderne, doctrine à laquelle le Grand Orient est 
revenu en 1877, mais que la franc-maçonnerie anglo- 
saxonne persiste à méconnaître. 

Le vénéralat de Garnier-Pagès ne dura guère plus de 
deux ans. A la suite de la révolution de Juillet, la loge se 
mit une seconde fois en sommeil ; la dernière réunion eut 
lieu le 16 février 1831 (1). 

Garnier-Pagès fut élu député de l'Isère à la fin de cette 
même année, lorsqu'il venait d'atteindre l'âge légal de 
trente ans. Au Palais Bourbon, il alla s'assoir à l'extrême 
gauche ; et, dès qu'il eût abordé la tribune, il devint le chef 
de l'opposition républicaine, bien faible dans la Chambre, 
mais ayant de nombreux adhérents au dehors. Il y conquit 
rapidement une situation importante par la sincérité de 
ses opinions, par ses aptitudes multiples, par la modéra- 
tion avec laquelle il exposait ses idées. Il fut le rapporteur 
d'importants projets de lois. Il fut aussi l'un des princi- 
paux promoteurs du mouvement réformiste qui devait 
aboutir à la révolution de Février : dès 1840, il esquissa le 
programme le plus radical, réclamant le suffrage univer- 
sel. Sa popularité s'était répandue dans tout le pays. Sa 
mort, en 1841, fut un deuil public : la population pari- 
sienne lui fit des funérailles d'un éclat extraordinaire 
Quel homme d'État il eût été pour la République ! 

Trois ans plus tard, en 1844, paraissait le Livre des ora- 
teurs de Cormenin, publié sous le pseudonyme de Timon, 
ouvrage qui captiva l'attention publique et qui eut ensuite 
de nombreuses éditions. L'auteur avait été l'ami intime de 



(1) Le fait est attesté par le frère Potier dans son discours historique, 
p. 24 de la brochure de 1838. C'est donc par erreur que les calendriers 
de 1831 et 1832 portent la loge des Neuf Sœurs comme fonctionnant 
encore, et Garnier-Pagès comme vénérable. 



384 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

Garnier-Pagès. Il commençait par lui sa galerie des ora- 
teurs contemporains, et voici comment il l'appréciait : 

Nous formions ensemble des vœux si sincères et si ar- 
dents pour l'union de tous les patriotes, pour la grandeur de 
notre chère France, pour l'amélioration de la condition des 
pauvres et pour le triomphe définitif de la démocratie ! Oui, 
vous aviez une grande intelligence, Garnier-Pagès ! Oui, vous 
étiez un noble cœur ! Vous compreniez la liberté ; vous saviez 
comme on doit l'aimer ; vous saviez plus, vous saviez comme 
on doit la servir. 

Garnier-Pagès avait le plus rare des courages dans un pays 
où tout le monde est brave de sa personne. Il eût, au besoin, 
sacrifié plus que sa vie, il eût sacrifié sa popularité, et c'est par 
ce côté surtout que je l'estimais. 

Simple de manières, d'une vie intègre et démocrate sévère 
sans être extravagant ; fidèle à ses antécédents, sincère, désin- 
téressé, généreux, inoffensif, tel était l'homme moral et poli- 
tique. 

Orateur, il excellait par la sage économie de son plan, la 
souplesse de sa dialectique et la prestesse ingénieuse de ses 
réparties (1). 

La loge des Neuf Sœurs se réveilla pour la seconde fois 
après six ans de sommeil, en 1836(2). Elle tint une séance 
solennelle de réouverture le 10 décembre de cette année, 
sous la présidence de Delagrange redevenu vénérable. Ce 
fut encore une belle tenue, digne de l'ancienne tradition (3). 



(1) Livre des orateurs, 18^ édition, 1869, t. II. p. 5-6. 

(2) La reprise des travaux fut autorisée par le Grand Orient à la date 
du 5 mars. A cette occasion le rapporteur constata la production du titre 
constitutif de la loge, sur lequel étaient apposées les signatures de Vol- 
taire, de Franklin et de plusieurs autres personnages célèbres. Cette 
précieuse pièce est maintenant égarée. 

(3) Le procès-verbal de cette séance, contenant le texte des discours 
prononcés, forme la partie principale de la brochure de 1838 déjà men- 
tionnée (p. 5-38). 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 385 

Près de cinq cenls visiteurs vinrent encourager de leur 
présence le petit groupe de francs-maçons dévoués qui réta- 
blissaient la chaîne interrompue. On remarquait notam- 
ment l'excellent frère Bouilly (1), haut dignitaire, qui vint 
prendre séance avec une nombreuse députation d'officiers 
du Grand Orient. Le buste de Voltaire, placé sur un pié- 
destal, s'élevait au milieu du temple dont toutes les parties 
étaient ornées avec autant de soin que de goût. Une colonne 
d'harmonie, composée d'artistes francs-maçons, concourait 
à l'éclat et à l'agrément de la réunion. 

Aux paroles de bienvenue adressées par le vénérable à la 
députation du Grand Orient, Bouilly répondit par une 
allocution que le procès-verbal résume ainsi : 

Il retrace à grands traits les services rendus par la loge des 
Neuf Sœurs à la civilisation et au développement de l'intelli- 
gence humaine. Il la présente comme un modèle aux ateliers de 
France et invite les membres actuels de cette loge illustre à 
avoir sans cesse présente à leur esprit la mémoire de son an- 
cienne splendeur, afin de travailler à la perpétuer et à la faire 
briller d'un nouvel éclat. Puis, s'adressant au buste de Voltaire 
placé au milieu du temple, il évoque les glorieux souvenirs du 
dix-huitième siècle, et offre un juste tribut d'éloges aux œuvres 
immortelles des grands hommes qui l'ont illustré. 

La loge avait pour secrétaire un franc-maçon éminent, 
le frère Juge, qui avait signé le manifeste de 1828 en qua- 
lité de secrétaire adjoint, et qui se trouvait être vénérable 
de l'importante loge la Clémente Amitié (2). En cette der- 
nière qualité, il prononça une allocution pour faire ressor- 
tir l'esprit du pacte d'affiliation conclu entre les deux 



(1) Avocat, puis homme de lettres et auteur dramatique très fécond, 
né en 1763, mort en 1842. C'était un survivant de la belle époque. 

(2) Il a été un des plus féconds écrivains maçonniques. Il a fait paraître 
pendant trois ans (1839-1841) la revue le Globe. Juge de paix à Vincennes, 
il a fondé une loge, dénommée aussi le Globe, qui subsiste encore 
aujourd'hui . 

25 



386 LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 

loges, disant que « fortes de la pureté de leurs intentions, 
de celle des doctrines qu'elles préconisent et enseignent, 
elles travailleront sans cesse d'un commun accord au 
grand but de la Maçonnerie, la régénération morale ». 

Les deux principaux morceaux d'architecture de la 
séance furent ceux présentés par le frère Potier et par le 
frère Juge, qui ont été déjà mentionnés. Bouilly, ce vé- 
téran d'avant la Révolution, complimenta le jeune frère 
qui venait de retracer à grands traits l'historique de la 
loge, et demanda que son discours fût imprimé pour être 
distribué à toutes les loges de France, certifiant ainsi 
l'exactitude des renseignements au moyen desquels ce 
discours avait été composé. Quant au récit fait par Juge 
de l'initiation de Voltaire et de la pompe funèbre en son 
honneur, on a vu précédemment que c'est un morceau 
remarquable, mais que la valeur en serait plus grande 
encore si l'auteur avait indiqué ses sources (1). 

Avant de clore la tenue, on tira une batterie de deuil en 
l'honneur d'un adepte des Neuf Sœurs qui venait de 
mourir, du célèbre peintre Carie Vernet, fils de Joseph et 
père d'Horace. 

Cette cérémonie fut la dernière de celles qu'il y avait 
lieu de relater ici. Maintenant, il ne reste plus qu'à mar- 
quer la fin de l'atelier qui avait tenu une si grande place 
dans la franc-maçonnerie française. 

Delagrange n'avait consenti à reprendre le premier 
maillet que pour le transmettre bientôt à un successeur. 
En 1837 et 1838, les calendriers portent comme vénérable 
des Neuf Sœurs le frère Desanlis, avocat à la cour royale, 
officier du Grand Orient. Le 8 juin 1838, fut prononcé par 

(1) Juge ne dit que fort peu de choses des circonstances qui ont pré- 
cédé, accompagné et suivi les deux solennités maçonniques ; et ce peu 
n'est pas très exact. Il prétend, par exemple, que l'Académie française 
trembla devant l'idée de décerner quelques honneurs funèbres à Vol- 
taire. 



LES NEUF SŒURS APRÈS LA RÉVOLUTION 387 

le frère Potier l'éloge historique de Moreau de Saint-Méry ; 
et peu après probablement, fut imprimée la brochure plu- 
sieurs fois citée dans les pages précédentes, au commen- 
cement de laquelle est le tableau des membres de la loge 
arrêté à la date du 11 mai précédent. Ce tableau est bien 
modeste. Les membres actifs y sont au nombre de vingt- 
cinq seulement, dont les plus notables sont : avec le frère 
Blanchet, que l'on va voir reparaître comme le dernier 
vénérable connu, les frères Delagrange, Desanlis, Juge et 
Potier. Garnier-Pagès n'y figure pas : le mal, qui le minait 
depuis longtemps et qui devait bientôt l'emporter, l'obli- 
geait à consacrer toute son énergie à sa tâche politique. 

Desanlis ne resta que deux ans au fauteuil de la prési- 
dence. Delagrange, devenu septuagénaire, dut y remonter 
en 1839 et l'occuper encore pendant les deux années sui- 
vantes, d'après les calendriers. Sur ceux de 1842, 1843, 
1844 et 1845, la loge est portée sans indication de véné- 
rable, mais avec celle d'un député. 

D'après les calendriers de 1846 et 1847, l'atelier eut pour 
vénérable, pendant ces deux années, le frère Blanchet, 
avocat, officier du Grand Orient, qui avait signé comme 
second surveillant le manifeste de 1828, qui avait fonc- 
tionné comme premier surveillant à la réouverture de 1836 
et qui figure en cette même qualité au tableau de 1838. 

Les Neuf Sœurs sont inscrites sur le calendrier de 1848 
sans vénérable, mais avec un député. La révolution de 
Février leur avait donné le coup de grâce. Sur les trois 
calendriers suivants, elles ne sont plus qu'à l'état de fan- 
tôme, sans vénérable ni député. Puis la vieille loge de 
Lalande, de Voltaire et de Franklin s'évanouit défini- 
tivement comme ces cours d'eau qui s'avancent dans le 
désert et finissent par disparaître au milieu des sables. 



APPENDICE 



TABLEAU 

DES FRÈRES 

DE LA LOGE DES NEUF SŒURS 



a l'orient de paris 

L.-. D.\ L.\ V.-. L.\ 5778 

Sous les auspices du Sérénissisme Grand Maître 

Louis-Philippe-Joseph DUC DE CHARTRES 



OFFICIERS 



FF. 



Vénérable DE LA LANDE , de l'Académie royale 

des Sciences, etc., Officier honoraire 
du Grand Orient. 

!DE MESLAY, Président à la Chambre 
des Comptes. 
Abbé DU ROUZEAU.de la Société royale 
de Riscaye. 
LE CHANGEUX. 

5. Orateurs { Abbé REMY, avocat au Parlement. 

DE LA DIXMERIE. 



390 



APPENDICE 



FF.-. 

Secrétaire COURT DE GEBELIN , de la Société 

Économique de Berne et des Acadé- 
mies royales de la Rochelle, Dijon 
et Rouen. 

Secrétaire- Adjoint ARCHAMBAULT, avocat au Parlement. 

Trésorier BERNIER , graveur des Chancelleries 

et de la Monnaie de Paris. 
, DE LA CHAUSSADE DE VILLEME- 
\ NANT, exempt des Cent-Suisses. 

" i ROMME, professeur de mathématiques, 

' VALLEYRE, l'aîné, lihraire-imprimeur 

Garde des Sceaux DE BARRETT , directeur des études 

de l'Ecole royale militaire. 

Archiviste Abbé ROBIN, chanoine. 

15 . Architecte Marquis D'OUARVILLE . 

Hospitalier Abbé HUMBERT. 

Aumônier Abbé MATAGRIN. 

i MARCADÉ , interprète des langues 
\ orientales. 
20. Inspecteurs < JABINEAlL 

( Abbé GENAY, avocat au Parlement. 

n . _, , „ ( D'ALAYRAC, garde du Roi. 

Directeurs des Convents.. { ^^ ^^.^,^ ,, T „~„ 
( DE GRAND-MAISON. 

Maître des Cérémonies . . . Comte PERSAN. 

Introducteur GROUVELLE, secrétaire des comman- 
dements de Mgr le Prince de Condé. 
25. Député au Grand Orient . Marquis de LORT. 

( FABRONI, adjoint au cabinet du Grand 

27 . Adjoints j Duc de Toscane. 

CLÉMENT. 



MEMBRES DE LA LOGE 

FF.-. FF.-. 



28 Abbé Cordier de St-Firmin. 1. 
Chevalier de Cubières. écuyer 
de madame la comtesse d'Ar- 
tois, 4. 

30 Fallet, secrétaire de la Ga- 
zette de France, 5. 



De Cailhava, 6. 

Garnier, 7. 

Chauvet, de l'Académie des 

Sciences de Bordeaux, 8. 
De Parny, écuyer de la 

reine, 9. 



APPENDICE 



391 



FF.-. 

35 Vigneron , avocat au Parle- 
ment. 

De la Roche, lieutenant-colo- 
nel d'infanterie. 

Marquis de Flamenville, of- 
ficier aux Gardes. 

Mercier, avocat au Parle- 
ment. 

Du Fresne, adjoint au liqui- 
dateur du trésor royal. 
40 De Boisserand. 

Chevalier de la Louptière, 
des Académies des Arcades 
de Rome et de Châlons. 

Grammaignac, docteur en mé- 
decine. 

De Beaulieu, écuyer, membre 
de plusieurs académies de 
France. 

Chevalier de Lyrou, ancien 
mousquetaire noir. 
45 Olivet. 

Romain de Sèze, avocat au 
Parlement. 

Victor de Sèze, docteur en 
médecine. 

De la Chaussée. 

Petillot, de l'Académie 
Royale de Musique. 
50 De Saint-Martin, avocat au 
Parlement. 

Turpin. 

Lallemand de la Pommeraye. 

Vicunna. 

Munivé, comte de Penna- 
Florida. 
55 Chevalier de Villars, ancien 
mousquetaire noir. 

Ponto. 

De Mondonville. 

D'Aveaux, secrétaire du prince 
de Guéménée. 

Chab anneau. 
60 Baron de Bagge. 

Filassier, capitaine d'infan- 
terie. 



FF.-. 

De Porcel, marquis de Villa- 

Aleyre. 
D'Éguia. 
Taperay. 
65 Palza. 

TlRSCHMIDT. 

Baher. 

Tirot, de l'Académie royale 
de Musique. 

Peyraud de Beaussol. 
70 Piccinni, de l'Académie royale 
de Musique. 

Monnet, peintre du roi. 

François de Neufchateau, 
avocat au Parlement. 

Glérin. 

Chevalier Cordier de Launay, 
capitaine de dragons. 
75 Htaake. 

Moreau. 

Chevalier de Parny. 

Vicomte de Toulongeon. 

Hilliard d'Auberteuil, avo- 
cat au Parlement. 
80 Piccinni fils. 

Eschard , avocat au Parle- 
ment. 

De Fontanes, inspecteur du 
commerce de la province de 
Normandie. 

Sallentin, de l'Académie 
royale de musique. 

Abbé Gabon, aumônier de ma- 
dame la comtesse d'Artois. 
85 Sallentin jeune, de l'Acadé- 
mie royale de Musique. 

Abbé d'Espagnac. 

Demeunier. 

Abbé d'Audimont, maître de 
musique de Saint-Germain- 
l'Auxerrois. 

Caravoglio. 
90 Caravoglio, le jeune. 

Capron, de l'Académie royale 
de Musique. 

Faurie. 



392 



APPENDICE 



FF.-. 

Forster. naturaliste du roi 
d'Angleterre. 

Campbell, gentilhomme Écos- 
sais. 
95 Titics, naturaliste du roi de 
Suède. 

De Rozatti. 

Arolet de Voltaire, gentil- 
homme ordinaire du roi, de 
de l'Académie française, etc. 

De Saxtis, médecin du grand- 
duc. 

Sautereau de Marcy. 
100 Hivart. de l'Académie royale 
de Musique. 

De Rossi. 

De Rocgemoxt. 

Hocquet, avocat au Parle- 
ment. 

De Chamfort. 
105 Doublet de Cabours. 

Docteur Franklin. 

Élie de Beaumoxt, avocat au 
Parlement. 

Cabanis. 

Molli en, avocat au Parle- 
ment. 

110 BlXGLEY. 

Baron d'Algiata. 
Taitbout, greffier en chef de 
la Ville. 

CORDIER. 

Notté, peintre. 
115 Abhé Laborey. 

Faix, entrepreneur des bâti- 
ments du roi. 

Yzqlierdo. naturaliste du roi 
d'Espagne. 

Guichard. 

Haxna. commandeur de l'or- 
dre de Malthe. 
120 Pcssix. avocat au Parlement. 

Godefroy, graveur, de l'Aca- 
démie impériale et royale de 
Vienne. 



FF.-. 

Comte de Turpin-Crissé , ma- 
réchal de camp. 

Prince Emmanuel de Salm- 
Salm. 

Abbé de Chaligny. 
125 Comte de Milly. colonel de 
dragons, de l'Académie de 
Sciences, etc. 

D'Ussieux. 

Roucher. 

Greuze, de l'Académie royale 
de Peinture. 

Le Maire, de l'Académie 
royale de Musique. 
130 Prince Camille de Rohan. 

Lais de Boissy. 

Imbert. 

Aupetit, procureur au Par- 
lement. 

Le M iere. 
135 Verxet. peintre du roi, con- 
seiller de l'Académie royale 
de Peinture, etc. 

Comte de la Cepede, cham- 
bellan de LL. MM. II. et RR. 
colonel des troupes de l'Em- 
pire, des académies de 
Stockholm, etc. 

Berthelot, docteur en droit. 

Joseph Holaind, musicien. 

Jean-Antoine Gtdon, sculpteur 
du roi. 
140 Tillorier. maître des requê- 
tes. 

Pierre de la Houssaye, musi- 
cien. 

Jeanson. de l'Académie royale 
de Musique. 

Eustache de Saint Far, ingé- 
nieur du roi, amateur hono- 
raire de l'Académie de pein- 
ture et sculpture de Rome, 
de celle des Accades. etc. 
144 Carbox de Flixs des Oli- 
viers. 



APPENDICE 



393 



ASSOCIÉS LIBRES 



FF.-. 

Marquis d'Arcambal, Grand 
Conservateur de l'Ordre ma- 
çonnique en France. (*) 

Bacon de la Chevalerie, 
Grand Orateur. (*) 

Comte de Stroganoff, Grand 
premier surveillant. (*) 

Marquis de Bercy, Grand Hos- 
pitalier. (*) 

Duc de Pignatelli, Grand 
Maître des loges du royaume 
de Naples. (*) 

Bobineau de Beaunoir, atta- 
ché à la bibliothèque du roi. 



FF.-. 

Gcillotin, docteur en méde- 
cine, président de la Cham- 
bre des provinces. 

Anthoine, président de la 
Chambre de Paris. 

Préau. 
10 Le Peletier de Morfon- 
taine, intendant de Soissons. 

Abbé Dupuis du Parc. 

M s de la Salles de Villecourt. 

Bignon, bibliothécaire du roi, 
conseiller d'État, etc. 

Du Buquoy. 
16 Goujet, peintre. 



(*) Ces cinq respectables Frères sont placés à la tête de la liste, à 
raison de leur élévation dans l'ordre. 



TUILEURS DE LA LOGE 

FF.*. Lecomte, concierge; Duchesne; Compain. 



L'adresse actuelle de la Loge est à M. Court de Gebelin, 
rue Poupée-Saint-André, à Paris. 



TABLE DES MATIÈRES 



PACES 

Indication des planches contenues dans le volume iv 

Avertissement posthume v 

Introduction. — Aperçus généraux 1 

Chapitre I er . — Les Débuts de la Loge. — Fondateurs. — Règle- 

glement de l'Atelier 9 

Chapitre IL — Voltaire et les Neuf Sœurs. — Apothéose maçon- 
nique. — Persécutions 45 

Chapitre III. — Louis XVI et les Neuf Sœurs. — Victoire morale 

de la Loge 95 

Chapitre IV. — Les Neuf Sœurs jusqu'à la Révolution. — Fran- 
klin, Comte de Milly, Dupât}', Pastoret 131 

Chapitre V. — Le Musée de Paris et le Lycée. — L'Athénée... 187 

Chapitre VI. — La Défense des Innocents et la Réforme des Lois 
Pénales. — Dupaty, Pastoret. — Législation 
de la Constituante 205 

Chapitre VIL — Adeptes des Neuf Sœurs pendant la première 

période 245 

Chapitre VIII. — Les Neuf Sœurs après la Révolution. — Réveil 
en 1805. — Moreau de Saint-Méry. — Fin de 
Lalande. — Delagrange, Richard de la Hau- 
tière, Garnier-Pagès. — Réveil en 1836 355 

Tableau de la Loge en 1778 389 

Index alphabétique 396 



La liste des gravures se trouve à la page iv. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



(INCIDENTS ET PERSONNAGES) 



A 

Abbés des Neuf Soeurs 256 

Académie des Sciences (Séance 

triomphale 71 

Académie Française 76 

(Manifestation) 78 

Apologie maçonnique 124 

Athénée roj-al 203 

B 

Bacon de la Chevalerie. 106, 

111, 127 

Bailly 351 

Beauregard (abbé de) 70 

Belle-et-Bonne 47 

Berquin 327 

Berthelot (Jean-François) 281 

Blanchet 387 

Book of Constitutions de 1723 

140, 383 

Bradier, Simare et Lardoise.. 212 

Buffon 197 

C 

Cabanis 289 

Cadet de Vaux 295 

Cailhava (de) 21, 26 

Calas (Jean) 206 



Catherine II 91 

Chamfort 311, 351 

Chartres (Duc de) 42 

Chauvet 21 

Chevalier de Cubiéres... 21, 25 

Condorcet . . . . 143,199,201, 351 
Cordier de Saint-Firmin (abbé) 

21, 22, 127 

Court de Gébelin . . 116, 188, 193 

Curé de Saint-Sulpice 73 

D 

Dalayrac 340 

Déclaration de 1829 381 

Défense contre l'injustice 37 

Delille 326, 351 

Demande de Constitution. ... 19 

Désaguliers 9 

Desanlis 386, 387 

Dupatv.. 149, 157, 167, 171, 

214, 226, 237 

Duval d'Eprémenil 268 

E 

Elie de Beaumont 205 

Eloges 40 

Estinès (Catherine) 230 



INDEX ALPHABETIQUE 



397 



F 

Fallet 21, 25 

Femmes (accession des) 100 

Fin de la Loge 387 

Florian (J.-P. Claris de) 319, 351 

Fontanes (Louis de) 308 

Fourcroy 199 

Franklin .... 4, 87, 132, 136, 173 

Franc-Maçonnerie 3, 9 

Frédéric II 91 

Fréteau de Saint-Just 212 

G 

Garât 199, 320 

Garnier 21, 27 

Garnier-Pagès (l'aîné) 376, 380, 384 

Gaucher, graveur 336 

Gaultier (abbé , ex-jésuite) ... 51 

Grand-Orient 13 

Ginguené 321 

Grasse-Tilty (de) 356 

Greuze 329 

Griefs contre la Loge 99 

Grouvelle (Philippe-Antoine). 299 

Guillotin 282 

H 

Helvétius 9, 10 

Helvétius (M me ) 14 

Houdon 173, 332 

I 

Imprécations 35 

J 

Juge 385 

L 

Lacépéde (Comte de) 293 

La Dixmerie. 38, 52, 85, 110, 

117, 118 



Laharpe 199 

Lalande 20, 54 

Initiation de Voltaire.. 68, 

84, 99, 103, 114, 132, 368 

Laurent-Pichat 93 

LeChangeux 21, 22 

Lecouvreur (M lle Adrienne) . . 50 

Legrand de Laleu. . 185,213, 220 

Leroux d'Esneval 226 

Lettres sur la procédure cri- 
minelle 233 

Loges d'adoption 101 

Louis XVI 96 

M 

Marmontel 199 

Mignot (abbé) 75 

Militaire des 3 Frères unis (la) 96 

Millon (rapporteur) 120 

Milly (Comte de) 154 

Monge 200 

Montgolfier (les deux frères). 296 

Moreau (le jeune) 335 

Moreau de Saint-Méry. . 196, 

366, 373 

Musée de Paris 192 

Musée scientifique 195 



N 



Neufchâteau (François de) ... 304 
Notté 329 



Parnv (de) 21 

Pastoret 155, 176, 239, 351 

Paul Jones 150 

Pensylvanie (Loge de) 140 

Période stérile 369 

Piccinni 345 

Pilâtre de Rozier 195, 198 

Poëme des mois 146 

Pyramide emblématique 30 



398 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



R 



Règlement de la Loge 29 

Règlements de 1806 365 

Remy (abbé) 41 

Réveil de 1836 384 

Richard de la Hautiére 377 

Robin (abbé) 21, 23 

Roettiers de Montaleau. 355, 361 

Roucher (Antoine) 62, 87,169, 298 



Salle (marquis de La) 152 

Salmon (Françoise-Victoire).. 228 

Séguier (Antoine-Louis) 147 

Sèze (Romain de) 274 

Signes distinctifs 191 

Société Apollonienne 188 



Société nationale des Neuf 
Sœurs 180 



Tableau de la Loge 389 

Taschereau 63 

Triomphe 61 

Turpin 303 



Vernet (Carie) 386 

Verne* (Claude- Joseph). 134, 330 

Villette (de) 48 

Villette (marquise de) 375 

Volnet 328 



Voltaire (confession) 12, 44, 51 

Initiation (7 avril 1778) 54, 60, 65 

Démocrate 57 

Séparation de l'État et de l'Église 58 

Statue 79 

Apothéose maçonnique 80 

Centenaire 92 



Paris. — Imp.-. maç.-. HUGONIS, 6, me Martel. 



DÉCLARATION DE PRINCIPES DE MORALE 399 

IIÉCMMTION DE PRINCIPES DE MORALE 

Proposée a la L.\ des Neuf Sœurs, Or.\ de Paris 

PAR LA COMMISSION NOMMÉE A CET EFFET 

composée des FF.-. Garnier, vén.\ ; Martin, l er suRV.\ ; Debains, or. - . ; 
Sentis, dép.-. au g.-, or.-. ; Bourgoin, or.-, adj.-.. 



Le but de la F.*. M.*, est l'amélioration du sort des hommes. 

Les moyens qu'elle emploie pour atteindre ce but sont la pro- 
pagation de la morale, et la bienfaisance. 

La morale est la règle des rapports qui existent entre les 
hommes : ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut dé- 
duire les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indé- 
pendante des religions, qui changent suivant les lieux et les temps. 

L'homme est doué de facultés, soumis à des besoins. 

Ces besoins ne pouvant être complètement satisfaits, ces 
facultés ne pouvant être suffisamment développées que dans 
l'état de société, cet état est pour l'homme l'état de nature. 

Les droits de l'homme consistent dans le libre exercice de 
toutes ses facultés, la satisfaction complète de tous ses besoins. 

De ce que tous les hommes ont les mêmes facultés et les 
mêmes besoins, il résulte qu'ils ont tous les mêmes droits et 
qu'ils sont parfaitement égaux. 

Le devoir découle du droit ; car tout homme a le devoir de 
respecter dans son semblable l'exercice du droit qu'il réclame 
pour lui-même. 

La société exerce les mêmes droits que les individus; elle n'en 
possède point d'autres ; et comme il n'est permis à nul homme, 
sauf le cas de légitime défense, d'empêcher le libre exercice des 
facultés d'autrui, la société ne peut s'arroger un pareil droit. 

Tous les membres d'un Etat participant aux charges de la 
communauté, ils ont tous le droit d'administrer les intérêts 
communs. 

La société doit garantir à tous ses membres l'exercice de leurs 
droits ; tel est le but des lois positives qui ont pour sanction 
une pénalité. 

Toute pénalité ne doit être qu'un moyen de défense pour le 
droit des individus ou pour ceux de la communauté, et la société 
ne peut établir de peines qu'autant qu'elles sont indispensables 
pour la garantie de ces droits. 

Les sociétés ont entre elles les mêmes droits et les mêmes 
devoirs que les individus les uns à l'égard des autres. 

Il résulte de ces principes que les devoirs prescrits par la 
morale se réduisent au respect des droits de tous. 

Au delà, tous les sacrifices qu'un homme peut faire pour le 
bien de ses semblables sont volontaires; ce sont des actes ver 
tueux dont la pratique constitue la bienfaisance. 

La F.\ M.', exige des hommes qu'elle reçoit dans son sein 
l'observation des principes de la morale (1); elle leur recom- 
mande la bienfaisance; mais elle reste indifférente aux opinions 
religieuses et métaphysiques qu'ils ont adoptées et ne leur eu 
fait jamais un titre d'exclusion. 

(1) Dans la seconde moitié du xix e siècle, elle y a ajouté l'observation 
du principe de la solidarité. (Note additionnelle.) 



OTHECA 



Bibliothèques 

Université d'Ottawa 

Echéance 



Libraries 

University of Ottawa 

Date Due 





360a 

.P4N4 18v7 

AMlAdLE, LUU LUGE MAÇON 

ACC# 136C597 



^4 




U D' / OF OTTAWA 



COLL ROW MODULE SHELF BOX POS C 
333 02 11 04 12 20 3 



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